interview

"Un tout petit virus est capable de freiner et de bloquer toute l'économie mondiale"

Pour Bruno Colmant, "il est urgent de chérir et de revaloriser notre État providence." ©Kristof Vadino

L'Apéro de l'Echo avec Bruno Colmant, CEO de Degroof Petercam.

Trois mois qu’il n’avait pas donné d’interviews, nous assure-t-il. C’est donc fort de cette toute nouvelle virginité médiatique que notre homme, aussi frais qu’une jeune fille au bal des débutantes, pousse la porte du restaurant de L’Écailler ce mercredi soir. Précisons d’emblée que cette rubrique n’a pas pour but d’auditer le core-business de nos "invités", en l’espèce les accusations auxquelles fait face la Banque privée Degroof depuis plusieurs mois, mais uniquement de converser avec une personnalité sur l’actualité. C’est ainsi que ce soir nous dînons avec Bruno Colmant qui – reconnaissons-le – a toujours quelque chose d’intelligent à dire sur à peu près tout ce que vous voulez.

Pile à l’heure, il arrive emballé dans un manteau qui emprunte autant au Loden qu’à la veste autrichienne, avant de découvrir une cravate pourpre couverte de motifs "fer à cheval", archétype vestimentaire du banquier privé. L’Apéro? Il est "franchement" content de le faire. Faut dire qu’il y a vu passer à peu près tous ses potes dans nos colonnes, même ceux de son école secondaire: "Une classe d’enfer!"; que nous traduisons comme le genre "promotion Voltaire" (de l’ENA dont sont sortis François Hollande, Ségolène Royale et une kyrielle de ténors politiques français) en version différée et délocalisée. Frais comme une rose certes mais un peu fatigué tout de même – il atterrissait à l’aube à Amsterdam après 2 jours de CA (Unibra) à Kigali – Bruno Colmant se détend et commande un Tennessee, à savoir un Jack Daniels sans coca mais avec "un petit glaçon qui ne fond pas trop vite".

5 dates clés de Bruno Colmant, CEO de Degroof Petercam
  • 1969: "Mon père quitte ma mère et la maison, il nous libère enfin de sa présence."
  • 1971: "La découverte de la maison de François Mauriac dont ‘la divine plume’ guide la rédaction de mes livres."
  • 2000: "La naissance de ma fille unique et l’obtention de mon doctorat."
  • 2008: "Le krach boursier alors que je dirigeais la bourse de Bruxelles, je ne l’avais pas vu venir."
  • 2009: "Mon admission à l’Académie Royale de Belgique, l’aboutissement de mon parcours académique."

 

Pour le décor? Tour d’horizon. Que des couples et mis à part Frans Van Daele – ancien chef de Cabinet du Roi qui dîne tôt avec des messieurs de l’autre école de cravate – tous nos Roméo et Juliette semblent bien étrangers au petit Royaume de la frite. À gauche, on entend un homme complimenter madame car elle porte une robe en cuir – "une jupe" retoque-t-elle les lèvres pincées – tandis qu’à droite, c’est un autre qui, tout sourire, conseille à son compagnon – 40 ans de moins – le best-of de la carte. Comme quoi, si certaines scènes sont intemporelles, certains dialogues sont eux tout aussi universels.

Et c’est sur un toussotement à l’autre bout du restaurant que nous démarrons sur le coronavirus. Bonne pioche, notre homme explique que tous les passagers cette nuit – lui le premier – avaient voyagé munis d’un masque qui leur dévorait le visage. "C’est très sérieux cette histoire, au-delà du problème sanitaire, j’y vois surtout les limites de la mondialisation. Car même si l’échange des biens et des personnes c’est très bien, je suis fasciné de constater qu’un tout petit virus, un petit truc invisible et microscopique est capable de freiner et de bloquer toute l’économie mondiale" explique-t-il alors très en forme. Le signe pour lui que "face à la nature, l’homme, malgré ses grandes théories, n’est finalement pas grand-chose".

Descendant plus profondément dans son verre, il creuse sa pensée avant d’atterrir sur sa grande théorie du moment, un plaidoyer pour l’État providence; sujet de son prochain livre- probablement le 75e ou le 77e – lui-même, admet-il, ne sait plus très bien. "En attendant, résume-t-il, c’est en voyant les dégâts et les risques sanitaires qu’on réalise à quel point il est important d’avoir investi, comme nous, dans un système de soins de santé suffisamment performant pour résister".

L’impact du coronavirus sur les marchés? "Gigantesque quand on sait que le pétrole a déjà perdu 3% " lâche-t-il, bras au ciel avant de se rabattre d’un coup sur sa banquette.

Avantage aux États-Unis avant la suprématie probable de la Chine

Par contre, concernant la Chine, l’ancien chief economist sort sa boule de cristal et prédit que ce sera au niveau politique qu’elle sera la plus impactée: "Une si grande immobilité physique, fatalement cela va créer des tensions, n’oublions pas que tout le système néo-capitaliste est fondé sur la notion de mobilité des gens et du capital, et si ce mouvement est entravé, inévitablement cela engendre des troubles sociaux très importants".

Maintenant et de manière plus générale à présent, sur le grand match des puissances mondiales, avantage pour l’oncle Sam avant que l’empire du milieu ne reprenne probablement la main.

En Chine, tout le système néo-capitaliste est fondé sur la notion de mobilité des gens et du capital, et si ce mouvement est entravé, inévitablement cela engendre des troubles sociaux.

Un peu comme le Brexit finalement, avantage pour l’Union européenne d’abord, avant que le Royaume-Uni ne se transforme en une sorte de pays off-shore, le genre SingapourL’Europe là-dedans? Il est temps et il l’appelle de ses vœux "d’assouplir les fameuses règles budgétaires". Refuser l’endettement des États pour faire supporter l’investissement par le privé alors qu’on sait que ce dernier participe mal aux investissements profonds – lourds et long terme – ce n’est pas "réaliste": "D’autant qu’aujourd’hui, le taux d’emprunt est proche de zéro là où la croissance est à quoi? 1,7%" parachève-t-il alors, tout content de pouvoir passer enfin commande.

Nez sur la carte qu’il consulte en diagonale, Colmant – qui d’ordinaire prend des crevettes grises et du Saint-Pierre – décide ce soir de se la faire full Holstein, même s’il n’est pas sûr de ce que veut dire "straté" de bœuf et d’opter pour une pintade après l’entrée.

Le caucus de l’Iowa, oui, il a jeté un œil sur les résultats partiels avant de nous rejoindre, ceci dit "Pour les démocrates, c’est foutu. Sans compter qu’on sous-estime beaucoup, depuis trop longtemps, l’envie des Américains de voir Trump enchaîner un second mandat". Avec lui, rappelle l’économiste, la bourse a progressé de 75% et la population voit en l’homme le seul président capable de lui rendre son pays "pionner milliardaire", à même de faire progresser le patrimoine là où les salaires stagnent depuis 25 ans.

On sous-estime beaucoup, depuis trop longtemps, l’envie des Américains de voir Trump enchaîner un second mandat.

Le modèle européen à revoir

Quant à Bloomberg – richissime candidat démocrate qui boycottait le caucus – Bruno Colmant estime qu’il ne passera jamais "les gens ne veulent pas un intellectuel mais un ‘doer’, comme Trump. Le style "je vois, je fais, je fais et cela se voit".

Reprenant un second whisky, notre homme en profite pour faire le lien entre Trump et Brexit, le même processus selon lui, qui consiste à reprendre sa liberté en faisant fi de toute solidarité, en un mot "le choix d’abolir l’importation du travail tout en continuant l’exportation du capital".

Que buvez-vous?
  • Apéro préféré: "Le bourbon, mon arrière-grand-père américain en vendait pendant la prohibition."
  • Dernière cuite: "L’été 2014, au rosé avec Pierre Kroll dans sa maison en Provence."
  • À table: "Jamais d’alcool le midi, peu de vin le soir mais toujours du bordeaux rouge."
  • À qui payer un verre table: "Comme Charles de Gaulle ne buvait pas, à François Mitterrand."

Plus inquiétant selon lui, les conséquences qu’auront ces politiques sur notre bon vieux continent: "Fatalement, les États européens vont requestionner leur propre modèle et je crains qu’à terme l’Europe de demain ne soit plus celle d’aujourd’hui".

Étonné par son straté, sorte de néo-tartare revisité, Bruno Colmant avance qu’il "va vous étonner" mais sincèrement il pense qu’il est urgent de chérir et de revaloriser notre "État providence".

Avant qu’il ne redécolle sur le sujet d’avant son entrée, nous le branchons sur les retraites, les réformes et le grand débat sur le financement de la sécu. "Justement, c’est toute la question de l’État providence et je ne suis pas de ceux qui pensent qu’il faut diminuer ou contraindre la retraite. Évidemment, l’idéal serait de favoriser la mise au travail des plus âgés mais tous n’en sont pas capables – déjà – mais en plus la nature même du travail a changé, il n’est plus répétitif mais disruptif, matériellement donc c’est tout aussi compliqué. Mieux vaut donc favoriser l’apaisement social, en finançant la sécurité sociale, le seul et unique patrimoine de ceux qui n’en possèdent aucun. De toute façon, c’est de l’argent qui sera réinjecté dans l’économie". Comment? "C’est simple, en faisant tourner la planche à billets!".

Face à sa volaille à présent, notre homme semble déçu de se voir interrogé sur les élections, autant les belges que les françaises. Que dire? Que si le plat pays retourne aux urnes, lui mise sur "une abstention record" et que concernant l’hexagone, il serait bon de favoriser une meilleure congruence entre les politiques et la population qu’ils sont censés représenter.

Parce qu’il vous le dit en attaquant sa pintade: "Aujourd’hui, l’enjeu c’est la tranquillité et c’est un tort de sous-estimer le besoin de prévisibilité de la population. Et qui de mieux pour l’incarner?". Allez, devinez! Les gens plus âgés dans un État providence préservé. CQFD.

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