interview

Pierre Marcolini: "Le livre vous donne ce sentiment d'être le gardien de quelque chose"

©Frédéric Pauwels / Collectif H

Sur les étagères du maître chocolatier Pierre Marcolini se côtoient livres d’art et de cuisine. Une dualité revendiquée, symbole du beau et du bon recherché par un lecteur amoureux du papier.

Deux simples mots, couchés sur une page blanche. à eux seuls, ils auront résolument marqué l’année écoulée de l’homme qui nous accueille. "Pierre Marcolini". Si le nom du maître chocolatier était déjà bien connu en Belgique et à l’international, le voici désormais sauvegardé pour la postérité depuis son entrée dans le Petit Larousse illustré l’an passé. "Cela m’a particulièrement ému", confie l’intéressé. À l’époque, lorsqu’il reçoit une lettre de la part de la maison d’édition éponyme, il pense d’abord à une ordinaire demande de collaboration comme il en a l’habitude. Il n’en est rien. Le célèbre dictionnaire compte ajouter son nom dans sa prochaine édition. Inattendue consécration pour le maître chocolatier qui se souvient de l’époque où, écolier, il transportait "ce livre rempli de personnages illustres qui pèse une tonne en se demandant à quoi cela sert". Désormais, "maintenant que le nom y est, le tout est de faire grandir le chapitre".

"Cette bibliothèque, c’est le Yin et le Yang de la maison Marcolini."

Après avoir reposé l’ouvrage sur l’appui de fenêtre, non sans une certaine fierté, place au plat de résistance: la bibliothèque. Dans cette majestueuse maison de maître de la capitale, nichée entre les Etangs d’Ixelles et Matongé – une volonté de Pierre Marcolini "parce que c’est ça Bruxelles, le métissage" –, c’est une bibliothèque duale qui s’offre au visiteur. D’un côté, des livres de cuisine, évidemment serait-on tenté de penser. De l’autre, des livres d’art, ce qui est peut-être plus surprenant, quoi que. En fait, "cette bibliothèque, c’est un peu le Yin et le Yang de la maison Marcolini (ce qui peut être interprété comme son foyer, au sens propre, mais aussi comme son entreprise, au sens figuré, NDLR)", glisse le chocolatier mi-sérieux mi-amusé. Une partie est là pour plaire à Monsieur, une autre pour plaire à Madame. Sauf que dans la pratique, Monsieur s’est découvert une passion pour l’art de manière générale, et l’art contemporain en particulier, en feuillant les ouvrages présents sur les étagères. Une belle rencontre du livre par le livre.

En ce qui concerne les ouvrages sur la cuisine, l’on retrouve sur les étagères des gens qui ont ému le maître chocolatier durant sa carrière, des gens qui l’ont aidé, des mentors, des chefs qu’il aurait voulu rencontrer mais qui sont malheureusement décédés,… "Cela fait beaucoup", sourit-il. Mais Pierre Marcolini explique que ce qui l’intéresse dans les ouvrages de chefs quels qu’ils soient, "c’est le parcours de l’individu, sa philosophie de travail" Pourquoi? "Parce que c’est l’individu qui fait la recette et non l’inverse." Si l’on trouve évidemment de grands noms comme celui d’Alain Ducasse, notre hôte possède aussi les premiers livres que l’on peut trouver dans le monde de la pâtisserie, intérêt lié au fait qu’il y a débuté sa carrière avant de passer au chocolat.

Côté art, l’homme dit s’inspirer des travaux d’artistes comme Pierre Soulages, Anish Kapoor, Man Ray, ou encore Hiroshi Sugimoto, afin de travailler un certain esthétisme qui ne le laisse pas indifférent. Parce que "la présentation des choses est hyperimportante", reconnaît-il.

En fait, cette bibliothèque est composée de manière générale "de livres que je vais plutôt picorer, en fonction de ce que j’ai envie d’y trouver".

La bibliothèque de Pierre Marcolini à 360° - Naviguez dans l'image et écoutez!

Ami des librairies

Pour ce qui est de ses nouvelles acquisitions, Pierre Marcolini dit avoir plutôt tendance à faire confiance à ceux qui l’entourent et lui recommandent la lecture de tel ou tel auteur, ce qui explique d’ailleurs qu’il n’achète pas de livres sur internet. Il préfère se rendre chez Peinture Fraîche à Ixelles, par exemple, ou chez Filigranes, "un lieu où l’on a envie d’être conseillé, de se poser".

Interrogé sur ses habitudes de lecture, le maître chocolatier confie lire par période, "parce qu’il faut du temps, un cadre. À un moment donné, j’ai une pile de livres devant moi et je me lance. Je suis capable de passer 6 à 7 heures sur un bouquin". Un temps qu’il trouve principalement quand il rentre chez lui. En effet, il a fait le calcul: il voyage "plus de 100.000 kilomètres par an". Dès lors, il dit ressentir le "besoin d’un lieu où poser ses bagages. Vous n’imaginez pas à quel point cela fait partie de mes racines." L’homme revendique volontiers être un "citadin".

©Frédéric Pauwels / Collectif H

Homme de matières

Pourtant, malgré cette importance d’un lieu, Pierre Marcolini ne se définirait pas fondamentalement comme matérialiste, bien qu’il ait conservé ses toutes premières recettes. "Je ne suis pas attaché à un objet au point de me dire que je dois absolument l’avoir pour toute ma vie", nuance-t-il. S’il déclare tout de même comprendre l’attachement que certains peuvent avoir pour un bouquin, pour lui, un ouvrage doit vivre, doit être emprunté. Quitte à ce qu’il soit tâché de beurre, comme c’est le cas avec certains de ses livres de cuisine.

Raison pour laquelle il dit avoir du mal avec l’électronique, même s’il a dû s’y faire, question de facilité pour un globe-trotter. Mais lorsqu’il est libre, le papier reste son choix premier. "Je suis un homme de matière, confie-t-il. Mon métier c’est de mettre les mains dans du chocolat. Quand j’ai l’occasion de prendre du papier, je le prends." Et de faire l’éloge du médium: "Le papier est cette matière absolument fabuleuse, à la fois par sa capacité de compression, mais aussi par sa capacité d’absorption des choses et des mots." Une réflexion quasi philosophique qu’il prolonge: "Le livre vous donne le sentiment d’être le gardien de quelque chose..."

De Zola à Achille Talon

Concernant ses goûts littéraires, Pierre Marcolini se dit "curieux de tout". "Je n’ai pas d’interdit, sauf peut-être pour ce qui touche à la médecine ou à la philosophie."

Niveau auteurs, le maître chocolatier cite des classiques tels que Balzac "parce que c’est un personnage très proche du monde de la cuisine", Flaubert "qui était un bon vivant", ou encore Zola "parce que l’on se doit de lire ‘L’Assommoir’ quand on est issu d’une famille d’immigrés italiens (sa famille est originaire de Vérone, NDLR)". Mais aussi, de manière plus originale, Simone de Beauvoir et Françoise Giroud "pour leur lutte en faveur de l’égalité homme-femme", un thème qui tient particulièrement à cœur à notre hôte, lui qui a été élevé par sa mère. "Elle a dû jouer les deux rôles, ce qui n’a pas toujours été évident", glisse-t-il humblement. Parmi les plus récents, Pierre Marcolini mentionne Jim Harrison, Laurent Gaudé, Louis Selim Chedid ou encore Pierre Assouline.

Enfin, à l’autre bout du spectre littéraire, l’homme se rappelle avoir été très porté bandes dessinées vers 20-30 ans, ce dont témoigne encore la dernière étagère de sa bibliothèque. À l’époque, "j’allais chez Schlirf (libraire ucclois, NDLR), j’achetais le dernier Largo Winch ou le dernier Thorgal, pour le côté un peu imaginaire. C’était le genre de chose qui me faisait rêver", se remémore-t-il. S’il mentionne Tintin et Bob et Bobette, il dit avoir particulièrement aimé le personnage d’Achille Talon. "Je me souviens d’une scène où il découvre une cave à vin. Il est tout heureux parce qu’à la fois c’est un épicurien mais en même temps c’est un homme avec une certaine bonhomie. Puis, après un temps, il se rend compte que le propriétaire a fait une collection… de Beaujolais nouveau, ce qui n’a évidemment plus aucun sens."

Bref, après cet exercice d’étalage des différents rayons de sa bibliothèque, Pierre Marcolini referme la page de notre visite sur la pensée que "les livres, cela vous construit dans l’histoire". À méditer…

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