interview

Valentin Cogels, CEO d'Immoweb: "Ce qui nous abîme aujourd’hui, ce n’est pas tant la régionalisation, c’est notre inefficacité"

Valentin Cogels, CEO d'Immoweb ©Kristof Vadino

Se qualifiant lui-même de belgicain et royaliste pur jus, le patron du site immobilier en ligne n'en prône pas moins un État fédéral très léger et des entités régionales très fortes.

"Alors, comment vous voulez me prendre", lance le patron d’Immoweb au photographe au milieu du restaurant le 65 degrés à Bruxelles. Bronzé, et souriant, il prend la pose avec un verre de blanc au milieu d’un ballet de serveurs – jeunes et porteurs d’un handicap mental – qui, derrière leurs masques, semblent encore plus heureux que lui du déconfinement.

"Personne ne veut se priver s’il voit que son voisin lui continuera à consommer autant qu’avant."
Valentin Cogels
CEO d'Immoweb

Comme pour beaucoup, Valentin Cogels a dû annuler ses vacances en Espagne où il avait loué la maison de l’émission Les Anges de la téléréalité, "paraît-il" pour finalement se retrouver bientôt – comme tout le monde – en voiture direction la France.

Machinalement, il parcourt la carte, résiste au cochon braisé "trop copieux à midi", craque pour l’œuf parfait en entrée "cuit à 65 degrés" insiste-t-il et de choisir enfin la salade d’asperges et lentilles, ou l’alibi bonne conscience d’un homme qui préfère la viande.

Chaque année, en pèlerinage à Lourdes

S’il est de ceux à l’origine de la création de ce restaurant, il explique qu’en réalité, cela fait longtemps qu’avec son épouse, ils œuvrent dans le bénévolat. Membre de l’ordre de Malte, admettons que ce n’est pas banal, d’autant moins quand on a de faux airs de Jude Law et qu’on apprend ensuite que, chaque année, le couple accompagne des personnes malades ou handicapées en pèlerinage à Lourdes. Subitement, on comprend mieux pourquoi cela n’avait pas de sens pour lui de prendre l’apéritif ailleurs qu’ici.

Est-ce que le monde post-covid sera plus solidaire qu’avant? Lui ne le pense pas, d’ailleurs les choses vont revenir rapidement à la normale. "Avec cette crise, on s’est rendu compte qu’on pouvait facilement vivre avec 20% de moins, 20% de moins de restaurants, de vêtements, de voiture ou de vacances, mais nous ne le ferons pas, car personne ne veut se priver s’il voit que son voisin lui continuera à consommer autant qu’avant. Il n’y a qu’une dictature qui pourrait freiner la consommation des gens."

Le succès des "giving days"

Maintenant, avec un État fauché comme les blés, est-ce que la population "donnera" plus aux autres, Valentin Cogels n’imagine pas de révolution non plus. "Le problème en Europe c’est qu’on n’ose pas demander de l’aide à ceux qui ont réussi, quand on voit l’Insead ou Harvard par exemple, ils trouvent ça normal de demander aux anciens de contribuer au développement de l’alma mater, là où moi j’ai jamais reçu de mail de l’UCL qui me demandait quoi que ce soit. Or, les gens sont contents quand ils peuvent aider, quand on voit le succès des "giving days" on pourrait faire la même chose ici même si clairement les salaires ne sont pas les mêmes."

"Les deux extrêmes m’irritent, l’intolérance de l’extrême droite, mais aussi la malhonnêteté intellectuelle de l’extrême gauche."
Valentin Cogels
CEO d'Immoweb

Devant son œuf parfait, Valentin Cogels explique qu’après avoir été directeur d’eBay en Suisse, c’est en Helvétie qu’il montait sa première entreprise en 2010, une sorte de zalando de la chaussure. Un pays très favorable selon lui à l’entrepreneuriat même si les 4.000 euros pour un ouvrier d’entrepôt, il faut pouvoir les sortir. Mais tout de même, si la vie est plus chère les salaires restent ultra-compétitifs. "On partage beaucoup de choses avec la Suisse et la Belgique gagnerait à s’inspirer un peu plus, notamment dans l’équilibre qu’ils ont réussi à instituer entre le fédéral et les cantons. Un fédéral très léger et des cantons très forts chez eux, mais qui parviennent aussi à imposer des choses à tout le pays."

"On n’a jamais si peu travaillé qu’aujourd’hui et pourtant, la population n’a jamais si bien vécu."
Valentin Cogels
CEO d'Immoweb

Même si Cogels se qualifie de très belgicain, royaliste pur jus et un peu catho sur les bords, il regrette qu’on s’arc-boute tellement en Belgique sur la régionalisation de l’État "comme si c’était la disparition de la Belgique, or il ne s’agit que de faire mieux fonctionner le pays, on n'en peut plus de la lasagne institutionnelle. Ce qui nous abîme aujourd’hui ce n’est pas tant la régionalisation c’est notre inefficacité, ce sentiment aussi d’être dirigé par des gens pour lesquels on n’avait même pas voté et que le jeu soit plié d’avance entre les partis." Ce serait peut-être le seul mérite de nouvelles élections, casser les allégeances préélectorales même si un renforcement des extrêmes nous pend au nez. "Moi les deux extrêmes m’irritent, l’intolérance de l’extrême droite, mais aussi la malhonnêteté intellectuelle de l’extrême gauche, quand on voit Hedebouw – qui est loin d’être bête – jouer le populisme comme ça, ça me révolte."

Que buvez-vous?

  • Apéro préféré: "Une Jupiler bien fraîche avec de la mousse. Au début, quand je revenais de Paris en voiture, je m’arrêtais à la frontière pour acheter une jup et un paquet de chips."
  • À table: "Plutôt du rouge, un Côte de Blaye, j’adore celui de chez Lipp."
  • Dernière cuite: "Le dîner d’équipe de l’émission radio 'Par Jupiter' le 26 juin dans la rue à Paris, une grande tablée et beaucoup trop de mélanges, on était saouls."
  • À qui payer un verre: "À Baudelaire, il détestait les Belges, la Belgique et le fait de ne pas être reconnu comme Victor Hugo à l’époque. J’aurais aimé qu’il me raconte son mal-être pour lui dire ensuite à quel point il a réussi depuis."

Ça le révolte presque autant que la lasagne institutionnelle, mais moins encore que le manque de transparence d’où provient selon lui "la grogne sociale". Tous ces mandats rémunérés pour des politiques qui finissent par ressembler à "des mouches autour d’un pot de miel" alors qu’on pourrait augmenter leur salaire en expliquant aux gens que c’est nécessaire pour attirer de meilleurs dirigeants. "À force, c’est énervant de ne pas vouloir ouvrir de vrais débats!" explique Cogels en attaquant son plat, non sans l’avoir pris en photo au préalable. Parmi ceux qu’il aimerait qu’on ait, celui relatif au revenu universel, visiblement son grand dada. Il a d’ailleurs fait ses comptes, en moyenne absolue, on n’a jamais si peu travaillé qu’aujourd’hui et pourtant, la population n’a jamais si bien vécu.  Et lui de conclure en repoussant son assiette vide "Mais quel manque d’ouverture!."

Assumer ou cacher notre Histoire?

Parlant de débat, hier le Roi présentait ses regrets pour le Congo. Un geste que salue Cogels, un ton "juste et mesuré" parce que fondamentalement ça n’a pas de sens pour un héritier de s’excuser pour les actes de son aïeul. "On s’excuse pour ce qu’on a fait et s’excuser pour d’autres, ça sonne faux!."

Maintenant pour les statues, lui n’est pas pour le déboulonnage mais si on le fait, la moindre des choses serait de les mettre dans un musée pour "ne pas oublier", car la vraie question c’est "est-ce qu’on assume notre histoire ou est-ce qu’on la cache?". Fidèle à sa mesure, Valentin Cogels ne prendra pas de dessert, "2 plats, c’est bien, 3 c’est trop", pareil pour le vin, un verre mais pas deux et puis pas d’eau non plus. Encore moins dans son vin ce midi.   

5 dates clés du CEO d'Immoweb

  • 1996: "Je rencontre ma femme sur une terrasse à LLN, un an et demi plus tard, nous nous marions et avions un bébé."
  • 2000: "Le décès de mon grand-père, il voulait mourir sur un terrain de tennis et il l’a fait. C’était le premier décès auquel j’étais confronté, j’ai la chance d’avoir été préservé."
  • 2004: "Mon MBA à l’Insead à Singapour, on plaque tout et ma femme me suit alors qu’elle était enceinte de notre 2e enfant."
  • 2010: "Je quitte eBay pour créer ma boîte Koala en Suisse que je revendrai 4 ans plus tard."
  • 2014: "Retour en Belgique pour diriger Victoria, j’ai la chance de toujours trouver au moment même, que le job que j’occupe est le meilleur de ma vie."

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