Rochefort, une succession de résurrections

L’abbaye Notre-Dame de Saint-Remy a manqué disparaître à plusieurs reprises au fil de l’histoire. Le contraste avec la bière trappiste, inchangée depuis un demi-siècle, est frappant.

(l'écho) - «Curvata, resurgo» («Courbée, je me redresse »): encastrée dans un mur de l’abbaye Notre-Dame de Saint-Remy, à Rochefort, la devise de Dom Philippe est particulièrement bien choisie puisqu’au fil des siècles la communauté est plusieurs fois renée de ses cendres.

La renaissance avec l'aide de l'abbaye d'Achel

Son acte de naissance mentionne l’année 1230. Un seigneur de Rochefort, Gilles de Walcourt, a donné cette année-là l’alleu (terre libre de toute redevance) de Saint-Remy à une communauté de religieuses qui y ont fondé le couvent du Secours Notre-Dame. Celles-ci se sont rattachées à l’Ordre cistercien et ont animé les lieux deux siècles durant, avant de passer le témoin à la fin du XVe à une communauté de moines. L’abbaye a été ravagée par les calvinistes en 1568, guerre de religion oblige, puis pillée cent ans plus tard par des soudards lorrains avant d’être investie par les hommes du prince de Condé (Louis II). Ce qui justifia, en 1664, sa reconstruction. L’épreuve suivante s’inscrit dans le «classique» contexte de la Révolution française. Dans les années 1790, les moines sont expulsés et le domaine accaparé par un commissaire républicain qui ne trouve rien de mieux que de démolir l’église et une partie du monastère. Cette fois, l’abbaye paraît bien morte. Jusqu’à ce qu’en 1887, Victor Seny, un abbé, ne décide de racheter le bien dans l’espoir d’y faire revivre une communauté monastique. Il parviendra à ses fins avec l’aide des trappistes de l’abbaye campinoise d’Achel, qui y délèguent des membres pour y reconstruire un monastère. La Rochefort nouvelle est donc fille d’Achel. La communauté «moderne » voit ses rangs grossir rapidement, pour culminer dans les années 1930 à 80 membres, en majorité néerlandophones. Fidèle à la règle de saint Benoît prônant le travail manuel, l’abbaye vit de culture et d’élevage jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le secteur agricole traverse alors une crise grave, qui précipite le choix des moines de se diversifier. Ils décident de donner de l’ampleur à leur activité brassicole, développée par le passé (depuis la fin du XVIe siècle) pour leur consommation propre, et de passer au stade de la commercialisation. Nous sommes en 1952 et les bases des installations actuelles sont jetées.

Small is beautiful

Depuis 1952, Rochefort produit une bière brune à fermentation haute «saisie» à trois niveaux d’alcoolisation différents ( la 6, la 8 et la 10 qui titrent 7,5%, 9,2% et 11,3%) et à nulle autre pareille. «Les levures sont notre secret de fabrication, explique Vital Streignard, le directeur de la production. Ce sont elles qui déterminent le goût de la bière. Elles sont entretenues ici, dans notre laboratoire, ainsi que dans une levurothèque à Louvain-la-Neuve. Nous avons commencé la production en 1952 avec des souches de levure de la brasserie de Chimay. Nous avons effectué tout un travail dessus pour les personnaliser… Il faut savoir que nous marions toujours trois souches de levure. Et une fois par an, durant une semaine nous ne produisons que de la Rochefort 6 afin de régénérer les souches.» L’eau constitue aussi une partie du secret: l’abbaye possède les droits sur une nappe phréatique d’excellente qualité, mais qu’elle doit défendre contre les risques de pollution soulevés par certains voisins industriels… envahissants. La brasserie produit 20.000 hectolitres par an. Constituée en ASBL, elle emploie 9 laïcs, que viennent aider ponctuellement trois moines. La communauté compte 15 moines. Ceux-ci assurent aussi les tâches de gestion et facturation. Côté distribution, Rochefort a adopté un système simple mais efficace: «Nous travaillons avec un réseau de 74 clients distributeurs, souligne Streignard: des magasins, des petits brasseurs, des sociétés de distribution… Ils reçoivent tous le même prix. Comme nous limitons notre volume de production, nous n’avons pas envie de prendre de nouveaux clients. Il y a une liste d’attente pour les candidats, que l’on active quand un de nos clients s’en va. Ils sont 5 ou 6 à patienter sur la liste actuellement.» Delhaize est le seul des grands groupes à figurer parmi les 74. On y retrouve aussi trois distributeurs spécialisés dans les trappistes: Weynans, Vandermolen et Philippe Jordan. On brasse quatre jours par semaine à Saint-Remy. La limitation de production n’y est pas qu’un slogan: les capacités actuelles des installations permettraient de doubler le volume à 40.000 hl par an, mais les moines s’y refusent. Parce que Rochefort est avant tout un monastère et que la communauté ne veut pas être dérangée par un va-et-vient incessant de camions. Ce qui ne l’empêche pas d’investir. Elle vient d’injecter 500.000 euros dans la construction d’une nouvelle chambre chaude. Et elle accroît légèrement la production d’année en année afin de satisfaire la demande des distributeurs agréés. Il n’empêche que la demande globale dépasse toujours l’offre. Selon le directeur de production, les demandes d’aide sociale qui parviennent à l’abbaye ont tendance à croître sensiblement, ce qui pourrait inciter la communauté à consentir à augmenter la cadence. Car comme les autres trappistes, les moines de Saint- Remy consacrent le surplus financier dégagé par la brasserie à des aides sociales et caritatives. Démarche qu’ils effectuent dans la plus grande discrétion: on ne cite pas de montant, aucun nom ne circule, mais dans la région on sait qu’ils se montrent très actifs. Reste qu’entre-temps, après Westvleteren, Rochefort est la deuxième brasserie trappiste… qui produit le moins. Vous avez dit dommage?

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés