interview

Séverine Provost: "Ce n’est pas la crise du Covid qui tue la culture aujourd’hui, la situation était déjà critique"

Séverine Provost prône le "half & half" pour le financement du secteur culturel. ©Kristof Vadino

La patronne de l'agence de communication Be Culture appelle tant les opérateurs culturels que les pouvoirs publics à revoir le mode de financement du secteur, en s'inspirant du modèle anglo-saxon.

C’est un bar accroché à un coin de la place Morichar, le genre de coin où jadis il ne faisait pas bon de traîner en talons, comme quoi il est parfois des aménagements et des boboïsations qui ont du bon.

Sur la terrasse, un Snul à lunettes, dans le bar, un patron qui ressemble à Harvey Keitel, sans doute le look ou la barbe, la montre peut-être; en un mot que du beau monde pour un été à Bruxelles.

C’est ici que la patronne de l’agence de communication Be Culture nous a fixé rendez-vous, chez Calmos, où une fin d’après-midi se termine dans le calme et la sérénité. Séverine Provost était surprise qu’on l’invite pour un Apéro, au téléphone elle vérifiait même que nous ne cherchions pas son homonyme avant de nous envoyer ensuite un SMS en précisant que ses clients étaient des gens beaucoup plus intéressants qu’elle.

Des mentalités qui ne changent pas vraiment

Sans verser dans les comparaisons faciles, notre invitée résume toute l’attitude des femmes face aux médias, réservées ou méfiantes en général, peu emballées à l’idée de répondre présente si ce n’est pas pour dire des choses qu’elles estiment vraiment intéressantes. Mais contrairement aux 75% des femmes qui déclinent d’ordinaire nos apéritifs, Séverine Provost - elle - prend le risque. Et une fois rassurée sur le fait que vous ne vous soyez pas trompée sur la personne, le fait même avec le plus grand des sourires.

En la voyant arriver, on se dit qu’elle ne s’est pas trompée de métier, un grand capital sympathie, de la franchise et un visage taillé pour communiquer. Elle est venue plus tôt dans la semaine pour réserver la table – explique-t-elle – en même temps que, bonne élève, elle déplie ses réponses aux deux encadrés de la rubrique. Comme beaucoup de femmes invitées aussi, elle a particulièrement bien préparé. Pour le reste, elle jouera le jeu, ses amis et proches l’ont rassurée, elle a plein de choses à dire, en ce compris sur l’actualité.

"Le covid ne fait que révéler la précarité et la faiblesse du secteur culturel."
Séverine Provost
CEO de Be Culture

Le patron nous sert deux verres de vin blanc naturel différent pour chacune dont nous transvasons la moitié dans deux autres verres. Un demi-Bourgogne et un demi-Chardonnay sous les yeux, elle enchaîne: "Oui, je sais c’est un réflexe de femme de penser qu’on n’a rien à dire en dehors de sa zone de compétence, les hommes - eux - ne se posent jamais la question."

Féministe, elle n’aime pas le mot, même si clairement, il reste pas mal de choses à faire, à tout le moins à changer, comme la dépénalisation de l’IVG. Ça, mais aussi et surtout "il faut travailler sur les mentalités" qui - depuis le jour où elle lançait sa boîte il y a 21 ans – n’ont selon elle pas vraiment changé. Le genre "et c’est qui votre patron?", comme si une jeune femme ne pouvait ni être sa propre patronne ni fonder elle-même son entreprise.

Que buvez-vous?

  • Apéro préféré: "Une Jupiler bien fraîche avec de la mousse. Au début, quand je revenais de Paris en voiture, je m’arrêtais à la frontière pour acheter une jup et un paquet de chips."
  • À table: "Plutôt du rouge, un Côte de Blaye, j’adore celui de chez Lipp."
  • Dernière cuite: "Le dîner d’équipe de l’émission radio 'Par Jupiter' le 26 juin dans la rue à Paris, une grande tablée et beaucoup trop de mélanges, on était saouls."
  • À qui payer un verre: "À Baudelaire, il détestait les Belges, la Belgique et le fait de ne pas être reconnu comme Victor Hugo à l’époque. J’aurais aimé qu’il me raconte son mal-être pour lui dire ensuite à quel point il a réussi depuis."

"À partir de 35 ans, cela va un peu mieux, on leur accorde plus de crédibilité même si de toute façon, elles sont toujours moins prises au sérieux que les garçons." Sans oublier, ajoute-t-elle en levant les yeux au ciel, le grand classique du patron qui s’énerve "si c’est une femme, quelle hystérique, si c’est un homme, c’est un homme à poigne". Et c’est devant ce tableau relativement peu réjouissant qu’elle balance tout de même une bonne nouvelle, cette année et pour la première fois, ce sont deux femmes qui sortiront "Chef d’orchestre" du Conservatoire de Mons où elle enseigne. Une grande première là où "Chef d’orchestre, c’est comme CEO, ce sont des métiers qui restent traditionnellement occupés par les hommes".

Grande distinction à Sophie Wilmès

Passant du Chardonnay au Bourgogne, Séverine Provost ajoute avec mille précautions que bien qu’elle soit et restera toujours "à gauche' elle trouve que Sophie Wilmès comme Première ministre, c’était quand même très bien. "Ce n’est pas qu’elle a géré aussi bien, c’est qu’elle a géré beaucoup mieux la situation que ne l’aurait fait un homme. Elle m’a fait l’effet d’une femme qui gérait le pays comme une mère aurait géré sa famille et au temps fort de la crise, cela nous a tous aidés à tenir." Elle nous explique tout ça en ajoutant que, oui, gauche et droite, ça veut encore dire quelque chose même si, il faut bien l’admettre, la Belgique est éclatée. Les ministres de la Culture (la PS Fadila Laanan, la cdH Alda Greoli et, à présent, l'Ecolo Bénédicte Linard) se suivent avec chacune sa propre politique culturelle; par contre, la Culture, elle, reste dans sa grande précarité.

"Le secteur culturel doit non seulement se recycler pour attirer de nouveaux publics, mais aussi comprendre qu’il ne pourra plus compter sur les pouvoirs publics pour vivre."
Séverine Provost

Et sinon, la nomination de Roselyne Bachelot rue de Valois 'ministre de la Culture en France), bonne ou mauvaise idée? Séverine Provost rit en sentant le piège "elle pourra sans doute faire quelque chose de bien, la culture en France a encore plus besoin aujourd’hui de personnalités fortes pour s’en sortir".

Attaquant à présent les olives, notre invitée aimerait tout de même préciser que ce n’est pas la crise du covid qui tue la culture aujourd’hui tant la situation était déjà critique bien avant l’apparition du virus: "Le covid ne fait que révéler la précarité et la faiblesse du secteur alors c’est super d’entendre qu’on va libérer des millions pour sauver la culture, mais ce ne sera jamais qu’un pansement. Si on veut qu’elle survive, c’est le modèle de financement même qu’il faudra revoir."

Se remettre en question des deux côtés

Elle le dit avec amour, mais des deux côtés, il faudra se remettre en question, "le secteur doit non seulement se recycler pour attirer de nouveaux publics, mais aussi comprendre qu’il ne pourra plus compter sur les pouvoirs publics pour vivre. Et les pouvoirs publics de favoriser le recours massif aux sponsors et au privé." Un modèle à l’anglo-saxonne et qui, selon elle, se répartirait chez nous à du 50 – 50 privé-public. "Ce serait sain, même si dans le principe c’est en éduquant nos enfants aux arts que nous sauverons la culture."

L’Apéro se termine, le bar et sa terrasse peuplés autant que le Covid l’autorise, les verres se remplissent avant de claquer sur le zinc pendant que secrètement les clients se mettent à rêver à leurs vacances.

5 dates clés de la patronne de Be Culture

■ 1984: "Je commence le piano à 9 ans, une idée de mon père et une première dans une famille plus 'rationnelle' qu’artistique."
■ 1993: "Je pars à Rome à 17 ans et j’y reste 5 ans pour étudier le piano au Conservatoire."
■ 1999: "Je crée Be Culture, j’étais trop perfectionniste pour me contenter de mon niveau au piano et j’ai choisi la 'com' pour rester dans l’art et la musique, mes deux passions."
■ 2009: "La naissance de mes jumeaux Clara et Lukas, parmi mes frères et sœurs, nous sommes 3 paires de jumeaux."
■ 2020: "Avec Ralph Vankrinkelveldt, nous lançons Culture Together pour donner la parole aux acteurs culturels pendant le confinement, la plus belle résilience pour moi qui pensais avoir connu le pire avec les attentats. Ce projet m’a redonné l’espérance durant la crise."

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