chronique

Un vent d'air frais à Avignon

Journaliste

Ouverte sur l’ailleurs, la 70e édition du Festival d’Avignon apprivoise l’avenir en conjuguant le pluriel au singulier. Elle nous apparaît dans sa vraie lumière, la lumière de juillet.

"On ne fait pas la révolution seul". Cette phrase n’est pas une pose chez Olivier Py. Elle est le moteur de la 70e édition du festival, plus "théatroclaste" et interrogative que commémorative. Cela dit, elle sera fêtée par quelques réjouissances, parmi lesquelles nous guetterons surtout le feuilleton théâtral quotidien en seize épisodes "Le Ciel, la Nuit et la Pierre glorieuse", chroniques du Festival d’Avignon de 1947 à… 2046 par la Piccola Familia; un curieux assemblage de matériaux mémoriels et futuristes dans le présent pur (ou en free replay) présenté au Jardin Ceccano.

Sur la mappemonde artistique (et interdisciplinaire) dessinée par la sélection, on note d’abord, à l’instar des œuvres des grands maîtres internationaux tels que Krystian Lupa, Angelica Liddell, Kirill Serebrennikov ou Amos Gitaï, le spectacle-évènement "Les Damnés" d’après le scénario éponyme de Luchino Visconti, Nicola Badalucco et Enrico Medioli. Il est mis en scène par Ivo Van Hove avec la Troupe de la Comédie-Française qui signe son retour dans la Cour d’honneur du Palais des Papes, après 23 ans d’absence. Ici, Ivo Van Hove rêve à un théâtre plus grand, dans ses détours et ses fuites, dans l’histoire de la puissante et décadente famille d’industriels allemands Von Essenbeck en 1933 – à l’aube de la Nuit des longs couteaux – et dans l’image-vidéo qui documente ce que le scénario ne peut qu’idéaliser: l’intime à même la peau pour y trouver l’âme.

©Alice Piemme

En revanche, même s’il convient de se dépouiller de toute notion hiérarchique au festival, on déplore l’absence de l’Afrique – comme souvent dans de nombreux festivals – et la quasi-absence de l’Amérique du Sud – seul Marco Layera est présent – compte tenu des promesses de ces dernières années.

Renouveaux féminin et belge

Côté européen, on trouve une salutaire tentative de renouvellement avec des metteurs en scène invités pour la première fois, dont bon nombre de metteures en scène: Maëlle Poésy, Bérangère Vantusso, Sofia Jupither, Cornelia Rainer, Marie Chouinard ou Clara Le Picard. Moins pour poser la question de la mise en scène féminine – au secours l’essentialisation! – que de trouver d’autres équilibres en mettant au jour des artistes à part entière (même si on ne peut encore s’empêcher de remarquer que ce sont des femmes).

La Belgique y présente son caractère le plus prometteur depuis longtemps. D’une part avec les trois pièces sélectionnées lors du festival XS (la fête des formes courtes organisée par le Théâtre National): "Les Idées grises" (par Bastien Dausse et François Lemoine), "Heimaten" (par Antoine Laubin) et "Axe - De l’importance du sacrifice humain au XXIe siècle" (par Agnès Limbos et Thierry Hellin). D’autre part avec les chorégraphes Sidi Larbi Cherkaoui, Damien Jalet, Lisbeth Gruwez, et la réjouissante nouvelle vague Anne-Cécile Vandalem, le Raoul Collectif et FC Bergman.iop

À côté de la percée belge – surtout francophone, deviendrait-elle enfin fière d’elle-même? – il faut insister sur la forte présence des artistes du Moyen-Orient dont le lien indissociable entre intime et politique (et leurs entrechoquements) fait l’originalité et la richesse de leur travail: Amir Reza Koohestani (Téhéran), Omar Abusaada (Damas) ou Ali Chahrour (Beyrouth).

Cette édition fait la part belle à la Grèce et il est logique qu’elle y soit interrogée. Les Grecs n’ont-ils pas inventé les grands récits qui fondent encore nos psyché, politique et théâtre? Antigone, Œdipe, etc. La réponse d’Olivier Py fuse. Il présente "6 a.m How to desappear completely" du collectif grec Blitztheatregroup et met en scène "Eschyle, Pièces de guerre" qui croise les liens entre les racines grecques et le monde contemporain, et tresse aussi les signes de la 70e édition: la démocratie, l’accueil de l’étranger, la place des femmes, la folie du pouvoir, le droit à la parole, la contestation, etc. Comme pour ré-éclairer notre présent et tendre vers la réconciliation. La Troupe de la Comédie-Française la nomme: Simul et Singulis ("être ensemble et être soi-même").

On peut imaginer que la 70e édition du Festival d’Avignon n’est qu’une frontière de plus à franchir, un point d’où s’élancer pour, qui sait, atteindre la devise française.

Festival d’Avignon du 6 au 24 juillet. www.festival-avignon.com

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