Westvleteren, l’abbaye des irréductibles

Avec une belle constance, les moines de Saint-Sixte résistent au succès depuis 1945.

(l'écho) - «Nous sommes avant tout des moines, pas des brasseurs.» Dans la bouche d’un frère de l’abbaye Saint-Sixte de Westvleteren, cette phrase n’a rien d’anodin. Elle traduit une conception de la vie monastique qui ne tolère pas d’écart. Et Dieu sait si, depuis deux ans, la communauté a eu des occasions de faire le grand écart… Allusion à ce titre de meilleure bière au monde octroyé en 2005 par le site web américain ratebeer.com à la Abt 12 de Westvleteren: cette soudaine renommée a provoqué un petit raz-de-marée sur le monastère du Westhoek, pourtant plus éloigné des côtes que l’ancienne abbaye cistercienne des Dunes (Coxyde). Du jour au lendemain, des amateurs du monde entier sont venus faire le pied de grue à Saint-Sixte, créant des files monstres aux portes de l’abbaye dans l’espoir d’obtenir leur ration du précieux breuvage. Mais plutôt que de surfer sur ce succès inattendu, d’élargir leur distribution et d’augmenter la production, les frères ont décidé de s’en tenir à leur postulat de base, défini en 1945: ils en sont restés aux 4.750 hectolitres brassés annuellement depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Et pas question d’en démordre en consentant à une petite augmentation des volumes. «Nous ne voulons pas être trop impliqués dans la brasserie. Nous sommes d’abord des moines», martèle Frère Mark Bode, le porte-parole de la communauté. La seule chose qui ait changé, c’est que, depuis un peu plus d’un an, il faut réserver au préalable par téléphone la quantité de bière qu’on souhaite acheter à l’abbaye et prendre rendez-vous pour venir en prendre livraison. «Cela a permis de mettre fin aux files de voitures à l’abbaye, explique Frère Mark. Nous nous efforçons de mieux répartir les ventes. Mais ce n’est pas facile.» En clair, à peine produite, la bière est réservée à la vente, de sorte qu’on frôle en permanence la rupture de stock.

Cinq à la brasserie

Paradoxalement, Westvleteren est aussi la dernière des abbayes trappistes où la production de bière est intégralement prise en charge par des moines. Ils sont cinq à travailler à la brasserie: un moine qui fait office de directeur, un brasseur et trois responsables de la vente. Ils reçoivent aussi l’aide de trois laïcs. Fidèles aux préceptes de saint Benoît et saint Bernard, les 24 membres de la communauté effectuent des travaux manuels afin de subvenir à leurs besoins: chacun sa tâche, effectuée de 9 h 30 à 12 h puis de 14 h 30 à 16 h 30 chaque jour sauf les dimanches et jours fériés, le reste du temps étant consacré à la prière, l’étude et la lecture. Dans ce contexte, l’activité brassicole occupe une place à part puisqu’elle permet aux moines de dégager un excédent financier. De quoi financer l’entretien des bâtiments et l’octroi d’aides sociales ou caritatives... au sujet desquelles ils refusent de communiquer, par souci de discrétion.

Payer les maçons

Historiquement, les moines de Saint-Sixte ont commencé à brasser en 1839, huit ans après la fondation de leur prieuré par des frères venus du monastère français du Mont-des-Cats, distant d’une dizaine de kilomètres. Il s’agissait alors de rémunérer les maçons qui oeuvraient à la construction du monastère et dont le salaire comprenait une partie en nature, entendez: en pintes de bière. Plutôt que d’acheter de coûteuses bières ailleurs, ils ont résolu de produire eux-mêmes le jus de houblon. Les frères de l’abbaye de Westmalle, qui avaient lancé leur propre brasserie trois ans plus tôt, leur ont alors donné un coup de main. Si la communauté trappiste de Saint-Sixte a pu voir le jour à l’époque, en 1831, c’est suite à la conjugaison de plusieurs événements. Citons- en trois: l’adoption par le jeune Parlement belge d’une Constitution garantissant la liberté religieuse, gage d’un développement serein des communautés monastiques à l’avenir, l’installation en 1815 d’un ermite dans le bois de Saint-Sixte (un certain Jan- Baptist Victoor, ancien marchand… de houblon!), et le fait que les lieux avaient déjà accueilli au cours des siècles précédents deux monastères ainsi qu’un couvent. Le nouveau prieuré, «fille» du Mont-des-Cats, se déploiera rapidement, au point d’envoyer luimême des moines fonder de nouveaux sites de l’Ordre cistercien de la stricte observance à Scourmont (Chimay) en 1850 et au Canada (Spencer, ex-Tracadie) en 1858. Saint-Sixte sera érigé en abbaye en 1871, en même temps que Scourmont et Achel. Outre le paiement des maçons et la satisfaction de leurs propres besoins en bière, les moines de Westvleteren ont songé dès 1878 à écouler une partie de leur production à l’extérieur. Au début, les clients venaient eux-mêmes à l’abbaye remplir leurs bouteilles de blonde à 4°. Durant les deux guerres mondiales, l’abbaye se retrouva plus souvent qu’à son tour à portée de fusil de la ligne de front, mais, et c’est un autre paradoxe, elle s’en tira mieux que ses consoeurs trappistes belges parce qu’elle était le plus souvent située du côté des forces alliées. Elle réussit dès lors à conserver ses cuves en cuivre alors que partout ailleurs l’Occupant les réquisitionnait. Ce qui n’empêche qu’à plusieurs reprises, les moines se tinrent prêts à évacuer les lieux. En 1914-18, Saint-Sixte et ses environs hébergèrent des alliés et des réfugiés. En 1940-45, certains affirment qu’elle accueillit temporairement le quartier général de Montgomery. «Faux, rectifie Mark Bode. Le général Montgomery était certes dans la région, mais pas à l’abbaye. En revanche, ses bagages personnels ont été un moment entreposés à l’abbaye.» Au sortir de la guerre en 1945, la communauté prit une résolution importante: elle décida de réduire sa production, de revendre l’unique camion de livraison qu’elle possédait et de limiter la vente de bière à l’abbaye même ainsi qu’au café voisin. «Parce que la brasserie requérait trop de temps et d’énergie en regard de la vie de prière et de silence que nous souhaitions mener», explique le porte-parole. Parallèlement, les moines autorisèrent, par l’octroi d’une licence, l’homme d’affaires Evariste Deconinck à commercialiser la même bière sous l’appellation «Saint-Sixtus» (lire cidessous) au départ de son entreprise basée à Watou, à quelques kilomètres de là. Troisième paradoxe, la même année Westvleteren créa, toujours avec la collaboration des frères de Westmalle semble-t-il, la Abt 12 (1), cette bière brune titrant 10,2% d’alcool qui lui vaudrait, un demi-siècle plus tard, une réputation mondiale.

Nouvelle gamme

Au fil des ans, la brasserie sera modernisée à plusieurs reprises. En 1999, les moines réaménagèrent leur gamme de bières: ils brassaient jusque-là la 4 blonde, la 6, la 8 et la 12. Ils supprimèrent la 4 et la 6 et les remplacèrent par une nouvelle 5,8, une bière légère correspondant mieux à la demande, selon eux. La 8 est donc aujourd’hui historiquement la plus ancienne disponible. Leurs recettes restent bien entendu des secrets jalousement gardés, même si Westmalle continue de contribuer à la fabrication en livrant régulièrement sa levure à Westvleteren (pour initier les nouveaux brassins). «Une partie du secret tient aussi à notre eau, souligne Mark Bode, qui est captée par un puits artésien.» Les moines brassent 35 fois par an, la 12 représentant la moitié de leur production. Actuellement, ils envisagent d’investir dans leur bouteillerie, mais ils n’ont pas encore arrêté leur décision à ce propos. Plus urgente est la reconstruction des bâtiments d’habitation de l’abbaye, qui menacent ruine. Un investissement important, mais qui ne les amènera pas à changer d’avis: ils n’augmenteront pas leur production, pas même pour co-financer ce nouveau chantier. «Nous sommes d’abord des moines… » Pas de raison de changer d’avis.

(1) Le vocable «Abt» renvoie au père abbé, le supérieur qui dirige la communauté. Son utilisation sous cette acception n’est nullement réservée à Westvleteren. Un peu partout, les moines brasseurs ont apparemment adopté un mode de classification de leurs bières reflétant la hiérarchie au sein du monastère: ils brassent des «Pater», «Prior» et «Abt» correspondant aux mots «père», «prieur» et «abbé». Il faudrait donc comprendre que la bière la plus forte (et la plus chère) était initialement celle destinée au père abbé...

Photo: Philippe Voluer

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