L'intelligence artificielle va-t-elle supplanter celle de l'homme?

©Colin Delfosse

L’intelligence artificielle va-t-elle supplanter celle de l’homme? Pour Laurent Alexandre, le patron de DNAVision, on n’en est plus très loin. Des géants comme Google pourront lire dans le cerveau humain. Ce qui pose la question d’une réflexion sur l’encadrement d’une évolution qui s’accélère.

Sa formation à large spectre et sa passion pour les technologies ont fait de lui une voix écoutée. Chirurgien urologue de formation, Laurent Alexandre est aussi diplômé de l’Ena (École nationale d’administration), de HEC et de Sciences Po.

Ce médecin reconverti dans les affaires s’est fait connaître en créant "doctissimo.fr", un site grand public dédié à la santé qu’il a revendu contre monnaie sonnante et trébuchante au groupe Lagardère en 2008. Avant de reprendre les rênes de DNAVision, une spin-off de l’ULB spécialisée dans le séquençage de l’ADN.

Ses chroniques scientifiques percutantes, publiées régulièrement dans les colonnes du "Monde" notamment, frappent les esprits. Mais Laurent Alexandre s’est surtout fait connaître par son essai "La mort de la mort", paru en 2011. Il y affirme notamment que la démocratisation du séquençage de l’ADN va révolutionner la médecine et que l’intelligence artificielle concurrencera celle de l’homme d’ici 2050, voire plus tôt. Autant de bonds spectaculaires qui lui font dire que "le premier homme qui vivra 1.000 ans est peut-être déjà né".

L'intelligence artificielle va-t-elle supplanter celle de l'homme?

La perspective d’une vie humaine prolongée jusqu’à 1.000 ans n’entraînera-t-elle pas une catastrophe démographique?

Sur le plan démographique, il n’y a pas lieu d’être inquiet. Quand l’espérance de vie dépasse 80 ans, il y a un effondrement du nombre d’enfants par femme. C’est le cas dans des pays comme le Japon, l’Allemagne et l’Italie, où les femmes ont moins de deux enfants. Hors immigration, la population y est donc en recul. Comme le disent les psychanalystes, on fait des enfants pour se survivre à soi-même, l’allongement de la durée de vie entraîne donc une diminution du nombre d’enfants.

Que peut-on faire d’une vie prolongée quasiment à l’infini?

C’est une bonne question. Il y a effectivement un risque que l’on devienne nihiliste. Mais une telle évolution sera progressive. Quelqu’un qui, aujourd’hui, pourrait avoir une espérance de vie de 1.000 ans n’atteindra cet âge qu’en 3000. La société aura donc le temps de s’organiser, comme elle s’est organisée depuis 1750. Les Belges avaient alors une espérance de vie moyenne de 25 ans, elle dépasse aujourd’hui les 80 ans. Cela n’a entraîné aucun traumatisme. Les choses évoluant graduellement, la société s’adapte, s’organise, les mentalités bougent. Dans les siècles à venir, la société devrait, dès lors, pouvoir s’adapter sans traumatisme particulier à une espérance de vie longue.

Comment se préparer à cette évolution? L’homme ne risque-t-il pas d’être un jour dépassé?

Oui. L’homme pourrait être dépassé par sa propre technologie. Des gens comme Bill Gates ou des responsables de Google se sont du reste inquiétés du risque d’une

évolution trop rapide de la technologie. L’encadrement de la technologie suppose que les sociétés réfléchissent. On voit bien qu’en Europe il y a très peu d’engagement de la société civile et politique pour encadrer les technologies NBIC (nanotechnologies, biologie, informatique et sciences cognitives, NDLR).

Pourquoi? Parce qu’on ne se rend pas compte de la rapidité de l’évolution technologique?

Effectivement, on ne se rend pas compte. Mais c’est normal. La vitesse à laquelle la technologie évolue fait qu’on n’a pas le temps d’en prendre conscience. Kodak a déposé le bilan en pensant que la photo numérique n’avait pas d’avenir. Les technologies dont nous parlons évoluent tellement vite que beaucoup d’acteurs ne voient pas arriver le tsunami.

L’accélération de l’évolution technologique se traduit notamment par l’émergence des robots. Quelle place occuperont-ils dans la société du futur?

Jusqu’il y a quelques années, on imaginait que le robot se cantonnerait à des tâches industrielles standardisées. Depuis lors, l’augmentation des capacités informatiques fait qu’on voit poindre l’arrivée d’une robotique de deuxième génération. Google est devenu le leader mondial de la robotique et a racheté les huit plus grandes sociétés actives dans ce créneau. Aujourd’hui, la fusion entre l’informatique et la robotique crée des machines d’une capacité très supérieure à ce qu’on imaginait il y a encore dix ans. C’est ce qui a fait dire à Bill Gates qu’en 2035, les infirmières seront remplacées par des automates. Et 2035, c’est demain.

Le choix de Google de transformer le moteur de recherche en une authentique intelligence artificielle va-t-il se réaliser?

C’est une question majeure. Un responsable de Google a affirmé récemment que, d’ici 15 ans, Google nous connaîtra mieux que nous nous connaissons nous-mêmes. Le patron du développement de Google va même jusqu’à imaginer qu’en 2035, nous aurons des nano-robots branchés sur nos neurones pour accélérer notre connexion à l’internet. On entre ainsi dans des technologies de manipulation vertigineuses qui, selon moi, doivent à tout prix être encadrées par la puissance publique.

Cette capacité d’immixtion dans le cerveau humain a un côté un peu effrayant…

Ca paraît effrayant aujourd’hui, mais ça nous semblera peut-être tout à fait désirable demain. La transplantation d’organes, la fécondation in vitro étaient perçues jadis

comme quelque chose de monstrueux et nous semblent parfaitement normales aujourd’hui. Il est tout à fait possible que ces technologies engendrent une même évolution des esprits.

Imaginez qu’elles entrent par le biais de la maladie d’Alzheimer, qu’on implante des dispositifs électroniques pour suppléer les capacités mnésiques des gens qui souffrent de la maladie d’Alzheimer et qu’on leur rende de l’autonomie. Tout le monde trouvera ça très bien. Et si on se rend compte qu’on arrive à donner à ces malades des capacités intellectuelles supérieures à ceux qui ne souffrent pas de la maladie d’Alzheimer, les gens qui ne sont pas malades demanderont à être implantés.

Si on imagine le pire, on peut aussi craindre des utilisations à des fins moins légitimes…

Il y aura certainement des manipulations et des Tchernobyl génétiques au XXIe siècle. Il est inimaginable que ce type de technologie, avec sa puissance, n’entraîne pas d’effets secondaires. Certains se livreront au hacking sur des neuro-prothèses et entraîneront des manipulations cérébrales. Le contrôle de notre cerveau deviendra un enjeu fondamental: certains pourraient créer des neuro-dictatures en contrôlant les êtres humains au travers de leurs dispositifs intracérébraux.

Vous évoquiez la puissance de Google. Voyez-vous d’autres acteurs se profiler?

L’avance de Google dans ce domaine particulier est très importante. Et s’il y a des alternatives et d’autres acteurs, on les trouvera dans la zone Asie-Pacifique et malheureusement pas à Louvain-la-Neuve. Sur le plan strictement financier, les universités européennes sont des nains, face aux institutions américaines ou asiatiques, qui bénéficient de puissants soutiens financiers.

Nous serons dépendants d’acteurs extérieurs parce que notre tissu d’innovation est trop faible et parce que nous ne sommes pas capables de générer les grands conglomérats qui sont en train de prendre le contrôle de ce genre de technologies. Apple, Facebook, Amazon auront la capacité de concurrencer Google. Pour nos petites start-up, ce sera moins évident.

À terme, les machines seront donc aussi puissantes que le cerveau humain.

Les gens de Google estiment aujourd’hui qu’en 2040, l’intelligence artificielle sera un milliard de fois plus puissante que la totalité des cerveaux humains. C’est dans 25 ans! Cela créera un rapport de force entre le neurone et le silicium, qui ne nous sera pas forcément favorable.

Comment l’homme va-t-il garder la mainmise sur les choses?

Le patron de Deep Mind, une société spécialisée dans l’intelligence artificielle rachetée par Google, considère que l’intelligence artificielle pourrait exterminer l’espèce humaine dès le XXIe siècle. C’est la raison pour laquelle Google vient de créer un comité d’éthique interne, chargé de réfléchir à la question de savoir jusqu’où on peut développer des formes d’intelligence artificielle qui pourraient nous être supérieures.

Le risque d’une opposition entre l’intelligence carbonée biologique et l’intelligence artificielle siliconée était un thème de science-fiction récurrent. Elle pourrait devenir réalité. Dans un monde connecté sur internet, l’intelligence artificielle, par définition, a accès à tout le réseau. Une intelligence malfaisante pourrait donc infecter tout l’internet en un millième de seconde.

Cette interférence de la technologie ne pourrait-elle pas remettre en cause "la mort de la mort" que vous évoquez?

La mort de la mort, cela ne veut pas dire que l’humanité est à l’abri de toute menace. La thèse de la mort de la mort, c’est qu’au XXIe siècle, la technologie permettra de réaliser des bonds très importants dans la lutte contre la mort. La société les utilisera-t-elle ou décidera-t-elle de ne pas changer l’humanité? Préférera-t-on être modifié biologiquement et hybridé avec des dispositifs électroniques pour vivre plusieurs siècles ou préférera-t-on mourir à 85 ans sans subir de modifications biologiques? C’est une question politique. En tous cas, les outils seront sur la table au cours du XXIe siècle.

Il faudra alors s’adapter à des conditions de vie tout à fait nouvelles.

Je ne suis ni croyant ni écologiste. L’idée que nous soyons voués à une catastrophe écologique, je n’y crois pas beaucoup.

Cela n’aura-t-il pas un impact sur l’espérance de vie?

Pas sûr. Paris est aujourd’hui moins polluée qu’en 1960. Je n’ai pas une vision catastrophiste. Si la pollution était si catastrophique, l’espérance de vie aurait été meilleure en 1750 qu’aujourd’hui. La pollution ne me semble pas un facteur déterminant.

On dit souvent qu’on vit dans une société obsédée par la prévention de tout risque. N’arrive-t-on pas au bout d’une certaine logique?

Bien sûr, on connaîtra nos risques. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’on restera les bras ballants. Quand vous avez un risque génétique, vous pouvez aussi

envisager une modification de votre ADN. En matière de sécurité, le danger, c’est que, comme nous aurons la capacité de lire dans le cerveau humain par des canaux extérieurs ou par des implants, le danger est qu’on en arrive à un scénario à la "Minority Report", où l’on connaîtra les intentions humaines à l’avance. On pourrait être tenté d’intervenir par anticipation. On serait alors dans le cadre d’une neuro-dictature.

À plus court terme, le séquençage du génome, cœur d’activité de DNAVision, devient de plus en plus abordable.

Effectivement. Notre chiffre d’affaires reste stable alors que notre activité croît rapidement. Le coût du séquençage s’effondre, ce qui permet sa démocratisation. Le séquençage intégral est appelé à se développer rapidement. On approche du million de personnes séquencées dans le monde.

Mais l’intégration de cette technologie chez chaque médecin prendra un certain temps. C’est une des raisons pour lesquelles les systèmes experts vont dépasser les médecins. Un système expert n’aura aucune difficulté à analyser les trois milliards de bases ADN de nos chromosomes, ce qu’un médecin ne peut faire.

Le séquençage intégral ouvre-t-il la porte à l’eugénisme?

La capacité de séquencer la totalité de l’ADN du bébé peut induire des comportements eugénistes. Mais notre société l’est déjà: aujourd’hui, 97% des enfants trisomiques sont avortés en Belgique. Demain, quand les parents connaîtront la totalité de l’ADN de leur enfant dès les premières semaines de grossesse, il est tout à fait possible que cela pousse à la recherche de l’enfant parfait, même si c’est illusoire. L’État n’a aucun moyen de s’y opposer puisque le séquençage du bébé pourra se faire durant la période où l’avortement est totalement libre, contrairement au dépistage traditionnel de la trisomie 21, qui se faisait à un moment où l’avortement nécessite l’accord des médecins.

On en reste, pour l’instant, à une sélection en fonction de critères physiques…

Détrompez-vous. Les Chinois ont déjà lancé un vaste programme de séquençage des surdoués pour identifier les variations génétiques qui entraînent des QI élevés. On peut parfaitement imaginer que les parents sélectionnent leur futur enfant en fonction de ses capacités intellectuelles. En tous cas, les chercheurs chinois se disent prêts à aller dans ce sens.

Où se situe la limite? Et qui pose cette limite?

Il n’y a aucune limite technologique. Mais il peut y avoir des limites politiques. Mais il faut bien voir que, dans le passé, nous avons appliqué tout ce que la technologie a permis. Ce qui nous semblait monstrueux à un moment donné nous a paru formidable quelques décennies plus tard. Il est dès lors tout à fait possible que les limites que nous définissons aujourd’hui soient demain complètement obsolètes.

Si on avait proposé d’implanter un cœur artificiel en 1950, il y aurait eu des réactions violentes au sein de la population. Or personne n’a manifesté contre l’implantation du cœur artificiel. Si on avait parlé des greffes d’organes en 1950, les gens auraient été affolés. De même, l’implantation de puces dans la rétine chez des patients aveugles, qui a débuté il y a quelques mois, est acceptée par toute la société alors qu’il y a 50 ans, on aurait trouvé inacceptable de mettre de l’électronique dans le crâne d’un patient.

Personnellement, comment percevez-vous cette évolution?

Mon sentiment, c’est que nous descendons un toboggan transgressif et que rien ne nous arrêtera. Nous serons de plus en plus transgressifs. Les déclarations du directeur du développement de Google sur l’implantation de dispositifs électroniques dans notre cerveau n’ont pas suscité la moindre protestation. Quand un responsable de Google dit que, d’ici vingt ans, on implantera des dispositifs dans le cerveau pour être connecté plus vite à internet, personne ne crie "halte au fou". Si on avait dit ça en 1970, les gens seraient descendus dans la rue.

L’évolution technologique permettra-t-elle de résoudre le problème de la résistance des bactéries aux antibiotiques?

Non. La guerre entre la bactérie et l’homme durera encore longtemps. Il faudra toujours de nouveaux antibiotiques, et les chaînes de résistance aux antibiotiques vont se développer. C’est une guerre sans fin. Il y aura, dans le futur, de nouvelles maladies virales comme le sida, car les virus ont une capacité de mutation extrêmement forte.

Mais j’ai le sentiment que cela n’entraînera pas une menace généralisée. Il faudra en permanence lutter contre les menaces exogènes. Il y aura de nouvelles formes de virus aussi dangereuses que le sida dans les années qui viennent, mais dans le futur on trouvera plus rapidement des solutions.

Le séquençage permettra-t-il de soigner des pathologies qu’on traite, mais qu’on ne guérit pas, comme certaines maladies neurologiques?

Il n’y aura pas que le séquençage ADN qui pourra répondre à ces maladies. La thérapie génique, les cellules-souches, les dispositifs électroniques, les nanotechnologies permettront progressivement de traiter les maladies du cerveau. Mais il ne faut pas imaginer une guérison de la maladie d’Alzheimer dans les trois ans. Les progrès se feront sur plusieurs décennies. J’imagine qu’en 2050, il n’y aura plus de maladies neurodégénératives du cerveau. On travaille donc sur des échéances lointaines.

En revanche, certaines maladies comme la mucoviscidose ou les myopathies seront traitées plus vite par les thérapies géniques. Selon moi, elles auront disparu d’ici 2030. Les progrès réalisés actuellement en thérapie génique sont énormes.

Avec les scénarios que vous évoquez, on en arrive à se demander ce qu’il restera de la science-fiction…

La science-fiction, c’est ce qui est impossible. Tuer la mort, contrôler le cerveau, créer une vie artificielle, c’est désormais possible. Cela sort donc du champ de la science-fiction. Ce qui reste impossible, c’est de voyager dans le temps, de dépasser la vitesse de la lumière.

La prochaine barrière de la science-fiction, ce sera de pouvoir changer de système solaire en quelques minutes. La vie éternelle va devenir réalité. Aller sur Alpha du Centaure en 15 minutes, c’est encore de la science-fiction.

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