Investisseur privé en biotech, un job à risque mais avec un dividende moral à la clé

©Christopher Galluzzo / Nasdaq

Comment cinq des principaux investisseurs privés du pays qui ont osé s'y risquer perçoivent le secteur des biotechnologies: les attentes et les coups de coeur de Jean Stéphenne, Pierre Drion, Alain Parthoens, François Blondel et Jean-Pierre Delwart.

Le secteur de la biotechnologie s’est fort développé en Flandre ces vingt dernières années et en Wallonie durant la dernière décennie. Dans ce domaine par essence très risqué, on rencontre plus de fonds d’investissement et d’invests que des investisseurs privés. Il en existe néanmoins quelques-uns, qui n’hésitent pas à placer leurs billes dans des projets auxquels ils croient sans en attendre de rendement rapide. Certains d’entre eux agissent à la fois via un fonds et à titre privé, c’est le cas notamment de Désiré Collen (Fund +) et d’Alain Parthoens (Newton BioCapital), d’autres sont entrepreneurs et investisseurs, comme François Blondel, le patron de Kitozyme, d’autres sont d’anciens patrons de la pharma ou des sciences de la vie, comme Jean Stéphenne (GSK), Léon et Stijn Van Rompay (DocPharma) ou Jean-Pierre Delwart (Eurogentec). Et l’on trouve même parmi les plus actifs d’entre eux un ancien banquier, Pierre Drion (Petercam). Nous avons donné la parole à cinq d’entre eux: Alain Parthoens, François Blondel, Pierre Drion, Jean Stéphenne et Jean-Pierre Delwart, en leur posant les mêmes questions. 

→ Pourquoi encore investir dans les biotechnologies?

"On arrive doucement à la maturité en Belgique, estime Alain Parthoens. Une série de jeunes entrepreneurs se lancent aujourd’hui dans le secteur au nord et au sud du pays avec l’acquis des vingt dernières années. On a fait énormément de progrès au plan technologique. Songez par exemple à l’apparition récente de médicaments avec des biomarqueurs, des systèmes de contrôle pour vérifier si la molécule fonctionne. Et les essais cliniques ont plus de chances de réussir. Il y a plus d’experts. Avant, on était en phase clinique pour obtenir une homologation, alors qu’aujourd’hui, c’est pour prouver le concept et si cela réussit, on a de grandes chances d’être racheté!"

"Ce qui marche le mieux, finalement, ce sont les choses simples. Comme ce que fait argenx."
Alain Parthoens
fondateur de Newton BioCapital

L’évolution du marché de la santé plaide également en faveur du secteur. "Il y a encore énormément de besoins médicaux à satisfaire avec le vieillissement de la population et l’allongement de l’espérance de vie qui nous a fait gagner 20 ans ces dernières années, poursuit Alain Parthoens. Les maladies chroniques se développent. Et les coûts par patient en fonction de l’âge explosent. L’industrie pharmaceutique avait jusqu’ici traité les maladies chroniques en traitant les symptômes, mais cela revient très cher: peu à peu, cela devient inaccessible. Grâce à la biologie moléculaire, on va davantage soigner la maladie que les symptômes. Et il y a encore énormément de progrès à faire pour développer des médicaments performants qui ne soignent plus les effets, mais les causes de la maladie, car les coûts de la Sécurité sociale explosent pour atteindre 13 ou 14% du PIB. Et le cancer devient une maladie chronique; on n’en meurt plus, mais il faut le traiter continuellement. On a besoin de trouver des remèdes réellement efficaces et qui soient bon marché. Et la recherche des grands groupes pharmas est très bureaucratique; dans une petite biotech, on sait qu’on doit se battre à chaque seconde car on n’a pas de cash et que sinon, on perdra son job. Il y a une expertise qu’on a construite, plus de données et plus de moyens qu’avant, surtout au niveau des biomarqueurs. Au niveau du génome humain, on s’est rendu compte que c’est beaucoup plus complexe qu’on ne pensait. Il y a donc encore énormément de travail à faire et on a des moyens pour mieux travailler!"

La révolution biotechnologique

Nous avons répertorié les 194 entreprises belges actives dans le secteur biotechnologique appliqué à la médecine. Radiographie d’une révolution.

Les géants de la pharma ont besoin des petites biotechs, confirme Jean Stéphenne: "Les grands de la pharma basent aujourd’hui leur innovation et leur développement en majorité sur les biotechs: plus de 50% des nouveaux traitements viennent d’elles." Il souligne aussi le rôle des progrès de la technologie dans la sécurisation des investissements:" Les progrès dans le digital permettent de développer de nouveaux diagnostics basés sur le séquençage et l’intelligence artificielle et de nouveaux logiciels accroissant l’efficacité des découvertes et des études cliniques."

Et on est loin d’avoir exploré tout le secteur, ajoutent à l’unisson Jean-Pierre Delwart et François Blondel. Le premier pointe la créativité aiguë à l’œuvre dans les différentes régions du pays, avec la Wallonie "en train de rattraper son retard sur la Flandre". Le second estime aussi que "participer à l’amélioration de la qualité de vie de l’humanité confère à l’investisseur une sorte de dividende supplémentaire virtuel". Un dividende moral, en somme.

"Dans la biotechnologie, observe Pierre Drion, il n’y a que des espoirs. Certains de ceux-ci ne deviennent une réalité que très tardivement."

"C’est un domaine de pointe, très complexe, où il n’est pas facile de faire confiance, conclut François Blondel. Nous sommes peu nombreux à y investir, car il faut avoir le cœur bien accroché pour le faire. Il faut être déterminé, rigoureux."

"Quant on investit dans la biotechnologie, on a droit à une espèce de dividende supplémentaire virtuel en participant à l'amélioration de la qualité de vie."
François Blondel
CEO de Kitozyme


→ Quelle biotech belge vous attire ou vous fascine?

Voici une sélection de sociétés biotechnologiques du cru qui sont autant de coups de cœur aux yeux des cinq investisseurs privés interviewés…

  • ITeos, citée par Jean-Pierre Delwart. Cette société carolo fait de la recherche en immunothérapie pour traiter le cancer. Elle a notamment développé une molécule et un anticorps aptes à stimuler la capacité du système immunitaire à s’attaquer aux cellules cancéreuses, les rendant ainsi plus vulnérables aux traitements. "Elle a un beau potentiel; reste à voir à partir de quand les grands de la pharma vont s’y intéresser",commente Jean-Pierre Delwart.
  • Celyad citée par Jean-Pierre Delwart et François Blondel. La société cotée est spécialisée dans le développement de thérapies cellulaires CART: il s’agit de traitements d’immunothérapie des cancers par reprogrammation des cellules du patient. "Elle devrait percer", souligne Jean-Pierre Delwart. Pour François Blondel, sa sélection s’explique par une réflexion de fond sur la résilience et son management. "Ce sont davantage les personnes que les entreprises qui me fascinent, souligne-t-il. Et surtout, les personnes capables de faire preuve d’une lucidité audacieuse. J’ai été impressionné par la capacité des dirigeants de Celyad à changer de cap quand la situation l’imposait. Alors qu’elle était active en cardiologie, Celyad a dû se réinventer complètement. Je trouve cela remarquable."
  • Novadip, citée par Jean-Pierre Delwart et Pierre Drion. La spin-off de l’UCL produit des tissus en trois dimensions à partir de cellules souches adipeuses afin de régénérer de l’os et des tissus mous. "On en parle peu alors qu’elle a un potentiel très intéressant, commente Jean-Pierre Delwar. Ses premiers produits dans le domaine osseux vont sortir sur le marché, ce pourrait être une nouvelle Mithra."
  • ChromaCure, cité par Jean Stéphenne et Alain Parthoens (1). La spin-off de l’ULB cible des régulateurs de l’initiation et de la progression des tumeurs, découverts par le Laboratoire des cellules souches et cancer de l’université. Elle projette de déployer des thérapies contre le cancer. Jean Stéphenne souligne le haut niveau qualitatif de ses recherches. Alain Parthoens insiste aussi sur la personnalité de son fondateur, le professeur Cédric Blanpain. "On a levé près de 20 millions d’euros entre nous et très rapidement, sans monter d’opération de fund raising externe", relève-t-il. Le signe que tout le monde est séduit par le projet.
  • A-Mansia, citée par Jean Stéphenne et Pierre Drion (1). Cette spin-off de l’UCL se fait fort de prévenir certains facteurs de risques liés à l’obésité. Elle a été créée sur la base de la découverte des effets bénéfiques d’une bactérie intestinale. Jean Stéphenne relève le rôle joué ici par le professeur Patrice Cani. "Mais la société est encore dans les premiers jours pour le traitement du microbiote", tempère-t-il. "Le projet d’A-Mansia est a priori enthousiasmant, déclare Pierre Drion. C’est un grand espoir, mais il reste à le concrétiser."
  • Epics Therapeutics, citée par Alain Parthoens (1). Fondée par François Fuks, le directeur du Laboratoire d’épigénétique du cancer de la Faculté de médecine de l’ULB, cette spin-off développe des solutions thérapeutiques pour le cancer en explorant le domaine de l’épigénétique de l’ARN (acide ribonucléique)"On en espère beaucoup. Elle va annoncer d’ici peu une grosse opération", dit Alain Parthoens.
  • Argenx , citée par Alain Parthoens et Pierre Drion. Cette biotech flamande développe un pipeline de thérapies différenciées à base d’anticorps pour le traitement des maladies auto-immunes sévères et du cancer. "Elle a une belle équipe de management et met en œuvre une technologie simple, commente Alain Parthoens. J’y crois."
  • Oxurion , citée par Pierre Drion. Cette ancienne sociétaire de l’indice Bel 20, qui s’appelait alors ThromboGenics et qui est toujours cotée, a connu des hauts et des bas boursiers. Elle s’est spécialisée dans des traitements pour les maladies qui affectent le fond de l’œil avec un focus sur les complications du diabète qui touchent les yeux, comme la rétinopathie diabétique et l’œdème maculaire diabétique. "Oxurion est un cas exceptionnel, note Pierre Drion. Elle a déçu les marchés quand elle a sorti le Jetrea, son produit de traitement ophtalmique. Son erreur a été de le vendre aux chirurgiens plutôt qu’aux ophtalmologistes. Ils l’ont mal vendu à cause de cela. Son cours s’est effondré et du coup, les gens ne veulent plus prendre la société en considération. Mais elle a deux molécules en phase II et trois autres en phase I. C’est pourtant une affaire attrayante, qui mérite l’attention."

(1) L’investisseur cite ici une société dont il détient lui-même des parts.

→ Quelle est la génération qui suivra celle des Ogeda et autres Mithra?

"Les grands de la pharma basent aujourd'hui leur innovation et leur développement en majorité sur les biotechs."
Jean Stéphenne
ex-CEO de GSK Biologicals

"Il faut trouver des voies dans lesquelles tout le monde ne s’est pas déjà rué, dit Alain Parthoens. Et Mithra n’a pas encore gagné! J’avais proposé jadis à Mithra de racheter Ogeda, mais ils n’y croyaient pas. Cela aurait permis de former un super groupe wallon… Cela dit, aujourd’hui, dans le domaine de la contraception, Mithra est très bien placée." La télémédecine ("digital health") représente également des promesses, même si on y est en retard sur les Etats-Unis. Les tests de diagnostics, et notamment les biomarqueurs, méritent aussi de l’attention, selon lui, avec ce bémol qu’ils sont plus difficiles à valoriser: "C’est difficile d’y faire de l’argent, mais il est cependant socialement indispensable de les développer."

D’autres segments du marché biotech s’annoncent très prometteurs. Jean Stéphenne cite la technologie des cellules souches"Quatre biotechs belges sont actives en ce domaine; il faut espérer que l’une d’entre elles va émerger." La recherche de nouveaux traitements du cancer mérite un coup de projecteur; il sélectionne dans ce cadre deux sociétés, iTeos et ChromaCure, qui se distinguent par la qualité de la recherche en cours. "On peut dès lors espérer là l’émergence d’un leader international."

Mithra , "qui s’est bien développée et qui pourrait devenir un jour ou l’autre la cible d’une OPA", et iTeos, "qui a du potentiel", sont également mises en avant par Jean-Pierre Delwart.

"J'ai une douzaine d'investissements dans la biotech auxquels je crois dans la région francophone du pays. Mais vont-ils tous réussir?"
Pierre Drion
ex-associé chez Petercam

Pour François Blondel, un segment à surveiller est celui qui se situe à l’intersection de la gestion de données et des sciences de la vie. "C’est ce que nous faisons avec OncoDNA (dont il est actionnaire et administrateur, NDLR), poursuit-il. Je crois que le défi fondamental de la médecine à l’avenir sera très différent des défis du passé. Jusqu’ici, la médecine a été globalement réactive; on va évoluer vers une médecine proactive et l’enjeu sera de pouvoir gérer et trier l’ensemble des données sans se laisser submerger."

Le miracle biotech va-t-il continuer?

2018 a été une année record pour les investissements dans les biotechs belges. Mais resterons-nous longtemps des champions mondiaux? Quels sont les prochains Mithra, argenx, Galapagos? Notre enseignement est-il suffisant pour affronter les futurs défis? Quelles sont les astuces à connaître avant d’investir dans ce secteur? Le point dans notre dossier en ligne.

On pourrait trouver la nouvelle génération dans le créneau des microbiotes, selon Pierre Drion. Le terme désigne les micro-organismes tels que les bactéries. "L’homme a 10 exposant 14 bactéries dans ses intestins et en compte 10 exposant 13 sur sa peau, développe-t-il. On en connaît environ 50% et on est capable d’en cultiver quelque 30%. Autrement dit, on connaît très mal les microbiotes, alors que l’être humain n’est au fond qu’un transporteur de bactéries. Celles-ci reçoivent le bol alimentaire dans notre intestin, elles le travaillent sans qu’on sache comment cela se passe. C’est un champ d’investigation pour l’avenir."

Un autre est l’immunothérapie. "La sélection naturelle s’est organisée jusqu’au stade de la procréation, pas au-delà, illustre Pierre Drion. La nature a sélectionné les êtres vivants ayant développé leurs systèmes immunitaires utiles avant l’âge de procréer. Elle n’a pas poursuivi son entreprise de sélection pour les maladies apparaissant le plus souvent après cet âge, comme le cancer. On n’est donc pas armé pour tuer les cellules cancéreuses. L’immunothérapie cherche à rééduquer notre système immunitaire pour l’y amener. Les travaux du savant belge Thierry Boon, un disciple du professeur de Duve, ont permis de définir les principes d’activation du système immunitaire pour détruire les cellules cancéreuses."


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