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Sébastien Deletaille: "Nous sommes dans la tristesse de ce qui s'arrête et pas encore dans l'euphorie des choses nouvelles"

Le "serial entrepreneur" Sébastien Deletaille, ancien de McKinsey, une personnalité éclectique.

L'Echo prend l'apéro avec l'entrepreneur Sébastien Deletaille, qui vient de créer Rosa, start-up qui vise à simplifier toutes les démarches liées à la santé. Il reçoit... chez ses parents, antiquaires et galeristes.

Un décor pareil, c’est peu dire que l’on n'en voit pas tous les jours. En cause? Le récent déménagement de Sébastien Deletaille qui n’avait franchement pas envie de nous recevoir entre ses caisses. En conséquent c’est chez ses parents qu’il nous a invité pour l’apéritif. Antiquaires, passionnés et galeristes aussi, papa et maman vivent dans une maison qui emprunte autant au musée qu’au cabinet de curiosités, un écrin où coexistent des anges Cuzco, des statues du Niger ou issues de la culture Totonac ou Nias et des portraits du XVIIe siècle.

Sébastien Deletaille, CEO de Rosa

2000: J’avais 16 ans pour le passage du millénaire, cet événement restera toujours unique.
2009: Je reçois une promotion chez McKinsey et je démissionne. Mon apprentissage était terminé, je deviens entrepreneur.
2010: Je tombe amoureux d’Allegra, j’étais son assistant à l’unif mais c’est plus tard que nous nous sommes retrouvés.
2017: Mon père fait plusieurs crises de santé, presque fatales. C’est là que je décide de me lancer un jour dans la santé digitale.
2021: Après la crise de 2020, place à l’espoir! J’ai hâte d’être dans six mois pour voir ça.

Face au feu ouvert, le patriarche – tiré à quatre épingles – somnole entre deux piles de livres tandis que maman – une jolie femme à la Diane Keaton – nous accueille le plus naturellement du monde sans pour autant vraiment savoir qui débarque dans son salon, ce soir. "Je peux vous offrir quelque chose à boire?" s’enquiert-elle avant de découvrir que, justement, nous sommes tous là pour ça. "Je suis désolée mais Sébastien ne me dit jamais rien", lâche-t-elle avec une pointe d’accent anglais tout en débouchant avec vigueur une bouteille de blanc. Non, parce que si elle avait su, elle aurait beaucoup aimé "vous offrir mieux". Le fils aîné l’assure, pas d’inquiétude: "elle adore l’improvisation".

"N’est-ce pas le propre de tous les garçons d’aimer les goûts de leur maman?"
Sébastien Deletaille

Plus qu’un apéro, c’est la chronique d’une famille unie chez qui il nous est offert de découvrir une intimité bercée par CNN qui s’échappe de la cuisine avant de s’entremêler aux musiques traditionnelles diffusées par les baffles de la salle à manger. Au loin, le patriarche nous fait malicieusement de petits signes de la main, s’amusant de se voir ainsi distrait de son quotidien. Bientôt le couple se retranchera un étage plus haut alors que le photographe lui, tournicotera toujours entre les objets rares ne sachant pas où poser ses yeux et encore moins son appareil photo. Question photo, l’entrepreneur et non moins entreprenant Sébastien Deletaille a aussi sa petite idée: "ici cela aurait du sens", "là aussi", sans oublier "le piano" dont il jouait beaucoup, jadis, voire même "les rideaux ou le feu ouvert" en guise de toile de fond. Décor de son enfance donc, un goût qu’il partage à 100% avec sa mère. "Mais n’est-ce pas le propre de tous les garçons d’aimer les goûts de leur maman?" interroge-t-il alors, entre deux rires gênés.

Rosa, sa nouvelle boîte

Bref, les parents grimpent un étage, Sébastien Deletaille lui se colle au feu, verre de blanc à la main: "Santé donc et bonne année!". L’apéro ici, c’était pour le décor mais aussi pour rendre hommage à son père qui, sans le vouloir, lui a donné l’idée de sa nouvelle boîte, Rosa, qui sera lancée à la fin du mois. Une application de facilitation administrative destinée à permettre à chacun de gérer toutes ses données de santé, de la prise de rendez-vous au suivi des vaccins, les siens ou ceux de la famille, voire à terme, d’automatiser les remboursements de la mutuelle.

"La question des restitutions reviendrait à dire que plus aucun objet ne peut être exposé dans un autre musée que celui de son pays."
Sébastien Deletaille

Entrepreneur tech, Deletaille confie avoir été fortement découragé par ses parents de poursuivre le métier d’antiquaire. "Entre la régulation du marché des objets rares, les lois protectionnistes des pays ou des cultures et l’arrêt des achats par les musées, le métier disparaît peu à peu", conclut-il. On ne résiste pas à l’envie de lui demander ce qu’il pense – lui - de l’épineuse question des restitutions? Dé-li-cat, faut-il comprendre d’emblée. "C’est une question empreinte de crise identitaire et coloniale. D’un côté, il y a la légitimité de toutes ces populations d’avoir accès à leur culture et à leur passé et de l’autre, il y a le constat que les expériences passées se sont révélées négatives, car beaucoup d’objets se sont très vite retrouvés sur le marché noir, alimentant plus encore la corruption. Et si certains atterrissaient quand même dans les musées, il n’y avait personne pour venir les voir. Moi si j’étais Premier ministre, j’augmenterais plutôt le budget de la coopération au développement plutôt que de poursuivre les dossiers de restitution, l’Afrique a plus besoin d’hôpitaux, d’infrastructures et de jobs que de récupérer des objets qui se trouvent à l’étranger. D’autant que, plus fondamentalement, la question des restitutions reviendrait à dire que plus aucun objet ne peut être exposé dans un autre musée que celui de son pays."

Exercice de discipline nationale

"Et sinon, les fêtes c’était bien?", tentons-nous pour relancer la conversation qui s’arrête toujours après chaque question. "Merveilleux", réplique-t-il très sérieusement. "Moins fastueuses, certes, mais des conversations tellement plus profondes car en petit comité. C’est l’une des grandes vertus de la pandémie! Parce qu’il n’y en a pas qu’une mais, pour le voir, il faut se projeter sur un horizon à long terme."

"On ne voit que les faillites des restaurants, mais pas la place que cela générera pour d’autres restaurateurs."
Sébastien Deletaille

Pour notre homme, en effet, si la nature fonctionne par cycles, la pandémie est un événement qui a forcé la fin de l’un de ceux-ci, avant de laisser la place à un nouveau, plus vertueux. "Ce qui est difficile aujourd’hui, c’est que nous sommes dans la tristesse de ce qui s’arrête et pas encore dans l’euphorie des choses nouvelles. Par exemple, on ne voit que les faillites des restaurants, mais pas la place que cela générera pour d’autres restaurateurs, plus vegans, plus jeunes ou qui testeront d’autres choses."

Pareil pour l’hygiène, depuis qu’on apprend à se laver autant les mains, certaines maladies virales sont en chute libre, ce qui, en définitive, reviendrait selon lui à améliorer aussi la santé de tout le monde à terme. Mais plus fondamentalement, à écouter Sébastien Deletaille, on comprend que pour lui, la lutte contre la pandémie est un peu comme une grosse répétition générale. "Aujourd’hui, nous sommes une équipe de 11 millions de personnes unies contre le virus, c’est notre premier exercice de discipline nationale. Demain, c’est la planète qu’il faudra sauver. Et si nous n’utilisons pas l’apprentissage de la pandémie pour résoudre le problème du climat, c’est que vraiment nous serons une bande de demeurés." L’apéro est terminé, Sébastien est attendu chez lui pour dîner et c’est ensemble que nous quittons ce petit musée.

Que buvez-vous?

Apéro préféré: un cosmopolitan. Je suis un peu métrosexuel pour les cocktails.
À table: du rouge, plutôt bordeaux et particulièrement le Haut-Médoc.
La dernière cuite: A Verbier, à la vodka avec des copains. On a inventé un jeu qui consistait à se rattraper mutuellement après s'être laissé tomber, c’était stupide comme jeu.
À qui payer un verre: Albert Camus ou à Gustav Klimt, mon auteur et mon peintre préféré.

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