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André Querton (Dargaud): "La culture unit les gens. Pourquoi Proust serait mieux qu'une BD?"

La bibliothèque d’André Querton, ancien diplomate et président des Editions Dargaud, abrite 8.000 livres et 6.000 bandes dessinées. Un havre de paix à l’abri des regards indiscrets.

Calme et quiétude. Un îlot de verdure au cœur de la ville. Nous n’en dirons pas plus, nous l’avons promis. La bibliothèque d’André Querton, ancien diplomate et actuel président des Editions Dargaud, est un havre de paix. Et de beauté. Et l’occupant des lieux tient à la discrétion, que nous respecterons. Sachez seulement que l’endroit qui abrite la bibliothèque de l’ancien diplomate est unique. Et fabuleux. L’ensemble, logé dans un pavillon, s’étend sur trois étages. "C’est dans ces lieux que je travaille, je médite et je réfléchis", nous explique-t-il, installé dans son bureau, une pièce aux murs tapissés de… livres. On trouve là les ouvrages usuels, ceux dont il a le plus besoin, et des romans, surtout de la littérature française du XXe siècle.

Pas de bibelots, aucun souvenir des voyages au long cours de la carrière de ce diplomate également représentant de l’Ordre de Malte auprès du gouvernement belge. Seul un petit buste de Thomas Jefferson trône sur un des rayonnages. André Querton vient justement de rédiger et de publier (à son compte) une biographie de l’un des rédacteurs de la déclaration d’indépendance des Etats-Unis. Il y décrit le Jefferson intime, l’ami que l’on pourrait avoir eu, le grand amateur de livres, il sait tout de lui, raconte tout, comme un compagnon de voyage.

Wikipédia de papier

©Tim Van De Velde

Tel est son raisonnement, d’ailleurs. Il considère certains des auteurs présents à ses côtés, figurant sur les nombreux rayonnages de sa bibliothèque, comme des amis. "J’ai beaucoup de choses sous la main, ici, c’est comme un Wikipédia de papier et je considère que ces auteurs sont mes amis. C’est un peu comme un Facebook de papier. Prenez Tintin, vous connaissez tout de ses aventures, c’est comme un de vos amis et vous devriez être connecté avec lui sur Facebook. Cette bibliothèque, c’est un peu comme si j’avais tous mes amis sous la main", précise notre hôte.

André Querton est un passionné. Et il est passionnant. Nous pourrions parler des heures durant avec lui, l’écouter parler de ses livres, de sa vie. Car ceux-ci ne sont souvent que le reflet d’un parcours bien rempli.

La culture comme lien

Ouvrant sur la pièce principale appelée l’Observatoire, il y a une bibliothèque de bandes dessinées qui court sur deux niveaux, de quoi abriter 6.000 titres.

"Qu’est-ce que la culture? C’est ce qui unit les gens et ce qui permet de parler ensemble de choses imaginaires."
andré querton
président des éditions dargaud

André Querton est actuellement président des Editions Dargaud, il n’y a pas de hasard. Mais pourquoi un tel éclectisme? Pourquoi des bandes dessinées au milieu de grands classiques, de livres sur la religion ou d’ouvrages consacrés à la diplomatie, pour ne citer que ceux-là… La question énerve André Querton. Il ne peut pas être, selon lui, question d’éclectisme. "Qu’est-ce que la culture? C’est ce qui unit les gens et ce qui permet de parler ensemble de choses imaginaires. Pourquoi dirait-on que Proust est mieux qu’une bande dessinée?" s’emballe notre interlocuteur.

Au moment de concevoir l’espace intérieur, André Querton a fait venir le dessinateur François Schuiten. Dans la partie centrale de la bibliothèque, dédiée aux bandes dessinées, le dessinateur des "cités obscures" imaginait une vaste bibliothèque dédiée aux auteurs classiques et aux beaux livres. Mais André Querton n’a pas faibli et a réservé cet écrin de choix au 9e art.

"les mémoires d’hadrien", de marguerite yourcenar

Quand on lui demande de citer un ouvrage dont il ne se séparerait pour rien au monde, André Querton cite tout de suite "Les mémoires d’Hadrien", de Marguerite Yourcenar. "Elle y parle de Rome, une de mes passions, elle nous fait revivre l’époque de l’empire romain. C’est un ouvrage éclectique et cosmopolite, cela parle à tout le monde et le style est fascinant", précise André Querton. Avant de nous demander d’ajouter "Tintin au Tibet" à la liste. "Et pas question de dissocier l’un de l’autre", s’exclame-t-il, s’emballant pour la figure héroïque de Tintin et l’amitié de ce dernier vis-à-vis de Tchang.

Lorsqu’il a récupéré le pavillon qui abrite sa bibliothèque, André Querton est allé voir Michel Wittock, un industriel ayant fait fortune dans l’industrie du textile. En 1983, ce dernier a créé la Bibliotheca Wittockiana, à Woluwe-Saint-Pierre. Lorsqu’André Querton lui a demandé des conseils pour aménager sa bibliothèque en devenir, Michel Wittock lui a présenté Charly, son fils, architecte. Parmi les faits d’armes de ce dernier, relevons notamment le siège de Caméléon, en collaboration avec Willy Naessens. L’architecte est venu sur place, les discussions ont duré près de trois mois, mais le résultat est épatant.

À dire vrai, André Querton traînait ses livres dans son sillage depuis des années. Sa carrière de diplomate l’a forcé à déménager au gré des missions. "Ma bibliothèque est restée longtemps dans un appartement de Matongé qui, à cette époque, était notre pied-à-terre bruxellois. En 2002, je suis rentré de mission aux Etats-Unis, ma bibliothèque se trouvait alors en partie dans une maison de campagne, à mon domicile et le reste se trouvait dans des caisses à la cave", raconte-t-il. Un temps, il a pensé acheter une maison pour y loger sa bibliothèque, mais aucun endroit ne lui convenait. Il a alors jeté son dévolu sur ce pavillon par le biais d’un bail emphytéotique dont il pourra bénéficier jusqu’à ses 83 ans.

Quand il est à Bruxelles, André Querton se rend tous les jours dans sa bibliothèque pour y travailler, lire ou écrire. Il relit actuellement une thèse de doctorat portant sur l’évolution du ministère des Affaires étrangères. Son ancienne carrière n’est jamais bien loin. Nous suivons le bibliothécaire du jour dans le dédale de ses rayonnages, empruntant un escalier en colimaçon en bois, grinçant à souhait s’il n’était un épais tapis couvrant ses marches. À l’étage, il y a des piles de livres partout, des chaises posées au gré des lectures et des consultations d’ouvrages. Au passage, il nous montre "La nouvelle bibliothèque de l’honnête homme", de Pierre Wigny. "Dans ce livre, Pierre Wigny dit qu’un homme passionné peut lire en moyenne 100 livres par an ayant devant lui une vie intellectuelle de 50 ans après l’adolescence et sa distraction et avant la vieillesse et sa sénilité, ce qui lui laisse de la place pour 5.000 livres", précise André Querton. Et l’homme a fait ses calculs.

En quarante ans, il a acheté 8.000 livres et 6.000 bandes dessinées. En moyenne, il acquiert 200 livres et 150 bandes dessinées par an. "J’ai encore 20 ans pour acheter des livres et des BD et, à ce rythme-là, j’ai encore de la place dans ma bibliothèque."

André Querton ne se voit pas comme un collectionneur. Un amasseur, à la limite. Le collectionneur, nous glisse-t-il, est prêt à tout pour arriver à ses fins. Ce n’est pas le cas de notre interlocuteur. "Je ne suis pas collectionneur, je n’ai pas de plan. Je me vois plutôt comme un amasseur." Il a choisi avec soin tous les livres de sa bibliothèque, à l’exception de 200 ou 300 ouvrages hérités de son père.

©Tim Van De Velde

Mais finalement, pourquoi une telle bibliothèque? Quelle est sa raison d’être? "Cela précède le wi-fi, l’ère de l’internet. Avant, le seul moyen de trouver quelque chose était de se pencher sur les livres, mais aujourd’hui, on trouve tout cela sur Wikipédia. Quand je veux avoir un avis sur l’Ukraine, je vais consulter un Atlas retraçant la situation de l’Ukraine au fil des siècles. Et on voit que les frontières ont changé constamment en quatre siècles. Et du coup, je ne sais plus qui a raison. C’est comme quand on me dit que la Belgique va éclater. Quand on lit un peu, on apprend que nous avons été gouvernés pendant six siècles par les mêmes princes. On a toujours vécu ensemble. On a besoin de livres pour savoir cela", explique André Querton.

La chambre d’art

Retour dans son bureau, comme une bibliothèque dans la bibliothèque, une bulle dans le temps. "Nous sommes ici au cœur du réacteur." Il se tourne alors vers les rayonnages, nous montre un exemplaire des Mémoires d’Hadrien, de Marguerite Yourcenar, il s’emballe. Cite Malraux, "un auteur que je lis depuis 1972", ou Montaigne, comme Sénèque et Horace, des auteurs qui lui permettent parfois de prendre des décisions sur la base de ses lectures. Un érudit, brillant et convivial. On resterait bien quelques heures encore dans cet antre du savoir, mais le temps presse.

On pointe alors "La chambre d’art", un ouvrage signé André Querton, publié par l’Age d’Homme en 2012. Un vieux rêve en réalité. Il a eu l’idée de ce roman dans sa jeunesse. D’un bond, il se précipite vers une armoire située derrière son bureau et brandit les manuscrits de l’ouvrage en question. Des pattes de mouche jaunies, l’ébauche de ce qui deviendrait son premier roman. Écrit 35 ans plus tard! "Il y a le service militaire, ma carrière, mes cinq enfants", avance-t-il pour justifier le laps de temps écoulé. Et il continue de publier: son dernier ouvrage, "Le père prodigue" est paru en février dernier.

On jette un dernier coup d’œil, à la dérobée, pour s’imprégner des lieux, ne pas les oublier. On le remercie de nous avoir laissé pénétrer un pan de son intimité. Il le dit lui-même, une bibliothèque n’est que le miroir de son propriétaire, son portrait. Mais pour le percer, il faut les clés, des codes, des connaissances. Qu’André Querton se rassure, son intimité sera préservée.

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