interview

Christian Homsy: "Je ne voudrais pas être le Bouteflika de Celyad et faire le mandat de trop"

Christian Homsy ©Photo News

Figure emblématique de la biotechnologie en Wallonie, Christian Homsy a surpris en annonçant jeudi son remplacement immédiat à la tête de Celyad par l’américain Filippo Petti, CFO de la société.

L'ancien CEO et fondateur de Celyad revient sur les raisons de son départ et les 15 ans passés à la tête de l’entreprise.

Votre départ est une surprise. Qu’est-ce qui l’a motivé?
Il n’y a jamais un bon moment pour faire ce genre de chose. Il faut prendre un peu de recul par rapport à l’historique d’une société et se dire: qu’est-ce qu’il faut faire et à quel moment? Pour moi, il est évident que les 18 mois qui viennent seront très riches en événements. Tout cela va requérir un niveau d’énergie pour un jeune de quarante ans. Il aurait été difficile pour moi d’avoir autant d’impact que Filippo Petti pourra en avoir, principalement avec les investisseurs américains.

Tout cela mis bout à bout, c’était presque une décision évidente. Je l’ai dit au personnel: je ne voudrais pas être le Bouteflika de Celyad et faire le mandat de trop.

Quelles sont les étapes décisives que vous évoquez?
Entre maintenant et la fin 2020, il y a une flopée de choses qui vont arriver, dont évidemment le lancement de la phase II pour notre candidat principal contre la leucémie myéloïde aiguë. Il y a aussi notre évolution sur le terrain de l’allogénique, avec les technologies shRNA et les deux premières études qui vont commencer l’année prochaine. C’est une plateforme qui peut amener beaucoup de partenariats, un peu comme Ablynx et Galapagos. Évidemment, il n’y a aucune certitude, mais je suis extrêmement confiant. Et c’est parce que je suis confiant que je veux mettre la barre entre les mains de quelqu’un qui a l’énergie pour amener le bateau à bon port.

Cela signifie-t-il que la nouvelle plateforme est potentiellement plus prometteuse que prévu?
Elle ouvre des perspectives gigantesques. Les résultats que nous avons montrent que nous faisons mieux qu’avec l’édition du génôme (une autre technologie, NDLR), de façon beaucoup moins chère et beaucoup plus simple. Il ne s’agit que de résultats sur des animaux, mais je pense que c’est quelque chose qui va modifier de façon profonde le domaine des cellules CAR-T.

Vous n’avez pas peur que cette nouvelle technologie torpille votre premier programme, qui est plus avancé?
Non, car il s’agit de choses différentes. Je crois plutôt que c’est pour Celyad une occasion extraordinaire de grandir et de devenir une société de 300 à 400 personnes et de multiplier le nombre de programmes qui progressent en parallèle.

Votre successeur est américain. Cela signifie-il qu’on ne trouve pas facilement de CEO pour une biotech comme Celyad en Belgique? Ou bien était-ce pour viser les investisseurs américains?
À la base, ni l’un ni l’autre, car nous sommes un peu agnostiques en la matière. Filippo est là depuis 6 mois, il a pu faire ses preuves, il a la confiance des troupes ainsi que des investisseurs, aussi bien en Europe qu’aux USA. Il affiche un humanisme et a la même tradition stratégique que moi, même s’il va imprimer sa propre marque.

Mais le fait qu’il soit américain va quand même faciliter les choses pour le marché US?
Certainement. D’autant qu’il sera basé à New York. Nous avons ici en Belgique une équipe senior qui est assez autonome et qui a toute la bouteille pour faire avancer les choses. Et effectivement, l’idée c’est de commencer à construire notre empreinte aux Etats-Unis de façon plus importante. On a déjà 5 ou 6 employés sur place et on va commencer à recruter. Le futur CFO sera sans doute également basé là-bas.

"Celyad est une entreprise belge et le restera."

Mais cela ne veut pas dire que l’on va perdre notre ADN. J’ai toujours dit que Celyad est une entreprise belge et le restera. Comme d’autres, on renforce notre pilier américain, mais on n’oublie pas nos racines.

Vous n’avez pas peur que cette américanisation suscite des inquiétudes?
Pour une entreprise comme la nôtre, le cœur, c’est la recherche et le développement. Tous nos chercheurs ne vont pas déménager aux USA. Nous n’allons pas créer un deuxième centre de R&D là-bas. Avec notre taille, cela n’aurait aucun sens.

Mais notre deuxième pilier, c’est la production. Nous avons un centre d’excellence, ainsi qu’une unité qui est capable de produire au moins 2.000 patients par an. Là, il est possible que l’on établisse à l’avenir un autre centre de production aux USA, pour les procédures d’enregistrement et réduire les coûts. Ce qui est par ailleurs aussi important aux Etats-Unis, c’est l’accès aux capitaux.

Est-ce qu’il ne sera pas nécessaire de renforcer le management en Belgique?
On en a parlé ici en interne et franchement, avec Filippo Petti qui viendra toutes les deux semaines, ce ne sera pas nécessaire.

Quel bilan faites-vous de l’aventure Celyad?
Des moments plus difficiles et d’autres plus euphoriques. On a eu de tout: le passage d’une société privée à une société publique, le passage de la cardiologie à l’oncologie, le passage d’une phase 3 à une phase 1. La croissance d’une société qui avait 3 ou 4 personnes à ses débuts à une centaine aujourd’hui. Tout cela a été un beau parcours. Quand je regarde la force de la technologie et de l’équipe, sans fausse modestie, je suis très fier de ce que nous avons accompli. Maintenant, il ne s’agit que d’une partie du chemin. On en est un peu là où était Galapagos il y a quelques années, quand les premiers résultats importants sont sortis et qu’elle a commencé à nouer des gros partenariats. Il y a eu alors une accélération. Mais je passe le flambeau avec un sentiment d’accomplissement, pas d’échec.

Quels furent les pires moments?
Lorsque nous étions privés et qu’il nous restait une trésorerie pour deux jours. Il a fallu compter sur des amis, qui étaient des amis et investisseurs de la première heure, comme Serge Goblet, sans lequel l’entreprise n’existerait pas aujourd’hui. Il nous a tirés de l’ornière à maintes reprises. Il y a eu aussi les résultats du programme cardio qui n’ont pas été à la hauteur et qui ont impliqué dans les douze mois une transformation radicale de la société. Enfin, plus récemment, les difficultés boursières. Je sens une incompréhension profonde par rapport au potentiel de l’entreprise. Je ne veux pas me plaindre, mais c’est difficile à porter.

Votre départ est-il le prélude à une évolution d’actionnariat?
Non. Pas du tout. C’est un départ dans la continuité. Moi-même, je suis acheteur, pas vendeur. Je continue à renforcer mes positions car je crois que le potentiel de cette entreprise est énorme.

Quelle pourrait être l’évolution future de Celyad?
A priori, on a tous la même vision et envie de construire une grande société pharma et devenir le prochain GSK. Mais il est assez rare que cela se passe. Galapagos pourrait y arriver car ils ont un pipeline très vaste. Pour les sociétés de plus petite taille comme nous, la probabilité que cela se fasse est plus faible. Ce qui est plus probable, c’est que lorsqu’on aura quelque chose de très sexy, les prix que les pharmas vont mettre sur la table pour motiver à vendre vont être très importants. Mais vu notre expertise en thérapie cellulaire, il est peu vraisemblable qu’un acquéreur potentiel veuille acheter juste une molécule, comme cela s’est fait avec Ogeda. Je crois au contraire que nous adosser à un plus grand sera l’opportunité de nous développer.

Quel sera votre avenir professionnel?
Pour l’instant, j’ai besoin d’ouvrir un peu la soupape et je vais prendre quelques mois où je vais juste me focaliser sur mon rôle d’administrateur. à l’avenir, je ne pense pas que je reprendrai des fonctions exécutives. Mais il ne faut jamais dire jamais. Par contre, je peux essayer d’apporter les leçons de ce que j’ai appris pendant mes 35 ans de carrière.

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