En juillet 2014, on savait tout des frères Abdeslam

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L’information selon laquelle les frères Abdeslam préparaient un attentat était entre les mains de la police fédérale depuis juillet 2014.

Coup de téléphone dans la torpeur de l’été 2014 – en plein mois de juillet. L’appel est à destination de section antiterroriste de la police judiciaire fédérale (DR3). La personne qui appelle alors pour livrer ses informations est extrêmement précise et circonstanciée sur le récit qu’elle donne à la PJ – détails à l’appui. En outre, cette source est bien connue des services policiers antiterroristes où elle est jugée crédible.

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Elle dit: "Les frères Abdeslam, Salah et Brahim, préparent un attentat. Vous devez faire quelque chose". La source, qui a un lien direct avec les frères Abdeslam, ajoute encore que la menace est "imminente". Et que les frères Abdeslam ne cachent plus du tout leurs intentions djihadistes, notamment au sein de leur cercle familial. Mieux encore: la source rapporte les contacts entre les frères Abdeslam et Abdelhamid Abaaoud (déjà bien connu des services policiers à cette époque). Enfin, la source raconte comment l’Etat islamique et la Syrie fascinent déjà les deux frères Abdeslam.

L’information, servie sur un plateau d’argent, entre donc dans les tuyaux de la division antiterroriste de la police judiciaire en juillet 2014. Elle va y rester passablement bloquée…

"On a agi comme des amateurs."
un policier

Plusieurs sous-groupes de la DR3 sont pourtant avertis de la nature de l’information. Entre autres la section qui traite de la très sensible question des indicateurs. L’information percole aussi au sein d’autres groupes d’enquêteurs de la DR3. Selon des décomptes qui ont été faits, et malgré les cloisonnements d’information nécessaires aux enquêtes, entre 10 et 13 personnes de la section antiterroriste de la police fédérale ont eu connaissance de l’information sur les frères Abdeslam à partir de juillet 2014.

Y a rien à voir

Mais personne, insistent aujourd’hui plusieurs sources policières, ne semble vouloir considérer cette information avec la gravité qu’elle nécessite. Une enquête est néanmoins diligentée par la police locale de Molenbeek et en février 2015, soit six mois après que l’info est entrée dans le pipeline, les frères Abdeslam sont auditionnés – comme l’a rapporté la RTBF dimanche. Un rapport de la police fédérale juge ensuite que les frères Abdeslam ne représentent pas un danger et le parquet fédéral, suivant l’avis de la PJ, classe le dossier en juin 2015.

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Circulez, il n’y a donc rien à voir. Les Abdeslam sont jugés "non radicalisés".

Jusqu’en novembre 2015 où le monde entier découvre l’implication des frères Abdeslam dans la préparation des attentats de Paris. Ulcérés de voir à quel point l’information de cette source a été prise à la légère, y compris par le patron de la section "terro" de la police, certains enquêteurs ont raconté tout récemment les détails de cette péripétie au Comité P. La police des polices est actuellement en train de retracer le fil des événements et un rapport intermédiaire doit d’ailleurs être discuté au Parlement par quelques députés en charge du suivi des affaires policières. Selon nos informations, ce nouveau rebondissement ne figure pas dans la version intermédiaire du rapport que le Comité P a déposé au Parlement.

Le parquet fédéral a confirmé avoir reçu en juillet 2014 des informations concernant Abdelhamid Abaaoud et les frères Abdeslam, mais a ajouté que ces informations n'étaient pas neuves. "Ce qui nous a été transmis se trouvait déjà dans notre dossier, ce fut en fait une confirmation de ce que nous savions déjà", a fait savoir mardi le porte-parole du parquet Eric Van der Sypt. "Il n'était en rien question d'un risque d'attentat."
Eric Van der Sypt a confirmé que le parquet avait reçu à la mi-juillet des informations concernant Abaaoud et les frères Abdeslam mais rien dans ces informations n'indiquait que des attentats étaient en préparation. "Nous avons par ailleurs reçu des indications de possible radicalisation dans l'entourage des frères Abdeslam, mais cela n'a également mené à rien."
Eric Van der Sypt a rappelé l'importance de prendre en compte le contexte de l'époque. "Il s'agit du mois de juillet 2014. A l'époque, les frères Abdeslam ne sont pas encore radicalisés. Dans la période janvier-février 2015, Salah et Brahim ont été interrogés car il était alors question de radicalisation. Mais rien n'indiquait un futur départ en Syrie ou la préparation d'un attentat."

 

"Refaire le match"

 

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D’autres enquêteurs évoquent aussi la légèreté avec laquelle le dossier Abrini – un ami de Salah Abdeslam également suspecté d’avoir participé aux attentats de Paris – a été traité. Rappel: Abrini est toujours en cavale. "Le dossier Abrini a changé de main plusieurs fois, c’est assez dingue", commente un policier.

Un policier est catégorique: "Si on avait traité toutes ces informations correctement, on aurait pu éviter les attentats de Paris". Un autre enquêteur prolonge: "On a vraiment été dans l’amateurisme le plus total".

Pourtant, à rebours, certains responsables, estiment "simpliste" de vouloir "refaire le match après coup". "Les donneurs de leçons, les spécialistes qui auraient tout mieux fait que tout le monde, y en a ras-le-bol", s’exaspère un haut responsable. "C’est faux de dire qu’on aurait pu éviter les attentats de Paris, honnêtement, il faut regarder la masse totale d’informations qu’on doit gérer, et voir ce qu’on a déjà pu éviter comme attentats grâce à tout le travail fourni. C’est pas tout noir ou blanc, c’est gris".

→ Se disant "révolté" par cette information, le cdH a estimé que "l'inqualifiable gravité des événements impose que le Parlement belge ouvre une Commission d'enquête dotée des pleins pouvoirs d'investigation".

C’est devenu l’Arlésienne de l’antiterrorisme: on aurait retrouvé Salah Abdeslam… Sur le chemin de l’Allemagne, à Schaerbeek, dans un bar gay ou dans une armoire, à Molenbeek, profitant d’un déménagement… La semaine dernière, une source policière certifiait que Salah Abdeslam, accompagné de Mohamed Abrini, avaient été exfiltrés il y a trois semaines depuis la Belgique vers la Syrie.

En vrai, même si ces sources sont fiables, à ce stade, le seul enseignement à en tirer, c’est que les services antiterroristes ont été littéralement noyés sous les signalements de Salah Abdeslam. En l’espace de trois mois depuis les attentats, plus de 100 signalements sont remontés jusqu’aux enquêteurs. Un travail de fourmis: il s’agit de vérifier la fiabilité du signalement, le degré de crédibilité de la source qui le fournit. Par exemple: la source éventuellement active dans le trafic de stupéfiants a-t-elle intérêt à ce qu’on perquisitionne tel ou tel endroit pour ennuyer des "concurrents"?, etc.

Bref, retrouver Salah Abdeslam, c’est plus vite dit (et écrit) que fait.

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