"La Wallonie est incontestablement sur le radar de la biotech mondiale"

©Anthony Dehez

Le développement exceptionnel d’entreprises de biotechnologie en région wallonne est une réalité qui se traduit dans les chiffres.

La Wallonie, eldorado de la biotech: longtemps moquée pour l’interminable agonie de ses industries traditionnelles, la région est désormais mondialement reconnue pour son industrie biotechnologique, qui connaît un essor sans précédent depuis une dizaine d’années. Une success story qui semble bien ne pas se démentir et parait même redoubler de vitesse. Introductions en Bourse, levées de fonds à répétition, créations de spin-off (à partir de l’université) ou de spin-out (émanation d’une entreprise), rachats d’entreprise par des grands groupes pharmaceutiques, développement de l’emploi: la Wallonie "est incontestablement sur le radar de la biotech mondiale", se réjouit le patron d’une de ces pépites, qui estime même que l’on se trouve en présence d’un "phénomène sans précédent dans l’histoire économique récente de la Région".

Mais la Wallonie, ainsi que la Belgique, caracolent-elles réellement en tête des biorégions européennes et mondiales ou bien ne font-elles que s’inscrire dans un mouvement général au sein des économies développées? Plusieurs indices solides permettent de répondre que c’est la première hypothèse qui correspond à la réalité.

Prenons le critère de l’attractivité. Alors que certaines grandes entreprises de l’industrie traditionnelle – Doosan, Caterpillar – ont plié bagage, le sud du pays attire aujourd’hui de jeunes pousses biotechs ou des technologies médicales étrangères à la recherche d'un environnement favorable pour se développer.

©Bloomberg

Depuis moins de deux ans, la seule région liégeoise a ainsi vu débarquer les biotechs françaises PDC*Line Pharma (immuno-oncologie) et BCI Pharma (thérapies ciblées), les medtechs autrichienne Miracor Medical et américaine Mitral Technologies (cardiologie interventionnelle), ainsi que deux start-ups logées jusqu’ici à l’Université de Maastricht, Convert Pharma et Oncoradiomics. Liège a même réussi à prendre dans ses filets une start-up australienne, Clarity Pharma, spécialisée dans la détection des maladies coronariennes.

Premier contributeur

Ensuite, il y a les chiffres. Le secteur des sciences de la vie applicables à la santé humaine et vétérinaire représente environ 17.000 emplois directs répartis dans plus de 150 entreprises, dont 140 PME, un chiffre qui ne fait qu’augmenter, fait-on observer à l’Agence wallonne à l’exportation et aux investissements étrangers (Awex). Le secteur pharmaceutique est aujourd’hui de loin le premier contributeur aux exportations wallonnes. Les produits pharmaceutiques, notamment les vaccins, ont progressé de façon fulgurante dans le total des exportations wallonnes depuis plus de 10 ans, passant de 3% en 2002 à 25% en 2017. Soit la plus forte progression de tous les secteurs de l’économie wallonne! Mieux encore: la Wallonie a pris le leadership du secteur, s’adjugeant environ deux tiers des activités biotechnologiques industrielles de la Belgique.

La révolution biotechnologique

Nous avons répertorié les 194 entreprises belges actives dans le secteur biotechnologique appliqué à la médecine. Radiographie d’une révolution.

Bien sûr, derrière ces chiffres, on retrouve les poids lourds comme GSK, UCB ou Baxter, suivis par quelques acteurs plus modestes (Quality Assistance, SMB, Trenker, Inula, Eurogentec…). Mais aujourd’hui, "ce savoir-faire permet à de nouvelles activités de pointe d’éclore, comme le montrent les récentes et spectaculaires IPO de jeunes entreprises wallonnes actives dans les biotechnologies", commente-t-on à l’Awex. Certains de ces nouveaux venus n’ont pas encore sauté le pas de la Bourse, mais ont déjà quitté le stade du développement et génèrent d’ores et déjà des revenus: MaSTherCell, KitoZyme, OncoDna, Trasis, Cephaly, Vesale, Enzybel Pharma… Des noms qui ont acquis une renommée certaine dans leur créneau respectif.

"Un momentum indiscutable"

Du côté de l’emploi, on constate là aussi une augmentation régulière: le taux de croissance depuis 2005 pour le secteur pharma-biotech est en moyenne de 7,7%, ajoute-t-on du côté de Biowin, le pôle de compétitivité wallon du secteur. Mais le plus significatif, c’est que cette progression est nettement plus élevée (17,9%) dans les PME. C’est-à-dire au sein de toutes ces biotechs qui sont en train d’éclore. Autre chiffre intéressant: la croissance des réinvestissements du secteur privé dans la R&D: ils se sont élevés à 1,2 milliard d’euros en 2015.

"Il y a un momentum indiscutable en terme de réalisation", tente de résumer de son côté Frédéric Druck, administrateur délégué d’essenscia Wallonie. "Beaucoup de biotechs sont nées d’une collaboration ouverte entre acteurs académiques, centres de recherche et jeunes entrepreneurs, afin de créer des spin-off et des start-up. La Wallonie et la Belgique sont très bien positionnées. Elles ont un vrai rayonnement, notamment parce qu’elles ont le secteur pharmaceutique derrière elles. On voit ce développement également dans la constitution des fonds d’investisssement. On ne retrouve pas cet essor à une telle échelle dans les autres pays européens, à quelques exceptions près."

"Beaucoup de biotechs sont nées d’une collaboration ouverte entre acteurs académiques, centres de recherche et jeunes entrepreneurs, afin de créer des spin-off et des start-up."
Frédéric Druck
administrateur délégué d’essenscia Wallonie

Ce succès est-il amené à perdurer? Rien n’indique le contraire. Car au-delà de cette réussite, la Wallonie est aussi devenue l’un des leaders mondiaux de la recherche dans un domaine de pointe. Elle compte en effet pas moins de cinq entreprises leader dans des secteurs clés de la thérapie cellulaire, sur un total d’une vingtaine au niveau européen. "L’émergence d’un secteur de thérapie cellulaire comme celui-là est exceptionnel en Europe, conclut Frédéric Druck. Avoir par mètre carré ou per capita autant de sociétés qui développent cette intelligence dans des produits très complexes, qui sont un grand espoir pour la médecine, c’est sans équivalent."

Et maintenant, à l’assaut du monde!

Résumons. L’émergence de la biotechnologie en Wallonie s’explique par une conjonction assez exceptionnelle de facteurs: un écosystème d’innovation unique composé d’universités et de scientifiques de renom (pour la recherche fondamentale), des entreprises pharmaceutiques jouant le rôle de mentors, des hôpitaux universitaires et un cadre législatif favorisant les essais cliniques, une volonté politique de la Région, qui a ciblé de nombreuses aides sur le secteur et créé un pôle de compétitivité (Biowin) et enfin, la disponibilité de capital-risque.

©Anthony Dehez

Et maintenant? Si on veut que cette belle aventure se poursuive et se traduise effectivement par de la création de valeur, de nombreuses start-ups doivent atteindre une dimension industrielle, voire internationale. Trois pistes s’offrent à elles. En premier: le maintien du cavalier seul pour aller jusqu’à la commercialisation du produit, qui va de pair avec une entrée en Bourse. Cette option, qui passe par des accords locaux avec des partenaires, est celle annoncée par Mithra ou Galapagos.

Le miracle biotech va-t-il continuer?

2018 a été une année record pour les investissements dans les biotechs belges. Mais resterons-nous longtemps des champions mondiaux? Quels sont les prochains Mithra, argenx, Galapagos? Notre enseignement est-il suffisant pour affronter les futurs défis? Quelles sont les astuces à connaître avant d’investir dans ce secteur? Le point dans notre dossier en ligne.

Deuxième solution: le partenariat stratégique de développement et de commercialisation pour des produits spécifiques. Une piste qui est celle suivie par argenx. Enfin, il y a le rachat pur et simple (Ogeda, Ablynx), le partenaire potentiel estimant profitable d’avoir en main tous les outils.

Autre forme d’internationalisation qui concernera tôt ou tard les biotechs wallonnes: l’implantation dans les marchés porteurs. Le premier marché visé est souvent celui des USA, notamment sur la côte est, avec la création d’entités locales. Pourquoi? Parce que la clé de la FDA (Food and Drug Administration) ouvre l’ensemble des marchés américains. La région de Boston est considérée comme le cœur mondial des biotechnologies pour la santé. Stimulée par un terreau médico-scientifique d’excellence, elle concentre plus de biotechs que l’ensemble de l’Europe. Le deuxième marché majeur, c’est celui du Japon, qui est technologiquement à la pointe. En attendant bien sûr la Chine…


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