"Tous les Flamands ne votent pas N-VA et la N-VA, ce n'est pas l'extrême-droite non plus"

Béatrice de Mahieu, CEO de Co.Station, est plutôt pour les quotas féminin mais le 50%-50% lui semble excessif. ©Dieter Telemans

L'apéro de L'Echo avec Béatrice de Mahieu, CEO de Co.Station.

C’est un bar posé pile entre Mérode et Montgomery, un nouveau-né, presque un nourrisson, un truc tout nouveau accroché sur un angle qui - avec ses briques nues, ses tabourets patinés et ses tables non vernies - présente un côté "roots" mais confortable, un côté brut, mais agréable et originalité suprême, on n’y sert que des vins naturels. Bref, un bar à voisins, un bar à copains, 50 m² et 3 m 50 de hauteur sous plafond avec le best of d’Alain Bashung en toile de fond. Nous sommes en avance et confortablement installées sur une banquette ajourée, la serveuse nous tend une enveloppe fermée: "C’est pour Béatrice de Mahieu, c’est de la part de son amoureux". Le temps de se repasser l’information mentalement quelques fois pour trouver le lien entre L’Écho, un bar à vin, Co. Station, l’amoureux, la serveuse et une enveloppe post-restante, arrive Béatrice de Mahieu, très en avance elle aussi. Très grande et ultra-souriante, make-up léger, mais qui scintille, pantalon et chemise en satin, bref un look chic et pratique qui accompagne le grand vent de fraîcheur qu’elle draine sur son passage.

Passer du print au web

Surprise par l’enveloppe, elle la fait glisser discrètement sur le côté - sans même avoir pensé à l’ouvrir - et commande joyeusement un verre de blanc. Toujours du blanc, de préférence Loire, mais exclusivement du naturel: "Sinon je préfère encore boire de l’eau plutôt que d’avaler ces vins au goût de collage, sans compter toutes les crasses qu’ils mettent dedans" explique-t-elle en démarrant. Faut dire qu’elle s’y connait assez bien en vin, après en effet avoir fait de bonnes études à l’Ihecs "mais qui ne m’ont servi à rien" ajoute-t-elle en riant, elle nous explique avoir étudié, mais pour son plaisir personnel, la nutrithérapie et l’œnologie. Une grande passion pour l’alimentaire donc qu’elle explique par son enfance passée dans une basse-cour à plumer des volailles, à élever des moutons et à entretenir le potager de ses parents. En la servant, la jeune fille du bar recommande: "N’oubliez pas votre enveloppe, monsieur a bien insisté ce midi, il a même téléphoné il y a une heure pour ne pas que j’oublie de vous la donner". Béatrice de Mahieu regarde alors son enveloppe et ne l’ouvre toujours pas. C’est donc dans une ambiance où le suspense est à son comble que nous levons nos verrons et trinquons en nous souhaitant la bonne santé.

5 dates clés
  • 2001: La naissance d’Alexandre, suivie de celle de Mateo (2005) et de Clara (2009).
  • 2000: Mon mariage avec le père de mes enfants et ma rencontre avec Pierre en 2013.
  • 2006: J’entre chez Microsoft, le rêve de ma vie, j’étais super fière.
  • 2011: On déménage en famille au Portugal. Une expérience incroyable!
  • 2016: L’achat de la maison de mes rêves, je passais tous les jours devant, je la voulais.

Jambes croisées sur le côté, mains jointes entourant son genou, elle nous dit être très contente de cette interview, d’autant que ce sont les pages du week-end qu’elle préfère, car la semaine, elle est plutôt branchée sur l’info web, sur les newsletters et les podcasts, mention spéciale pour celui du New York Times tout de même. Un de ses précédents jobs était justement d’aider les entreprises et les gros groupes médias à passer du print au web il y a plus de 10 ans maintenant. L’avenir? Pour elle, il est assez simple, la presse survit, mais elle doit s’adapter aux nouvelles habitudes des consommateurs, à savoir - infos brèves et digitales en semaine et le papier "uniquement le week-end, mais avec un contenu ultra-enrichissant". Avant d’être CEO de Co. Station aujourd’hui, avant d’avoir été consultante en transition print – web, elle était chez Microsoft, un super job où elle trouvait même le temps de faire trois enfants entre ses 30 et 40 ans.

Congés de maternité frustrants

Sans le vouloir, nous glissons sur le poncif des mamans au travail, mais là aussi, Béatrice vous réveille: "Moi, les congés de maternité, cela m’a beaucoup frustrée. Même si j’adorais mes enfants, rester trois mois chez moi sans rien faire alors qu’au bureau il se passait plein de choses super intéressantes, c’était dur!". Bon, elle l’avoue, elle n’a jamais été chercher ses enfants à l’école ce qui l’a pas mal fait culpabiliser avant: "Aujourd’hui, j’ai passé l’âge de m’en vouloir, d’autant que mes enfants ne me l’ont jamais reproché, mais pendant longtemps, je me justifiais auprès des autres mères ou de la société, la culpabilité et les justifications constantes sont des travers assez féminins". Maintenant, s’il est vrai que les maternités désavantagent les femmes et non les hommes au travail, Béatrice pense tout de même que les femmes ont des avantages aussi auxquels les hommes ne peuvent pas prétendre: "Il faut être honnête tout de même". À l’inverse, elle ajoute que le revers de la médaille, c’est qu’il faut supporter depuis toujours les blagues sexistes quasiment tous les jours. Les quotas féminins, elle est plutôt pour, toutefois le 50% - 50% c’est excessif aussi, l’idéal serait surtout de parvenir à obliger les entreprises à trouver des femmes pour les conseils d’administration et les comités de direction: "C’est faux de dire qu’il n’y en a pas, il faut juste les chercher plus longtemps et c’est ce temps qu’ils ne prennent pas".

Que buvez-vous?
  • Qui: CEO de Co.Station.
  • Apéro préféré: Un vin blanc, toujours nature, non filtré et plutôt Loire.
  • A table: De l’eau et du vin, plutôt blanc aussi
  • Dernière cuite: A Tomorrowland, avec mon mari, on fait les 2 wee-ends et on met 2 semaines à s’en remettre.
  • A qui payer un verre: A Sophie Wilmès, nous avons étudié ensemble.

La manif dimanche? Elle n’y est pas allée, problème de logistique - faut dire qu’une famille recomposée de six enfants à la maison, ça fait du monde à gérer. "Au lieu d’aller manifester, j’en ai profité pour sensibiliser un de mes fils à la problématique. Il se moque toujours de moi en disant ‘Maman t’es féministe et vegan’, mais quand je lui ai expliqué le nombre de femmes violentées ou violées, il a ouvert des yeux tout ronds, il ne comprenait pas que cela puisse exister. Le féminisme, c’est aussi une manière d’élever ses fils". Selon elle, pour de bêtes choses de la vie quotidienne, les hommes ne se rendent pas compte comme cela peut-être difficile et elle enchaîne sur l’exemple d’une soirée dans un restaurant en ville: "Déjà, la femme va se demander où se garer, car quand il fait noir, ça craint un peu. Elle va attacher ses cheveux pour ne pas se faire siffler en rue et va mettre des baskets pour pouvoir marcher plus vite en cas de problème. Et s’il n’y a pas de parking tout près, elle ne mettra pas de jupe non plus. Un homme par contre, tout ce qu’il va se dire c’est "je vais garer ma voiture en espérant qu’on ne griffe pas la carrosserie".

"Le féminisme, c’est aussi une manière d’élever ses fils."

Sinon, l’affaire Polanski? Pas d’avis et le fameux film sur l’affaire Dreyfus, pas du tout prévu au programme. Béatrice de Mahieu confie plutôt vivre dans la culture flamande, elle s’en revendique d’ailleurs à 80% puisque née de parents flamands, scolarisée en néerlandais jusqu’à ses 18 ans. Sur le fait qu’on n’ait toujours pas de gouvernement, elle s’étonne quand même qu’on puisse ignorer le choix de la majorité de la population puisque la participation de la N-VA est en option. Elle trouve aussi que des deux côtés, on a une franche tendance à la diabolisation: "Tous les Flamands ne votent pas N-VA et la N-VA, ce n’est pas l’extrême droite non plus, de la même manière que tous les Wallons ne votent pas PS et ne vivent pas sur le dos du chômage". Maintenant, reconnaissons que le Flamand et le francophone appartiennent chacun à deux mondes très différents, deux cultures qui n’ont cessé de s’éloigner à coups de régionalisation, clairement. Pour avoir travaillé longtemps avec des Flamands, dans de grosses boîtes américaines notamment, elle se rend compte aussi qu’au niveau du travail, les habitudes ne sont franchement pas les mêmes. Elle dit ça avec beaucoup de gentillesse, mais "la bizzz le matin", "le lunch de deux heures à midi" et les mails qui commencent tous par des falbalas, du genre "Comment vas-tu - Je vais bien merci et toi, comment ça va?", ça la laisse toujours un peu coite. En bonne Flamande, elle trouve que cela vous fait perdre des minutes pour rien. Un jour pour rire, elle aimerait bien répondre "non, ça va pas du tout", juste pour voir ce qu’on peut bien répondre à cela dans le monde professionnel. L’Apéro touche à sa fin, Béatrice prend enfin son enveloppe et précise "c’est mon mari hein, pas un truc louche" lâche-t-elle en riant avant de l’ouvrir et de nous faire lire le mot "je t’aime tout simplement". C’est le même mot qu’il avait laissé un soir sur son pare-brise il y a 6 ans. "Je savais que je ne devais pas l’ouvrir avant l’interview sinon j’allais me mettre à pleurer" confie-t-elle alors. Il est 20 h et Béatrice pleure un peu derrière son second verre de blanc.

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