"Si la science évolue de manière extraordinaire, l'homme, en revanche, n'évolue pas, il régresse"

Martine Piccart. ©Kristof Vadino

L'apéro de L'Echo avec Martine Piccart.

Que buvez-vous?
  • À l’apéro: une bière artisanale belge, comme celles des Brasserie de la Senne
  • À table: du vin rouge, espagnol ou italien, ce qu’on veut
  • Le bar préféré: la Mort Subite, depuis toujours et pour toujours
  • La dernière cuite: je n’en ai jamais eu, je n’ai jamais été ni une grande sorteuse, encore moins une habituée des mondanités
  • À qui offrir un verre: à Angela Merkel pour qui j’éprouve énormément d’admiration. Et si on pouvait se rencontrer à la fête de la bière, ce serait encore mieux!

C’est un endroit sans charme mais où le personnel est charmant. Le lieu a été choisi au hasard, le plus proche de Bordet, un café sur deux étages où il convient de passer par le premier pour atteindre les toilettes situées à l’entresol. Facétie d’architecte, dirons-nous. Question déco, on sent que le lieu se cherche un peu, là où l’amateur de chope y verrait le temple de la bière, le fan de Games of Thrones y verrait, lui, des réminiscences des Iron Islands avec cageots, filets de pêche et vieilles bougies. Une impression renforcée par la Porte de Hal située pile en face de l’entrée. Bref, ne manquent plus que les torches et les dragons et le compte est bon.

À 17h30 au royaume de Belgique, pas grand monde dans l’établissement, à l’inverse du midi où, d’ordinaire, on trouve autant de médecins qui déjeunent que de patients qui attendent leur séance de rayons, 50 mètres plus haut.

Toute pimpante et souriante arrive Martine Piccart, plutôt classique dans ses basics et l’air d’une jeune fille sage qui, malgré sa longue et brillante carrière, semble avoir franchement bien traversé la vie et les drames du métier.

Qui êtes-vous?
  • Martine Piccart: Professeur en oncologie à l’ULB, Chef de service à l’Institut Bordet et Présidente du BIG (Breast International Group).
  • 1978: Je rencontre mon mari à la faculté de médecine, il faisait du violon et cherchait un pianiste pour monter un groupe de musique.
  • 1981: J’étudie l’oncologie lorsqu’on diagnostique un cancer du sein à ma mère, ce fut déterminant dans la spécialité que je choisirai ensuite.
  • 1982: La naissance de mon premier enfant, suivi de mon second en 1983 et le dernier en 1988.
  • 1999: Avec le professeur Aron Goldhirsch, nous fondons BIG, que je préside.
  • 2017: Je reçois le "David Karnofsky Memorial Award" qui récompense un oncologue pour sa contribution exceptionnelle au diagnostic ou au traitement contre le cancer. Je suis la 4e femme et la 3e personne non-américaine à l’avoir reçu.

D’emblée, elle avoue n’avoir jamais mis les pieds dans cet endroit, ce qui ne nous étonne pas. Première surprise. La professeure n’avait pas tout à fait compris non plus qu’il était question de prendre un apéro ensemble. "Ah bon?", rebondit-elle, pleine d’étonnement. Deuxième surprise. Avant de franchement capituler en voyant le photographe débarquer avec ses deux objectifs et son casque de moto. "Tout ça!" Troisième surprise.

Assise derrière une table, à mi-chemin entre la taverne et le néo-vieillot, reconnaissons-le tout de go, Martine Piccart tranche franchement dans son tailleur pantalon marine.

Réservée mais pas bégueule, elle ajoute que si son agenda lui avait permis de traverser la ville – à savoir les embouteillages – et de vaincre l’épreuve du parking, elle, elle aurait bien choisi la Mort Subite, histoire de boire une "bonne bière belge bien fraîche". D’ailleurs, c’est toujours là qu’elle va, un café qu’elle adore et où les serveurs – les mêmes depuis 25 ans – font presque figure de patrimoine historique.

Mauvaise loterie

L’alcool? Oui, elle sait. Elle aussi a entendu les résultats de l’étude (Lancet) dont on pourrait résumer le propos par "un verre c’est déjà trop". Mais bon, reprend-elle: "Je ne prête pas trop d’attention à ce genre de choses, cela gâche trop le plaisir de vivre et je ne pense pas non plus que vivre comme un moine soit la solution." Selon elle, c’est un réflexe typique de notre culture de penser que s’il nous arrive une maladie, c’est que "forcément nous avons fait quelque chose de mal". Or, insiste-t-elle, parmi ses patientes elle compte aussi des modèles de vie saine. "Des femmes minces, sportives, mangeant bio, peu ou pas de viande et qui n’ont jamais bu ou fumé alors que d’autres, en surpoids, alcooliques et fumeuses n’ont rien du tout."

Une mauvaise loterie donc, parce que les raisons – même si la médecine ne cesse de faire des progrès – on est encore loin de les connaître toutes réellement. "On a déjà identifié certains gênes et facteurs génétiques, on sait également que l’environnement joue un rôle non négligeable, faire attention à son déo, à la viande que l’on mange par exemple mais pour moi, l’environnement extérieur ne compte que pour un tiers, le reste étant surtout lié au fait qu’aujourd’hui les femmes font non seulement des enfants très tard par rapport à ‘l’âge idéal biologique’ mais aussi qu’elles n’en font plus tous les deux ans et qu’elles n’allaitent plus pendant 15 ans, comme avant. Et c’est très bien – sourit-elle – mais il faut comprendre que c’est l’activité des glandes mammaires qui tournait à plein régime dès l’adolescence qui prémunissait les femmes contre le cancer du sein."

Un discours pas facile – clairement – mais qu’il faut être capable d’entendre pour trouver les solutions qui correspondent à l’évolution de notre société. Une piste formidable selon elle, celle qu’elle entendait lors d’un congrès et qui proposait de fabriquer des pilules destinées à faire croire aux corps des jeunes adolescentes qu’elles sont enceintes.

©Kristof Vadino

Son minois sur une Palm "la plus légère", dans laquelle elle ne fera que "tremper les lèvres", nous enchaînons sur le bilan de Maggie De Block et les réformes en matière de soins de santé. "Que vous dire? D’autant que les effets réels d’une politique ne se mesurent que sur le long terme…" D’emblée on la sent très nuancée même si avant tout et comme beaucoup, elle déplore le sous-financement chronique des hôpitaux publics qui ne cesse de s’aggraver.

"Sur certains points, Maggie De Block semble avoir une bonne vision des choses, notamment en ce qui concerne le regroupement des hôpitaux par spécialités." Pour mieux comprendre la situation, Martine Piccart vous dresse la géographie du problème. "Il est indéniable qu’il y a un lien entre le volume des maladies traitées et la qualité des soins qui y sont donnés. Sans compter que le regroupement par spécialité permet de faire des économies, d’arrêter de dupliquer les activités et in fine, de concentrer les expertises." En un mot, au patient de bouger et non plus aux hôpitaux de se multiplier en touchant un peu à tout.

"Sans que nous ne parvenions à nous l’expliquer, la Belgique a l’un des taux les plus élevés de mortalité lié au cancer du sein."
Martine Piccart

Concernant le cancer, Bordet reste le champion toute catégorie, tant dans le traitement que dans l’innovation. "Or il est terrible de constater qu’aujourd’hui encore Bordet fait peur et que trop de gens ne s’adressent à nous qu’en dernier recours alors que de nombreux traitements ne leur sont plus accessibles, soit parce que leur corps est devenu trop résistant, soit parce qu’ils ne remplissent plus les critères d’accessibilité. Alors qu’on aurait pu les sauver, il est parfois trop tard."

Dans sa spécialité, Martine Piccart poursuit sur son grand combat, la nécessité de multiplier les cliniques du sein. "Sans que nous ne parvenions à nous l’expliquer, la Belgique a l’un des taux les plus élevés de mortalité lié au cancer du sein. Par ailleurs, non seulement le traitement nécessite une grande coordination entre les acteurs de terrain – l’oncologue, le chirurgien, le radiothérapeute et les infirmières spécialisées – mais aussi une grande compétence eu égard aux nouvelles découvertes et traitements disponibles. Pour beaucoup de cancers, l’opération n’est plus le préalable obligatoire et même pour de très agressifs, le recours aux médicaments donne d’excellents résultats. Mais pour cela, il faut s’adresser au bon endroit et les cliniques du sein se révèlent être des outils indispensables."

Concernant la recherche, si l’on pouvait se réjouir jadis que l’industrie pharmaceutique palliait l’impossibilité de l’académique de la financer, Piccart observe aujourd’hui une certaine dérive en la matière, essentiellement le fait que le pharmaceutique ne "cherche" plus que sur ce qui est susceptible de produire un "return on investment" au détriment des maladies orphelines ou les études relatives au bien-être du patient. Comme ces médicaments que l’on prescrit pour une durée minimale d’un an, alors que 6 mois auraient peut-être suffit. "Mais comme on ne sait pas financer les études qui le prouveraient, on se retrouve à prescrire un an minimum de médicaments, qui sont exorbitants pour la sécurité sociale."

La recherche, vaste débat, où comme pour tant d’autres choses, la coopération internationale reste plus que nécessaire. "On avance trop lentement si l’on en reste au niveau national." Et c’est à regret que la présidente du BIG constate là aussi un repli identitaire, à l’image même de ce à quoi on assiste, avec les eurosceptiques ou le Brexit. À croire que l’humanité ne retient jamais les leçons du passé. Si au sortir de la Seconde guerre mondiale, tout le monde était motivé pour collaborer, aujourd’hui les nationalistes ne font que s’attaquer. Et là, même la recherche est impactée.

"Au XXIe, on ne secourt pas un bateau alors qu’on sait que 1.000 personnes vont mourir?"

Terminant sur l’Europe à présent, Martine Piccart ajoute être effrayée par le traitement qu’elle a réservé aux migrants. "Au XXIe, on ne secourt pas un bateau alors qu’on sait que 1.000 personnes vont mourir?" Et trempant une dernière fois ses lèvres dans sa bière, elle ajoute: "Si la science évolue de manière extraordinaire, l’homme en revanche – dans ses réactions viscérales et sentimentales n’évolue pas, il régresse. Cette tendance ne fait que s’affirmer et dans mes mauvais jours, je ne peux m’empêcher de penser à ce qui risque d’arriver si des fous s’emparaient des progrès de la science… Là, Dieu seul sait ce qui pourrait nous arriver."

L'Apéro de L'Echo

Chaque semaine, L'Echo passe à table avec un invité. Retrouvez toutes les interviews apéros dans notre dossier.

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