Souriez! On analyse vos émotions

©Colin Delfosse

À Louvain-la-Neuve, une spin-off en cours de création propose un outil qui permet, via la webcam d’un internaute, d’identifier en temps réel ses réactions émotionnelles. Objectif: améliorer au maximum l’ergonomie des sites ou d’autres types d’interface. Mais les applications possibles sont bien plus nombreuses.

C’est dans un bureau d’à peine 15m², à l’entrée de l’un des parcs scientifiques de Louvain-la-Neuve, que nous rencontrons les deux David de GetSmily. Il y a d’abord David Hachez: du bagout, décontracté, du genre à tutoyer dans la minute qui suit la rencontre, c’est un communicateur, vendeur né, qui occupe la position de CEO. L’homme n’est d’ailleurs pas un parfait inconnu puisqu’il était notamment à l’origine de la start-up RazWar, qui avait suscité un solide petit buzz, il y a quelques années. Et puis il y a David Frenay: cet ingénieur, abeille ouvrière, est Chief Technical Officer, ultra-souriant dès qu’il s’agit d’évoquer les possibilités offertes par son projet. Car il s’agit encore bien d’un projet, GetSmily n’est pas encore une entreprise, mais l’émanation, potentiellement commerciale, d’une recherche universitaire sur la reconnaissance des émotions.

Le projet est soutenu par et développé dans le laboratoire du célèbre professeur Benoît Macq, champion de la création de spin-off pour l’UCL. "Il se passe des trucs dingues dans ce bâtiment: à quelques bureaux de nous, il y a des gars qui transforment la graisse humaine en os. Tu imagines? On te fait une liposuccion, histoire de réparer ton genou. Rien ne se perd…" explique, tout sourire, David Hachez. Un secteur très éloigné de celui qui occupe les deux David depuis un moment déjà: "Nous avons annoté manuellement plus de 20.000 photographies de visages, en décrivant les émotions et en mesurant les distances relatives entre une série de points, environ 70: autour des lèvres, la distance entre les extrémités des sourcils, etc." explique David Frenay. En s’appuyant sur ce gros corpus, l’ingénieur en physique et traitement des données a développé un algorithme surpuissant qui permet de corréler ces distances entre points du visage avec une gamme d’émotions humaines. "Au départ, l’objectif était simplement de développer cet algorithme, de générer une solution capable de traiter rapidement de grandes quantités de données, mais, au fur et à mesure, on a perçu le potentiel commercial", explique David Frenay. C’est d’ailleurs à ce moment-là que David Hachez a rejoint son acolyte d’aujourd’hui, lorsque tant l’ingénieur que les équipes de l’UCL ont décidé de lancer un processus de valorisation de la technologie.

Souriez! On analyse vos émotions.

L’émotion ne ment pas

Parmi les nombreuses applications envisageables, les deux David ont opté pour le marketing et, plus spécifiquement, l’analyse de la réponse des internautes aux sites Web. Grâce à la captation des émotions des internautes, GetSmily propose, via sa solution Emolytics, un"score émotionnel" qui traduit le sentiment de l’internaute face

au contenu qui lui est proposé. "Cela vient en complément des Web Analytics classique et, comme c’est combiné avec un suivi en temps réel du positionnement de la souris, on obtient une vision assez claire du sentiment de l’utilisateur. Surtout, l’émotion ne ment pas, c’est immédiat et incontrôlé, les résultats sont donc beaucoup plus dignes de confiance, par rapport à une enquête de satisfaction où l’utilisateur est dans une phase déclarative", explique le David Hachez.

Et d’ajouter que la réponse émotionnelle est le meilleur fixateur pour la mémoire: "On va discuter pendant deux heures aujourd’hui, mais, dans une semaine, tu ne te souviendras peut-être que de 10% de ce que je t’ai dit formellement. Par contre, tu garderas beaucoup plus longtemps l’impression que je t’ai faite." "Si on parvient à saisir les éléments qui définissent la réponse émotionnelle et qu’on adapte un produit en fonction, on obtient un véritable levier sur le processus de décision et d’action d’un utilisateur", ajoute encore David Hachez.

Me voilà donc face à un écran, avec une discrète petite webcam dirigée vers mon visage. À l’écran, j’observe le flux de la webcam qui me filme, mais ajoute en surimpression une série de points aux endroits clés de mon visage. Ces différents points se déplacent au fil de mes expressions et le logiciel analyse ces variations en continu et en temps réel, avec une réactivité remarquable. "Comme les internautes face à leur écran sont généralement peu expressifs, notre solution est capable de détecter des micro-expressions, des variations qui seraient à peine perceptibles pour un œil humain, explique David Hachez. C’est une solution qui n’aurait pas été envisageable il y a quelques années encore, il a fallu attendre que les webcams mainstream offrent suffisamment de qualité d’image et c’est le cas maintenant, c’est souvent plus précis encore que la haute définition."

Difficile, toutefois, de ne pas se demander s’il n’existe pas des biais culturels, voire des types de morphologie plus difficiles à gérer pour le logiciel. "On a un peu de mal avec les barbes, j’avoue", confie David Hachez dans un sourire. "En dehors de ça, il y a évidemment une série de choses qui peuvent influencer l’expression faciale des utilisateurs, notamment la présence d’une autre personne dans la pièce, qui fausse, par exemple, complètement les expressions faciales pour les internautes japonais. Mais c’est pris en compte, il s’agit d’un biais statistique classique", précise David Frenay.

Même constat pour les inévitables cas où l’internaute ne regarde tout simplement pas l’écran ou est filmé de profil: "C’est du bruit statistique, comme les votes nuls dans le cas d’une élection." D’autant que, si l’utilisateur ouvre par exemple une fenêtre Web, mais ne regarde pas en direction de l’écran, Emolytics le remarque et permet donc de calculer le temps d’attention réel d’un internaute pour une page ou une zone d’une page Web.

Préserver la vie privée, absolument

Autre grande question: comment convaincre des internautes de plus en plus frileux au niveau du respect de leur vie privée d’accepter d’être filmés par de parfaits inconnus. "Nous sommes extrêmement attentifs au respect de la vie privée et l’utilisateur doit donner son accord formel pour que se lance l’analyse de ses expressions", insiste David Hachez, qui précise qu’un petit signal lumineux dans la page du navigateur permet à l’utilisateur de savoir que sa caméra est utilisée et de stopper l’analyse à sa guise. "Puis il faut préciser que son image ne quitte, à aucun moment, son ordinateur. La seule chose que l’on récupère, ce sont les données mesurées, aucune image ni flux vidéo", ajoute David Frenay. Ce credo est si profondément ancré dans la genèse de GetSmily que les deux fondateurs n’ont pas pu réaliser de véritable démonstration individuelle de l’analyse des émotions, lors de notre rencontre. "Le logiciel est prévu pour totalement anonymiser les résultats, on devrait peut-être songer à faire un module individuel pour les moments où on devra présenter notre solution; c’est vrai que c’est un peu con…", s’excuse David Frenay.

Ces assurances offertes aux internautes semblent franchement porter leurs fruits, puisque, lors de phases de tests à grande échelle, GetSmily a obtenu des taux de réponse de 8%, un ratio particulièrement important pour une enquête statistique en ligne. "En plus, on a rajouté un petit widget super-ludique, où l’internaute déclare

lui-même son état émotionnel et donne son sexe et sa classe d’âges: on a eu des milliers de réponses sans les envahir d’une quelconque manière", se réjouit David Hachez. "Et ça nous permet d’améliorer notre solution d’ailleurs, puisqu’on peut analyser la corrélation entre l’état émotionnel déclaré et celui qu’on observe avec la webcam", précise de son côté David Frenay.

Si la structure juridique n’a pas encore été créée, GetSmily a déjà trouvé une clientèle: "On a eu un excellent contact avec le groupe Rossel Advertising et on a déjà organisé un test d’une journée sur le site du journal ‘La Capitale’, avec des résultats très probants", ajoute le CEO. Mais ne serait-ce pas là un effet "wow", des internautes intrigués par une technique inédite mais qui pourraient rapidement s’en lasser? "C’est un risque, mais ce sont des sites qui amènent des milliers de visiteurs uniques par mois, donc avant qu’on essouffle leur audience, il faudra du temps. Puis même si on tombe à 1% de réponses positives au lieu de 8%, on sera toujours bien au-dessus des résultats enregistrés par les autres méthodes d’étude statistique", affirme, confiant, le CEO de la pépite.

Parmi les arguments mis en avant par les fondateurs pour "vendre" Emolytics, il y a sa légèreté: hébergée dans le cloud, elle s’installe, en effet, en quelques minutes au sein d’une page Web, "il suffit d’insérer deux lignes de codes", le service est ensuite assuré automatiquement. "On bosse encore beaucoup sur la présentation des résultats, histoire d’avoir quelque chose de ludique et rapidement interprétable", explique David Frenay. "L’objectif, à terme, c’est de proposer aussi des solutions pratiques, parce que, pour l’instant, Emolytics permet surtout de déceler les problèmes."

Éviter les dérives

Le mode de commercialisation devrait d’ailleurs rester assez cadenassé, dans la mesure "où il faut encore protéger notre technologie: on a un brevet en attente sur notre méthode d’analyse, mais le logiciel en tant que tel n’est pas brevetable", complète le cofondateur.

Cette protection de la technologie tient aussi à la crainte des deux David de possibles dérives ou utilisations nettement moins éthiques de leur système de reconnaissance des émotions. Leur méthode pourrait, en effet, être aussi utilisée par des sites moins scrupuleux: "Si des clients commencent à utiliser notre solution à l’insu des internautes, par exemple, c’est la mort de notre technologie", explique David Hachez. Et de partir dans une diatribe virulente sur les excès de grands groupes en matière de confidentialité, "même ce qu’on voit aujourd’hui dans les magasins pour prévenir les clients qu’ils sont filmés, c’est un peu ridicule, personne ne lit ça. Nous, on se trouve dans une démarche où il y a quelqu’un à l’entrée du magasin qui interpelle chaque entrant pour lui demander s’il est d’accord d’être filmé."

De nombreuses applications possibles

"Il y a une série d’autres choses qui sont possibles: le positionnement des points qu’on utilise sur le visage, par exemple, est unique pour chaque être humain et pourrait donc servir à l’identification des personnes, au même titre qu’une empreinte digitale, avec une précision à peine moindre", ajoute David Frenay.

Une technologie qui évolue, surtout: les deux David ont, par exemple, remarqué que la couleur du blanc de l’œil variait de façon très légère, à intervalles réguliers. "En fait, la couleur change à chaque pulsation cardiaque, on est donc capable aujourd’hui de mesurer le rythme cardiaque d’une personne uniquement avec les images de sa webcam", précise fièrement David Frenay. Une nouvelle technique qui étend la gamme d’informations sur lesquelles Emolytics peut se baser pour dresser un score émotionnel. "Mais qui pourrait aussi servir dans le médical… ou comme détecteur de mensonge."

GeSmily n’entend, par contre, pas développer d’outils de suivi du regard, "parce que cela nécessite d’avoir un environnement contrôlé et donc de demander à l’internaute de regarder dans le coin inférieur droit de son écran, puis dans le coin supérieur gauche etc. C’est contraignant et ça casse la spontanéité qu’on essaie de maintenir au niveau des réactions de l’utilisateur", commente le CEO. La start-up a donc choisi de se limiter au suivi de la souris ou du doigt, dans le cas d’un terminal tactile, "ce qui offre déjà une corrélation avec le regard de l’utilisateur de près de 88%".

Autre marché potentiel pour leur technologie: le jeu vidéo et les plateformes de réalité virtuelle. "C’est évidemment un secteur auquel on a pensé, avec notre solution. Et avec ce qui est déjà disponible en matière de reconnaissance des mouvements et autres, on pourrait obtenir des avatars virtuels qui retransmettraient très fidèlement les gestes et les émotions, mais ce n’est pas l’orientation stratégique qu’on a choisie, ça demanderait encore beaucoup de travail de développement et de gros moyens financiers pour atteindre quelque chose de commercialement viable", explique David Frenay.

Le monitoring des émotions pourrait, par ailleurs, aussi être utilisé dans le secteur en plein boom de la robotique domestique, notamment ces machines destinées à l’accompagnement des personnes âgées. Les deux David n’excluent en tout cas pas d’ajouter quelques cordes à leur arc, voire de réorienter l’utilisation de leur technologie. "Au fur et à mesure des années, nous allons générer d’immenses quantités de données sur les émotions humaines, l’ergonomie des interfaces homme-machine, etc. C’est une mine d’or, qui pourra certainement être exploitée autrement qu’à des fins de marketing." Ce n’est qu’à partir de ce moment-là, lorsque la technologie sera suffisamment robuste, que les deux David envisagent une licence pour leur solution, en vue de partenaires plus industriels.

Reste désormais à professionnaliser la démarche, à la formaliser, en passant par la création formelle d’une structure juridique et, rapidement, une levée de fonds. "On est déjà en contact avec différents fonds d’investissement et des business angels et, comme on a déjà pu faire de premiers tests avec Rossel Advertising et le site photo.com, on a quelque chose à montrer, de quoi indiquer qu’il y a un intérêt du marché pour notre solution. Et cela a déjà séduit quelques investisseurs potentiels", avance David Hachez, qui espère démarrer officiellement son activité au plus vite.

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