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Mettre le monde en mouvement

©Christophe Raynaud de Lage

Célia Houdart, autrice, a rencontré Renaud Herbin, marionnettiste et directeur du TJP-CDN d’Alsace-Strasbourg. De leur rencontre, sensible et troublante est née la forme courte "La vie des formes".

Célia Houdart et Renaud Herbin ont beaucoup discuté de son métier de marionnettiste, de l’atelier de ses parents à elle, marionnettistes, de sa manière d’écrire et de faire naître ses personnages de fiction, jusqu’à en devenir spectatrice. Ils se sont découvert une passion commune: les collections de minéraux de Roger Caillois, qui nous ramènent à la question de la matière brute, de la matière première qui nous précède comme être humain.

Depuis l’invention de la machine à vapeur, nous sommes passés à une nouvelle ère géologique: "l’anthropocène". Renaud Herbin s’y intéresse. "Les activités de l’homme ont eu un impact définitif sur l’écosystème. Il est urgent de reconsidérer notre place, notre façon de fonctionner face à la nature, à l’inerte. Ma position est moins un discours écologique qu’une prise de conscience pour envisager une autre relation à la nature."

"Nous ne sommes plus forcément ancrés dans le modèle où le monde serait à domestiquer."
Renaud Herbin
marionnettiste

Il se pose la question du passage de l’inerte au vivant. Et vice-versa. "Nous ne sommes plus dans une relation séparée, avec d’un côté, l’homme, et de l’autre côté, la nature. Comment, dans cette interdépendance (et circulation), pouvons-nous inventer d’autres manières de nous mettre en mouvement et de mettre le monde en mouvement aussi, autour de et avec nous? Nous ne sommes plus forcément ancrés dans le modèle où le monde serait à domestiquer."

Célia Houdart a écrit un texte fait de morceaux, comme sa marionnette est faite de morceaux "articulés". Il s’attache beaucoup à l’articulation et à l’air qui y circule. L’écriture de Célia Houdart est extrêmement concise, efficace. Il lui suffit de poser quelques mots pour poser le décor. Tout est dans le détail. Cela permet au spectateur de faire le travail, d’entrer et de circuler à l’intérieur des morceaux, et d’être surpris. Comme nous le sommes par tout ce qui résonne simultanément ou en différé.

La création "La vie des formes" est un élan. Elle fait résonner des choses lointaines, en chacun de nous. "Célia Houdart me met en mouvement, explique le marionnettiste. Sa mobilité induit la mienne. Je me laisse agir. D’autant plus que la marionnette est un mannequin assez réaliste, aux yeux fermés. Son visage ressemble au mien mais sans vouloir raconter l’histoire du double. C’est une presque anthologie, quelque chose de l’être au présent ou présence. Comment cette marionnette s’absente-t-elle? Comment se met-elle en présence? Comment nous surpasse-t-elle et redevient-elle objet?"

Célia Houdart évoque les grands mouvements géologiques, les tremblements de terre et les processus lents qui font trembler. Lui les transpose. Comment le corps tremble-t-il? Comment est-il lui-même à la limite du collapse? Comment cela tient-il, s’effondre-t-il? Comment passe-t-on du tissu au minéral, au squelette et au muscle? Ils ont beaucoup observé "Le Jugement dernier" de Michelangelo, ses corps dégoulinés, en apesanteur, en suspens, en élévation et parfois entraînés vers le sol.

Il ajoute: "dans le travail de marionnette, j’ai essayé d’être dans la notion de porter. Qui porte l’autre? Est née une presque danse contact. L’important est de ne jamais être univoque. Dans l’art de la marionnette contemporaine, qu’elle soit figurative ou non, ce qui me semble essentiel, c’est le décentrement. Quel espace laisse-t-on pour que les choses jouent, s’articulent? C’est dans l’espacement, l’interstice qu’on voit la présence au plateau, autrement. Elle est négociée. Ici, nous passons de l’esthétique au politique. Il est important que la société se pense aussi dans l’interstice. Ces questions-là touchent au vivant. Comment l’accompagne-t-on sans qu’il se crispe ou se fige?"

Création "La vie des formes" de Renaud Herbin et Célia Houdart, "Sujets à vif" programme A du 8 au 14 juillet au Festival d’Avignon, le 16 septembre au Festival Court toujours au Nest CDN de Thionville et les 23 et 24 septembre au TJP – CDN d’Alsace-Strasbourg.

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