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Sophie Dutordoir: "Il faut que l'histoire soit belle"

Sophie Dutordoir, CEO de la SNCB, a la fièvre acheteuse des livres, mais par n’importe lesquels, seulement ceux qui lui permettent de s’évader et découvrir de nouvelles contrées.

En nous ouvrant la porte de sa demeure d’un quartier calme et cossu d’Overijse, en cette fin d’après-midi de la mi-juillet, Sophie Dutordoir (54 ans) s’excuse de n’avoir pas eu le temps de ranger. Et pourtant, en pénétrant dans la maison, on découvre un intérieur sans fausse note d’une amoureuse des livres. "J’ai toujours été attirée par la littérature. J’adore les romans, mais uniquement ceux qui racontent de belles histoires. Elles me permettent de m’évader et de visiter d’autres contrées. Philippe Besson, avec son livre "L’Arrière-saison" me fait revisiter la Nouvelle Angleterre (Boston) où j’ai de bons souvenirs; grâce à John Grisham, j’explore le Deep South (Mississipi) et Paul Auster m’emmène à New York. Je me demande comment ils arrivent à imaginer leurs histoires, les personnages et à nous les faire aimer. ça doit être un don", raconte Sophie Dutordoir.

Pas fan des fantastiques

Sur la table basse du salon trônent quelques livres, laissés ça et là par son mari. "Mon mari aussi est un grand lecteur, mais contrairement à lui, je lis des livres en français et les journaux en néerlandais. Lui, il lit des livres en anglais ou en allemand. Quand je commence un livre, les 10, 20 ou 50 premières pages doivent m’accrocher, sinon, je le jette à la poubelle à papier. Mon mari, lui, ira jusqu’au bout même si l’histoire ne le passionne pas."

"Je ne lis jamais les livres pour apprendre, mais pour m’évader et découvrir d’autres contrées grâce à l’imagination des auteurs."
sophie dutordoir
ceo de la SNCB

En raison de ses obligations professionnelles, la patronne de la SNCB avoue ne pas avoir le temps de lire pendant l’année. Mais cela ne l’empêche pas d’avoir la fièvre acheteuse. Beaucoup de bouquins sont rangés dans une bibliothèque de taille moyenne installée dans son bureau, aménagée dans une petite pièce ouvrant sur le salon. Les livres sont disposés sur deux rangées sur chaque étagère. "J’ai trois bibliothèques de ce type, remplies de livres, dont l’une est à la cave. Il n’y a pas de ligne dans le rangement des livres. Vous ne trouverez pas de livres de science-fiction ou le genre fantastique comme Tolkien ("Le Seigneur des anneaux") ou J. K. Rowling ("Harry Potter", etc.) ou encore de livres historiques. Après chaque grosse réunion ou négociation, vous n’imaginez pas le plaisir que j’éprouve quand je fais un détour par Filigranes où je vais faire mes choix de livres. J’en achète beaucoup (quatre en moyenne à chaque passage), même si je ne les lis pas tous d’un seul coup", dit-l’ex-patronne d’Electrabel.

La bibliothèque de Sophie Dutordoir à 360° - Naviguez dans l'image:

Policiers, politique, amour, etc.

Une vue d’ensemble de la bibliothèque du bureau de Sophie Dutordoir laisse apparaître un goût éclectique. Le Français Didier Van Cauwelaert côtoie avec son "Jules" la Belge Amélie Nothomb ("Acide sulfurique") ou l’Américaine Marlena De Blasi ("Mille jours en Toscane"). Douglas Kennedy tente de trouver une place pour son opus "L’homme qui voulait vivre sa vie" alors que la passionnante enquête "Deux ou trois choses que je sais d’eux" d’Anne Sinclair sur la politique française, de Jacques Chirac à Edouard Balladur en passant par Alain Juppé et Lionel Jospin ainsi que les conseillers en communication, trône en bonne place.

"Le Montespan", de Jean Teulé, qui raconte l’histoire de Louis-Henri de Montespan, présenté comme le cocu le plus célèbre et le plus insolent de France sous le règne de Louis XIV, bouscule des ouvrages de Ken Follett ("La chute des géants", "Aux portes de l’éternité"...) sur la même étagère. Harlan Coben, exhibe ses intrigues policières ("Remède mortel", "Temps mort", etc.) alors que l’alchimie du coup de foudre disséquée par Marie Darrieussecq dans son roman "Il faut beaucoup aimer les hommes" est coincée entre "Petite philosophie des histoires drôles" du Belge Luc de Brabandere et "Le destin miraculeux d’Edgar Mint" de l’Américain Brady Udall.

Sophie Dutordoir, amoureuse des belles histoires

Découvrez la bibliothèque de Sophie Dutordoir de l'intérieur, en 360°.

Impossible de citer tous les titres qui s’offrent au visiteur du bureau de Sophie Dutordoir, soit dans des éditions originales, soit en livres de poche ou parfois les deux. Il y en a des dizaines! La seule constance est qu’il s’agit d’ouvrages qui racontent des histoires captivantes comme les aime la maîtresse des lieux. "Il faut que l’histoire soit belle. J’ai toujours été fascinée par la capacité créatrice et l’imagination des auteurs qui vous font aimer l’histoire qui se déroule sous vos yeux et ses personnages", répète-t-elle.

Sur un meuble dressé contre un mur est installée une vieille machine à écrire: une Remington du XIXe siècle. Elle a une importance particulière pour Sophie Dutordoir. C’est sur cette machine qu’a été tapé son mémoire de fin d’études supérieures (université de Gand) intitulé "La réception de la légende d’Ulenspiegel de Charles De Coster en France et en Allemagne". Comme il lui est impossible de lire les livres pendant l’année, Sophie Dutordoir les dévore pendant les congés et les vacances. Elle entame la lecture dès que le couple quitte son domicile. "Je commence la lecture dès que la voiture a démarré. C’est mon mari qui fait les trois premières heures jusqu’à Luxembourg, ce qui me permet de lire. Je commence par un 150 pages. Et puis arrivée à destination, je poursuis au bord de la piscine durant le séjour. Pendant l’année, je lis ça", sourit-elle, en posant la main sur une pile de dossiers liés à ses différents mandats.

Place à Simone Veil et Spaak

Elle a répété le rituel le 21 juillet, date de son départ en vacances. Cette année, direction la Toscane. Dans ses bagages, deux livres de Philippe Besson, un livre de Didier Van Cauwelaert ("Le retour de Jules"), un tome des trois livres de la saga napolitaine "L’Amie prodigieuse" d’Elena Ferrante dont le troisième ouvrage "Celle qui fuit et celle qui reste" vient de paraître et la dernière œuvre en date de l’Américain Jonathan Tropper, "Une dernière chose avant de partir", sortie en 2013.

Son maître choix

Le Larousse gastronomique de Prosper Montagné

Sophie Dutordoir n’a pas de livres préférés, mais il y a deux ouvrages auxquels la CEO de la SNCB tient: Le "Larousse gastronomique" et "L’anthologie de la poésie française". Elle reconnaît tenir au premier parce qu’il s’agit d’un livre qui appartenait à ses grands-parents maternels et dont elle a hérité et parce qu’elle adore cuisiner. Le "Larousse gastronomique" permettait à sa mère de réussir ses fondues au parmesan, ses croquettes de crevettes, etc., et elle perpétue la tradition. On comprend mieux pourquoi elle a ouvert Poppeia, une épicerie fine, quand elle a quitté Electrabel en 2013. "L’anthologie de la poésie française" témoigne de son amour de la poésie, de la qualité de son auteur (l’ancien président français Georges Pompidou) et de celle des textes.

Cette année, la CEO fera une entorse à ses habitudes de lecture qui excluent les romans autobiographiques. "Je prendrai avec moi "La Mort de Napoléon", superbe petit livre du sinologue belge Simon Leys; l’autobiographie de Simon Veil, "Une vie" que j’ai achetée il y a 10 ans. Son décès l’a rappelée à mon souvenir. Je me souviens avoir eu une discussion intéressante avec elle au Parlement européen en 1985 ou 1986. Son parcours et tout ce qu’elle a vécu ont fait d’elle une femme extraordinaire, une féministe avant l’heure et un bel esprit libre." Elle emmènera également dans ses bagages le livre autobiographique d’Antoinette Spaak qui est un entretien réalisé avec Francis Van de Woestyne, rédacteur en chef de La Libre Belgique.

Pour choisir ses livres, elle fait confiance aux critiques, aux résumés de la dernière page, mais est aussi conseillée par son mentor, Jean-Pierre Hansen. Il a pris l’habitude, depuis qu’il l’avait prise sous son aile chez Electrabel, de lui conseiller, voire lui envoyer quelques bouquins. Le nouveau coordinateur en chef du dossier RER vient de lui offrir "Les attentifs" du Français Marc Mauguin. Dans l’ouvrage sorti en février 2017, l’auteur reproduit 12 tableaux du peintre américain Edward Hopper et développe sa vision de chaque scène. En effet, il n’y a pas que la littérature qui passionne Sophie Dutordoir. Elle aime aussi des œuvres d’artistes-peintres, particulièrement Edward Hopper ou encore James Ensor.

Amoureuse des langues

À l’opposé de la porte d’entrée est aménagée une petite bibliothèque avec des livres de certains peintres dont Ensor et Hopper. "J’aime beaucoup Hopper, car ses personnages et ses tableaux dégagent une mélancolie heureuse. Ses personnages ne vous regardent jamais dans les yeux et aucun chemin ne mène aux maisons qu’il peint. Ses personnages ne sont pas tristes. On peut même dire qu’ils vivent un bonheur mélancolique", analyse la licenciée en philologie romane.

En découvrant sa formation universitaire, on trouverait normale que Sophie Dutordoir aime les livres. Mais elle est surtout passionnée par les langues, la formation. D’où son penchant aussi pour la poésie. "À l’université, mon cours préféré était celui de linguistique comparée. On voyait notamment l’évolution des mots latins sous l’influence des Wisigoths et des Ostrogoths suite à leur invasion des territoires de langues latines comme le portugais, l’espagnol, le français, le roumain, l’italien. C’est durant ces études que j’ai découvert des auteurs comme le Russe Alexandre Soljenitsyne ou la Française Marguerite Yourcenar."

En entrant à la SNCB, elle a gardé ses habitudes d’achat de livres. "Quand je passe à la gare, je n’hésite pas à rentrer dans un Relay pour en acheter et je fais de même après les conseils d’administration de Thalys à Paris. Et je continue à aller chez Filigranes", conclut-elle.

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