interview

"Il faut perdre de l'argent sinon c'est que vous ne prenez pas de risque"

  • Francesco De Rubertis
  • Medicxi
©France Dubois

Francesco De Rubertis est docteur en biologie moléculaire. Mais cet Italien est surtout un venture capitalist spécialisé dans les sciences de la vie… qui pèse plus d’un milliard d’euros. Le venture capitalist était de passage en Belgique à l’invitation de la SRIW pour partager son expérience avec une centaine de patrons de la scène biotech belge. L’Echo l’a rencontré en marge de cet événement.

Francesco De Rubertis figure aux côtés notamment d’Elon Musk et de Jeff Bezos parmi le top 50 des personnalités qui ont fait le monde de l’innovation et du business en 2017 établi par Bloomberg. Medicxi, le fonds de plus d'un miliard d'euros qu’il gère, est basé à Genève et Londres. Le nom fait écho aux banquiers mécènes Médicis. Ce fonds a réussi à attirer Alphabet, la maison mère de Google. Ce dernier a fait de Medicxi son premier investissement européen dans le secteur des biotechs.

Comment êtes-vous arrivé à la tête d’un fonds actif dans les sciences de la vie qui pèse plus d’un milliard d’euros?

J’ai commencé à travailler dans le capital risque en 1997 avec 11 millions de francs suisses. J'avais 27 ans, cela me paraissait énorme. Avec ces 11 millions, on a fait nos trois investissements. Le tout premier c’était Genmab, une société danoise qui est aujourd’hui une des plus importantes capitalisations boursières et surtout la plus grande société européenne de fabrication d’anticorps différenciés pour le traitement du cancer. Mais le deuxième et le troisième investissement ont été un échec. Et donc, s’ils avaient été réalisés avant le premier, probablement que je ne serais pas devant vous aujourd’hui. Après avoir réussi avec les 11 millions de départ, on a pu lever 180 millions. Et aujourd’hui, on lève tous les deux ans entre 300 et 400 millions. On pourrait lever beaucoup plus mais la taille stratégique du fonds, c’est 300 à 400 millions. Sinon, cela serait trop gros comme business model.

Investir en Belgique? Ce n’est plus qu’une question de temps.

Quel est votre business model?

CV EXPRESS

1970:  Naissance à Livourne, en Toscane.

1988-1992: Licence en génétique et en microbiologie à l’université de Pavie.

1992-1997: Doctorat en biologie moléculaire à l’université de Genève.

1997: Recherches post-doctorales en génétique au Whitehead Institute du Massachusetts Institute of Technology (MIT) à Boston.

1998: Engagé comme associé chez Index Ventures à Genève.

2016: Création de Medicxi, un des fonds biotechs les plus importants d’Europe.

Nous avons développé et nous appliquons une approche d’investissement baptisée "asset centric model". Nous n’investissons que dans des sociétés focalisées sur une seule molécule à la fois. Cette méthode nous permet de réduire les coûts et le temps de développement. Nous avons démarré ce modèle en 2004 et nous l’avons breveté.

Pourquoi ne travailler que sur une seule molécule?

Dans la biotech, toutes les grandes entreprises qui ont réussi ont dû leur succès à une seule molécule. Lorsqu’on investit dans une start-up avec plusieurs molécules, il faut des labos, une vingtaine de collaborateurs, une équipe de direction. Cette infrastructure doit être financée pendant un ou deux ans, puis il faut autant de temps pour lever des fonds supplémentaires. Avec notre approche, un projet peut être arrêté beaucoup plus rapidement. Si on prévoit de tester un produit sur vingt souris, mais qu’on s’aperçoit à la dixième souris qu’il est mauvais, on peut couper le projet immédiatement et sauver la vie des dix souris restantes.

Mithra? C’est assez volatil. Il doit y avoir des raisons pour une telle volatilité. Mais je dois aussi avouer que je ne connais pas bien cette société.

Pourquoi travailler dans le capital risque?

Je suis docteur en biologie moléculaire et ce que je voulais faire au départ, c’est de la recherche et développement dans le domaine de la médecine. En 1997, lors de mon post-doc au Whitehead Institute du Massachusetts Institute of Technology, c’était le début de l’âge d’or des biotechs aux Etats-Unis. Autour de moi, je voyais les professeurs, qui étaient des modèles pour le jeune doctorant que j’étais, développer en parallèle à leur enseignement leur société de biotechnologie. Je pensais à l’époque que mélanger business et médecine, faire de l’argent avec la recherche, était très discutable. Et puis, en étant exposé à ces start-ups, je me suis dit que c’était génial car quand vous avez une idée percutante d’un point de vue médical grâce à ce modèle économique de la start-up ou de la spin-off, vous pouvez lever des centaines de millions de dollars en très peu de temps et non pas dépendre des moyens gouvernementaux. C’est ainsi que j’ai intégré une société de venture capital en formation à ce moment-là. Au départ, on était cinq amis, trois Américains et deux Suisses. On s’était tous rencontrés à l’université de Genève qui a une excellente réputation dans le domaine de la biologie.

©France Dubois

Comment vous avez trouvé votre capital de départ?

Nous avons réussi à saisir notre chance. Via un ami d’un ami, nous avons rencontré un multimilliardaire à Genève. Cela a pris du temps pour le convaincre mais finalement il nous a donné 11 millions en nous disant: "Vous avez l’air d’être des garçons intelligents, vous ne faites pas d’argent sauf si moi je fais de l’argent donc vous ne vous payez pas de salaire et si vous perdez mes 11 millions, vous ne m’appelez plus." Et voilà comment on a pu faire nos trois investissements. Et finalement, on a fait quatre fois la mise de départ en deux-trois ans. Le multimilliardaire est content, non pas pour son retour sur investissement mais parce qu’il a permis à des jeunes de créer une société qui est devenue une des plus grosses boîtes de venture capital en Europe. Aujourd’hui, il est toujours là et c’est le seul privé présent dans notre fonds à côté des institutionnels.

Que faut-il pour être un bon venture capitalist dans les biotechs?

Il y a deux éléments essentiels: la compréhension scientifique et le cynisme des affaires. Et c’est très difficile de trouver soit des scientifiques qui sont cyniques soit des businessmen purs assez pointus au niveau scientifique. Parmi les 23 personnes qui travaillent avec moi, à part le directeur financier, ils viennent tous du secteur médical ou biologique mais ce ne sont pas des scientifiques de laboratoire. Dans notre métier, l’élément le plus important est de faire en sorte que les entrepreneurs soient excités à l’idée de travailler avec nous.

Je pensais que mélanger business et médecine, faire de l’argent avec la recherche, était très discutable.

Votre plus beau coup?

Genmab. On a investi en 1998 dans cette société quand ils étaient trois personnes et aujourd’hui, c’est la plus grosse biotech européenne. On est sorti en 2015. On a fait plusieurs fois notre mise de départ.

Votre dernier coup?

C’était en janvier dernier. Un coup très excitant. Il s’agit d’Impact. C’est une molécule pour le traitement oncologique que la société pharmaceutique française Sanofi avait développée jusqu’à la phase 3 qu’elle avait obtenue. Mais la FDA a dit qu’elle devait arrêter. Sanofi a donc décidé de stopper les recherches. Chez Medicxi, on considérait que cette molécule valait quelque chose. Il faut être gonflé pour penser cela. On a racheté la molécule et on a investi 25 millions pour refaire les derniers tests. Notre pari a réussi et un an après notre investissement, nous avons revendu à une grosse pharma pour un excellent retour de plusieurs centaines de milliers d’euros. Mais à côté de cela, nous avons aussi connu des échecs. Je ne vous donnerai pas les noms (sourire). Mais il faut perdre de l’argent sinon, c’est que vous ne prenez pas de risque.

Quel est votre taux de succès?

En moyenne, dans les sciences de la vie, le taux de réussite d’une start-up est de 30% entre le début et le stade intermédiaire. Mais avec l’approche dite asset centric que nous avons développée, il atteint 80%. Cela ne veut pas dire que dans 80% des cas, on fait 10 fois la mise.

La concurrence fait rage?

Quand j’ai démarré, les venture capitalists étaient nombreux aux Etats-Unis, car le métier a été inventé là-bas, mais on n’en comptait que trois ou quatre en Europe. La concurrence était très faible. La difficulté était tout autre: les chercheurs ne connaissaient pas ce mode de financement, ils s’en méfiaient même. Il était difficile de se faire ouvrir des portes. Aujourd’hui, la concurrence est plus forte, mais le cœur du métier peut se résumer ainsi: "Le gagnant emporte tout."

Vous avez des parts dans des biotechs belges?

À l’heure actuelle, non. Mais nous sommes attentifs. J’ai deux personnes sur le terrain en Belgique qui cherchent. Ce n’est donc plus qu’une question de temps.

Que pensez-vous du rachat d’Ogeda par Astellas pour 800 millions?

La molécule est incroyable. Ce sont des deals pareils qui créent le business de la biotech.

Mithra a une valorisation boursière d’un milliard, cela vous surprend?

C’est assez volatil. Il doit y avoir des raisons pour une telle volatilité. Mais je dois aussi avouer que je ne connais pas bien cette société.

C’est où le nouvel eldorado des biotechs?

La Chine, mais pour l’instant, le cadre réglementaire n’est pas encore assez rassurant pour les entrepreneurs.

Il faut perdre de l’argent sinon, c’est que vous ne prenez pas de risque.

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