"Séparer la Belgique aujourd'hui, ce serait pire que faire cinq Brexit"

©Dieter Telemans

L'apéro de L'Echo avec Thomas Leysen

Sans vouloir en rajouter une couche, il faut tout de même bien reconnaître que le canal d’Anvers a une autre gueule que celui de Bruxelles. Pile en face de la ville, de l’autre côté de l’Escaut et surplombant de jolis abords recouverts d’herbes hautes, le Royal Yacht Club d’Anvers porte beau du haut de ses 167 ans. Au final, un tout nouveau bâtiment rectangulaire, baies vitrées sur les longueurs et béton lissé sous les pieds et qui, d’un côté se termine par un bistro chic avec terrasse sur pilotis et de l’autre, par un restaurant aux fausses allures de restaurant gastronomique. Dans l’attente de notre interlocuteur, on se distrait en observant le ballet des grues qui rythme le paysage de la ville, particulièrement en travaux, et le va-et-vient tranquille des bateaux, dont un immense paquebot de style Costa Croisière qui – paraît-il – accoste dans la ville plusieurs fois par an. Thomas Leysen, lui, n’est pas encore arrivé mais pas de panique, "il est là", dixit le photographe qui l’a vu téléphoner dans sa Tesla sur le parking. Faut dire que Leysen, c’est un peu comme une Madonna belge, les interviews se bookent un an à l’avance, et s’il n’est pas question de "communication indispensable", celles-ci se limitent à deux par an. D’autant que, coup de tonnerre ce matin, l’homme annonçait qu’il quitterait la présidence de KBC à l’issue de la prochaine AG de 2020. De quoi vous annuler un apéro et de vous reporter sine die à la rentrée. Mais non, Thomas Leysen n’a qu’une parole même quand les téléphones surchauffent ce vendredi matin.

Qui est-il?
  • 1976: La faillite du Standaard, mon père et d’autres sauvent le journal qui deviendra ensuite la base de Mediahuis. J’avais 16 ans.
  • 1983: Je sors de l’université et Albert Frère me charge de Transcor, je lui confie mon inexpérience et il me répond: "Ca m’fi c’est mon problème, pas le tien."
  • 1985: Mon mariage avec Nancy, francophone de Flandre. Aujourd’hui, je parle allemand avec ma mère, français avec ma femme, néerlandais avec mes 4 enfants et l’anglais au bureau.
  • 2008: Je quitte mon poste de CEO d’Umicore et deviens président de la FEB.
  • 2020: Je quitterai la présidence de la KBC pour de nouvelles aventures!

 

 

12h07, Thomas Leysen débarque sans cravate (casual Friday, l’appel de la retraite ou simplement le lieu, sorte de villégiature où l’on arbore des dockside et des polos pour grimper sur son bateau le week-end, allez savoir!) Si l’annonce de son départ était prévue, elle ne l’était pourtant pas spécialement pour "aujourd’hui", c’est juste que le conseil d’administration avait eu lieu la veille, l’occasion d’officialiser une décision prise depuis longtemps donc… "Oui, une surprise même si mes proches le subodoraient un peu. Mais sur le fond, c’était une décision mûrement réfléchie, j’ai donné tout ce que je pouvais donner au groupe, c’est donc le bon moment pour moi de passer à autre chose", explique-t-il en s’installant sur une chaise tapissée de velours aubergine. D’autres choses comme consacrer plus de temps à sa famille, à Mediahuis, Umicore, la Fondation Roi Baudouin et le Rubenanium à Anvers. Tout ça. Et puis enfin, confie-t-il, il n’avait pas trop envie de s’accrocher à une position, un titre ou une fonction comme d’autres qu’il a pu croiser dans sa longue carrière et dont on dit: "Enfin, il est parti!".

La télé, c’est compliqué

Pour l’apéro, rien de très funky: un très sobre jus de tomate. Sans grande surprise, notre homme explique préférer les déjeuners et de toute façon, même s’il apprécie le vin, il ne boit plus que de l’eau pétillante le midi. L’endroit? Non, il n’est pas membre, il ne fait d’ailleurs pas de bateau non plus, c’est simplement l’un des endroits les plus agréables qui soit à deux pas de Mediahuis, le groupe de presse maison. Branché sur le sujet, le groupe va très bien merci. "Même si ce n’est pas un métier facile et que la presse en général n’est pas dans une dynamique à croissance rapide… Mais quoi qu’on en pense, elle survivra, c’est certain." Avec les défis que l’on sait, la publicité notamment, l’accès payant sur Internet, et l’investissement technologique indispensable que seuls les grands groupes peuvent encore s’offrir, d’où l’indispensable nécessité de se regrouper. Fini donc la grande époque du tycoon qui s’offrait une danseuse pour égayer sa réussite et claquer ses millions, la réalité est autrement plus réaliste. "Et c’est tant mieux, car si l’on observe bien le phénomène, le tycoon utilisait surtout la presse comme un outil d’influence et ses journaux répondaient plus à des ambitions personnelles qu’à des objectifs nobles, l’indépendance et la qualité des informations n’étaient pas souvent le centre de ses préoccupations."

Maintenant de là à dire qu’il y a encore de place pour de nouveaux médias, rien n’est moins sûr: "La Belgique, ce n’est pas la même audience que la France ou l’Allemagne. Et s’il est plus facile de lancer un magazine, un quotidien reste nettement plus compliqué. Quant à la télé, c’est sans doute le secteur le plus difficile."

Macron? Le meilleur président après Giscard

Que buvez-vous?
  • Apéro préféré: un jus de tomate ou une eau pétillante.
  • Dernière cuite: Il y a 30 ans en Ukraine lors d’un voyage d’affaires. Ce jour-là, le pays proclamait son indépendance, j’ai bu tellement de vodka que je ne me rappelle plus comment j’ai atterri dans mon lit.
  • A table: Du vin mais uniquement le soir et à table, souvent un Bordeaux comme beaucoup de Flamands.
  • A qui payer un verre: un whisky à Churchill même si je resterais au jus de tomate. 

Pas vraiment en mode "apéro – claque dans le dos", Thomas Leysen semble de loin préférer la jouer en mode "traditionnel", ou interview-question-réponse. L’occasion d’apprendre que ce qui le frappait le plus dernièrement était le combat des jeunes pour le climat, et que lui-même s’était engagé dans une carte blanche en faveur de l’instauration d’une taxe carbone. "Fait de manière intelligente, il est tout à fait possible d’éviter les gilets jaunes. Déjà en l’annonçant et en l’instaurant progressivement sur 10 ans par exemple et surtout, en évitant d’en faire une taxe additionnelle. La taxe carbone doit être un tax-shift mais elle doit aussi accompagner un investissement important dans la transition écologique. Ce n’est pas l’un ou l’autre, ou l’un avant l’autre, ce sont des mesures qui doivent être poursuivies en parallèle." Et si Macron ("le meilleur président avec Giscard") s’est ramassé avec la France d’en bas, "ce n’est pas parce que sa réforme était mauvaise, c’est juste qu’il a de gros efforts à faire en communication. Comme quoi l’intelligence et l’humilité ne vont pas toujours de pair", conclut-il avec regrets.

À mi-chemin du jus de tomate, nous arrivons à l’inévitable question des élections. Toujours détendu sur sa chaise, on sent tout de même que cela l’emballe un peu moins que de discourir de l’avenir de la planète. En résumé, "les électeurs ont distribué les cartes d’une drôle de façon. Toutefois, je regrette les ‘exclusives’. Pour un petit parti, je peux le comprendre mais de la part d’un grand parti, c’est inacceptable. La situation est peut-être compliquée mais il est de leur devoir de trouver une solution, donc nous aurons un gouvernement fédéral mais sans doute pas avant Noël". Avec ou sans le Vlaams Belang? Lui ne voit pas de possibilités de gouverner avec eux, en ce compris en Flandre, même si, rappelle-t-il, la meilleure manière de les affaiblir reste de les associer au pouvoir. "C’est au niveau local qu’on aurait dû tenter la chose mais à ce niveau-ci, c’est totalement inconcevable." Quant aux disparités Flandre-Wallonie que les résultats mettaient en évidence, Thomas Leysen rappelle que la Belgique, ce n’est pas la Tchécoslovaquie non plus: "Elle n’est pas scindable en un claquement de doigt, séparer la Belgique aujourd’hui serait pire que de faire cinq Brexit, les dégâts collatéraux seraient tellement massifs que nous sommes condamnés à continuer. Qui plus est, je ne ressens pas de volonté de se séparer au sein de la population, en Flandre on n’atteindrait même pas un quart de la population."

Ce qui en revanche est certain, c’est qu’on gagnerait à s’interroger sur la manière d’optimiser notre manière de fonctionner, quitte à faire marche arrière sur la régionalisation de certaines compétences comme aller plus loin pour d’autres. "Mais ça, c’est une réflexion qui ne peut en aucun cas être liée à un calendrier politique ou constituer un préalable à la constitution d’un gouvernement qui reste la question la plus urgente."

Quant à l’annonce d’un possible gouvernement coquelicot en Wallonie, l’homme est formel, ce n’est franchement pas ce dont la Région aurait besoin.

Et se redressant alors sur sa chaise, il confie en avoir un peu assez de parler de politique.

Ca tombe bien, l’heure a filé, le temps pour lui de grimper dans sa Tesla – cinq ans déjà – et de retourner travailler. Bientôt les vacances et pour lui, ce sera la France.

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