interview

"On ne peut pas garder 500 militaires dans les rues"

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Après des mois de retard, le gouvernement tente de faire atterrir le plan stratégique de la Défense. Il y a urgence, car l’armée, après des années d’économies, est confrontée à de nouvelles menaces. Le point au sein de la composante Terre avec son patron, le général major Jean-Paul Deconinck.

Quelle est la situation des effectifs au sein de la composante Terre?
Sur un cadre prévu d’environ 12.500, nous sommes à 10.500. Dans les unités de manœuvre (ou de combat), il y a sept bataillons. Parmi ceux-ci, au niveau des compagnies – les soldats au contact –, je suis à deux tiers des moyens. Autrement dit, une compagnie a disparu dans chaque bataillon. C’est là que cela fait le plus mal.

"Je perds actuellement un peloton quarante militaires par an par bataillon."

Et cela ne s’améliore pas?
La situation empire depuis que l’on a fermé le robinet du recrutement. Cela ne date pas d’hier, mais ce mouvement s’est encore renforcé depuis 2010, et surtout, octobre 2014, quand on nous a imposé 400 millions d’économies pour 2015. Nous pouvons recruter 700 personnes pour la Défense, ce qui signifie environ 400 pour la composante Terre, dont 300 soldats. À la fin de la formation, il m’en restera 200. Donc, tant que le recrutement sera limité, les effectifs dans les unités vont continuer à se réduire. Je perds actuellement un peloton – quarante militaires – par an par bataillon.

Cette situation vous a-t-elle déjà obligé à refuser certaines demandes du pouvoir politique?
Jusqu’à présent, non. Mais cela commence à devenir critique. J’ai déjà utilisé l’image de l’élastique qui risque de casser. On est arrivé à un moment où il faut faire des choix. Si je considère la capacité globale de charge de travail, quand je fais la somme des indisponibilités (gardes, congés…), des engagements en opérations, de la charge Homeland, de l’entraînement pour être disponible – notamment pour l’Otan –, je peux certes encore faire face en cas de pic. Mais cela ne peut pas durer trop longtemps. Sinon je mets en péril le niveau d’opérationnalité de mes unités.

"Je peux encore faire face en cas de pic. Mais cela ne peut pas durer trop longtemps."

Le déploiement des militaires dans les rues est-il tenable?
Il y a 520 militaires autorisés, mais on est allé au-delà avec le niveau 4. J’ai déployé récemment un total de 3.500 hommes en divers endroits en Belgique et à l’étranger – en rue, en opérations ou en entraînement – pour une courte période, mais pas en continu. Si on me demande de rester durablement au niveau de 500 militaires en rue, si on y ajoute tous les engagements, on va avoir des problèmes au niveau individuel. Car je dois veiller à maintenir un cycle acceptable "entrainement-engagement-repos".

Les militaires sont-ils aptes à faire face à cette nouvelle tâche?
Ils sont formés pour faire face à ce genre de situation, mais ils sont aussi formés à la base pour faire face à d’autres situations bien plus critiques, dans des engagements à l’étranger. Nos méthodes d’entraînement permettent de s’adapter à tous les types de situation. Ils sont prêts au rôle Homeland, mais ce n’est pas leur rôle premier.

"Sur le plan qualitatif, nous avons fait un bon en avant de quinze ans. Nous sommes dans le top parmi nos partenaires."

La composante Terre dispose-t-elle de suffisamment de moyens matériels?
Sur le plan qualitatif, nous avons fait un bond en avant en quinze ans. Ce dont on dispose maintenant, qu’il s’agisse du charroi, de l’équipement individuel ou de l’armement, nous amène dans le top parmi nos partenaires.

Les nouveaux véhicules (Piranha, Dingo et Lynx) sont très performants. S’agissant de l’équipement et de l’armement individuels, on fait même des envieux! Nous sommes en phase de remplacement de tous les armements, du pistolet aux mitrailleuses en passant par la FNC, qui va être remplacée par le SCAR.

Sur le plan quantitatif, la dernière transformation n’a pas été finalisée et il manque encore, selon le type de véhicules, de 20 à 30% des moyens. Mais vu qu’il me manque une partie du personnel, le charroi actuel suffit, après réorganisation interne, au fonctionnement minimum acceptable au niveau des unités. Il me manque encore cependant le volant de maintenance et le charroi soutenant la formation. Pour les équipements, on a appliqué le principe du minimum suffisant, mais on en revient, car en cas de pic, on ne peut pas faire face à toutes les demandes.

©doc

Manque-t-il encore certains équipements?
Oui, pour les moyens de communication tactique au niveau individuel, qui deviennent doucement obsolètes. Cette lacune doit être comblée dans le cadre du programme Best (Belgian Soldier Transformation), qui vise à améliorer l’équipement individuel du soldat en renforçant sa protection et son efficacité.

Il y a quinze ans, le choix a été fait d’abandonner les véhicules chenillés. Etait-ce pertinent?
La décision a été prise sur la base d’une évaluation de l’environnement stratégique de l’époque. On s’est dit que l’on devait plutôt investir dans des forces expéditionnaires, déployables très rapidement. Je crois que ce choix a été pertinent, même si certains estiment que la menace mécanisée n’a pas totalement disparu. Maintenant, notre capacité motorisée a toujours sa place dans le dispositif de l’Otan. Nous sommes très complémentaires des forces plus lourdes. Et nous assumons toutes nos responsabilités dans l’Alliance.

Faut-il regretter la suspension du service militaire?
Cela a été une décision politique. Ce n’est pas à moi d’en juger. On a certes perdu le lien armée-nation et le côté apprentissage civique. Mais en tant que militaire, je dis qu’il n’est plus réaliste de penser pouvoir s’engager de nouveau sur la piste du service militaire obligatoire, vu l’évolution de la Défense. Par contre, je pense que la réserve a encore un avenir. Mais il faut dépoussiérer le concept, le rendre attractif, pour en faire un complément indispensable aux forces d’active.

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