"Nous ne nous laisserons pas mettre sous pression par Electrabel"

Jan Bens, patron de l’AFCN

Jan Bens, le directeur général de l’AFCN, l’autorité de sûreté dans le nucléaire, revient sur les incidents qui affectent trois des sept réacteurs du pays. Après le test problématique concernant Doel 3 et Tihange 2, il a dû gérer le sabotage de Doel 4. Interview.

"Heureusement, j’avais planifié mes vacances pour octobre", remarque le patron de l’AFCN. Un patron qui n’entend pas prendre une décision de relance des réacteurs dictée par l’urgence, alors qu’il ne dispose encore d’aucune information d’Electrabel sur les nouveaux tests liés aux microfissures de deux réacteurs. "La sécurité d’approvisionnement, ce n’est pas à nous de nous en préoccuper. Nous sommes là pour veiller à la sécurité et à la sûreté du nucléaire".

C’est la série noire dans le secteur… Comment avez-vous réagi quand vous avez appris l’arrêt de Doel 4?

Dans un premier temps, j’ai été étonné par l’émotion que cela a suscité. Un arrêt de réacteur, ce n’est pas exceptionnel. En Belgique, cela arrive en moyenne tous les deux ans. Ce n’est que plus tard que nous avons appris que cela résultait d’un acte intentionnel.

Ce sabotage, ça vous étonne?

Oui. On sait bien entendu que c’est un risque qui existe, mais on n’a jamais connu cela. Il y a juste eu un cas en France, il y a 15 ou 20 ans, où un employé mécontent a arrêté la centrale de Gravelines. Mais là, il s’agissait d’un geste de frustration, ce que je peux encore comprendre.

Cette piste est-elle exclue à Doel 4?

Aucune piste n’est exclue, entend-on, mais l’enquête est gérée par le parquet fédéral, et nous n’avons aucune information sur son déroulement.

L’intervention d’un extérieur est-elle exclue?

En principe, le système de badges et de portes d’accès ne le permet pas.

Ne doit-on pas installer davantage de caméras et prévoir des procédures plus sévères pour délivrer les attestations aux visiteurs temporaires et les habilitations au personnel?

Une centrale est si grande que vous auriez besoin de milliers de caméras. Et socialement, cela reste difficile. En Belgique, les gens n’ont pas envie de travailler sous l’œil des caméras. En ce qui concerne l’accréditation du personnel, c’est l’ANS qui s’en charge, sur la base d’informations de différentes natures. Mais on ne peut jamais complètement regarder dans la tête des gens… Quant aux visiteurs, il y a des visites techniques, mais les visites informatives ont été en grande partie supprimées depuis un certain temps déjà. C’est un dilemme, parce qu’une centrale est une installation que l’on ne veut pas cacher au public. Mais si vous avez 20.000 visiteurs par an, il suffit d’un seul avec des mauvaises intentions…

La centrale pourra-t-elle redémarrer si on n’a pas encore trouvé le coupable?

Trouver le coupable, c’est la tâche du parquet. C’est bien sûr mieux si cette personne a été identifiée. Mais notre tâche, c’est de tirer les leçons pour que ça n’arrive plus, à Doel 4 ou ailleurs. D’autres personnes pourraient avoir le même genre d’idée.

Quelles mesures de sécurité supplémentaires pouvez-vous prévoir?

Une chose qui a déjà été communiquée, c’est le travail à deux. C’est un principe qu’on appliquait déjà pour les opérations critiques. C’était essentiellement destiné à éviter les erreurs humaines, pour que quelqu’un n’ouvre pas la vanne 225 au lieu de la vanne 252. C’est un principe qu’on va étendre plus largement. Il faut surtout travailler la culture de sûreté et de sécurité, et être toujours conscient que quelque chose peut se passer.

D’autres incidents sur d’autres sites nucléaires font-ils l’objet d’une enquête?

Pas que je sache.

Les tests concernant Doel 3 et Tihange 2 durent plus longtemps que prévu. Est-ce parce que les premiers résultats sont mauvais?

Pas nécessairement. Mais Electrabel ne laisse pas voir ses cartes. Nous insistons pour qu’ils nous donnent un peu d’information, mais pour l’instant, ils ne lâchent rien. Electrabel se tire une balle dans le pied en ne communiquant pas mieux. S’ils veulent une décision rapide, ils doivent venir rapidement avec de l’information. Nous avons composé un panel d’experts qui devra étudier les résultats, et ces gens auront besoin de temps. C’est un travail complexe d’interpréter ce type de données, et pour l’instant, ils ne peuvent effectuer aucun travail préparatoire. Nous ne nous laisserons pas mettre sous pression. Tout le monde au Parlement a déclaré que la sécurité prime en matière de nucléaire.

De combien de temps aura besoin l’AFCN pour se prononcer sur le redémarrage?

Il y a deux ans, lors du premier arrêt de ces réacteurs, deux mois se sont écoulés entre la remise du dossier par Electrabel et nos premières conclusions, qui demandaient des informations complémentaires. Et à l’époque, il y avait eu tout un travail préparatoire, parce qu’Electrabel nous communiquait des informations au fur et à mesure qu’elle constituait son dossier. Cette fois, nous n’avons aucun résultat provisoire. Même si Electrabel vient avec un dossier parfaitement ficelé, cela prendra quand même plusieurs semaines au minimum.

Les tests destinés à surveiller l’évolution des microfissures ont-ils été réalisés?

Oui. Elles sont restées exactement identiques. Le problème, c’est le comportement de l’acier suite à l’irradiation.

Si l’acier ne répond plus aux normes de ténacité, une piste pourrait-elle être de prévoir de l’eau plus chaude pour refroidir le réacteur en cas de nécessité?

C’est en effet comme un verre qui éclate quand on y verse de l’eau trop chaude, mais en sens inverse. On a déjà prévu cela pour Doel 3, où certaines microfissures sont très proches du point d’injection d’eau: le réacteur doit être refroidi avec de l’eau à 30 degrés plutôt qu’avec de l’eau froide, pour éviter un trop grand choc thermique. Nous sommes en train de manger les marges de sécurité. Un moment donné, on ne peut plus aller plus loin. (NDLR. Jan Bens prend une bouteille sur la table, la déplace vers le bord de la table, puis encore plus près du bord, puis à cheval sur la table et le vide…)

Face au risque de délestage et de black-out, si le politique le décide, est-il encore possible de prolonger Doel 1 et Doel 2?

Il n’y a aucun plan pour cela. À Tihange 1, d’importants investissements ont lieu pour pouvoir tourner 10 ans de plus. Le dossier de prolongation de Doel 1 et 2 a été gelé. Cela prendrait 2 ou 3 ans pour préparer cette prolongation. Et plus aucun combustible n’a été commandé, ce qui prend du temps. Il faut s’approvisionner en uranium, l’enrichir, et faire préparer le combustible qui à Doel 1 et 2, est assez spécifique. J’entends que cela prendrait 1 à 2 ans.

Et prolonger pour un ou deux hivers?

Je ne suis pas partisan de cette tactique du salami, où l’on ajoute encore une petite année, puis une petite année…

"C’est la fin d’un mythe" a dit Melchior Wathelet, "celui de la disponibilité sans faille du nucléaire". Êtes-vous d’accord?

Le nucléaire est différent des autres sources de production d’énergie. Quand tout va bien, sa disponibilité est excellente. Mais quand il a des problèmes, cela prend du temps pour les résoudre. En Belgique, on a été gâtés, à part quelques incidents sur Doel 2 à la fin des années 70 et une période difficile à Doel 4 dans les années 90, nos réacteurs ont connu d’excellentes performances, et on s’y est habitué.

Cela remet-il le nucléaire en question?

Je n’ai pas entendu beaucoup de gens qui parlaient d’accélérer la sortie du nucléaire.

Que pensez-vous de la sécurité d’approvisionnement?

Ce n’est pas à nous à nous en préoccuper. Nous sommes là pour veiller à la sûreté et à la sécurité nucléaire.

Mais à titre personnel?

Quand vous avez besoin de 10.000 ou 11.000 mégawatts et que soudainement 3.000 font défaut, il y a des raisons d’être préoccupé.

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