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analyse

La Belgique risque-t-elle de rater le train de la blockchain?

La blockchain est souvent uniquement associée aux cryptomonnaies, mais son potentiel est bien plus vaste. ©Bloomberg

Annoncée comme une révolution sans précédent pour les entreprises et la société en général, la blockchain ne trouve encore que très rarement sa place en entreprise et dans notre quotidien. Voici pourquoi.

Le mot blockchain est très à la mode et souvent utilisé à tort et à travers depuis plusieurs années dès qu’il s’agit d’innovation. Le succès populaire des cryptomonnaies basées sur la technologie blockchain, dont le Bitcoin et l'Ethereum sont les cas d'usage les plus connus, a tendance à occulter le potentiel gigantesque de la technologie en elle-même.

La blockchain pour les nuls

Sans vulgarisation, cette technologie risque de rester l’apanage des initiés. Il est assez complexe de résumer en quelques lignes la technologie blockchain, mais voici les éléments essentiels à intégrer pour comprendre son fonctionnement.

La blockchain est une technologie qui permet de stocker et transmettre des informations de façon sécurisée, transparente et sans organe central de contrôle. Dans le monde financier, cela reviendrait à supprimer un intermédiaire comme les banques. On peut comparer la blockchain à une immense base de données dans laquelle est stockée l’historique de tous les échanges réalisés entre les utilisateurs de la blockchain depuis sa création.

Une blockchain peut être publique ou privée et est utilisée à ce stade pour transférer des actifs comme les cryptomonnaies et bientôt des actions boursières sous forme d’actif numérique, pour assurer la traçabilité d’un produit et pour exécuter des contrats intelligents automatiquement.

La notion la plus importante liée à la blockchain est la décentralisation. Cela signifie que la fameuse base de données n’est pas hébergée chez un seul tiers de confiance, mais par une partie ou l’ensemble des utilisateurs de la blockchain et que chaque participant peut la consulter quand bon lui semble.

Une fois passé l’explication technique (voir ci-dessus) le potentiel pour les entreprises n’est pas difficile à entrevoir. Reste que dans les faits peu de projets blockchain voient concrètement le jour dans les entreprises belges. Certaines n'y voient pour l'instant que très peu d'intérêt, mais d'autres y ont tout de même vu rapidement une utilité comme la grande distribution. L’idée de pouvoir garantir la traçabilité d’une chaîne de production a séduit les grandes enseignes comme Carrefour ou Colruyt, qui ont en interne plusieurs projets basés sur la technologie blockchain. Carrefour s’est par exemple associé au certificateur Vinçotte et à la start-up belge Settlemint pour donner accès à ses consommateurs à l’ensemble de la chaîne de production des produits en rayon. Un QR code est adossé au produit en magasin et permet au consommateur en le scannant de découvrir tout le cycle de vie du producteur à l’emballage et au stockage.

La blockchain expliquée avec une lasagne

C’est l’un des atouts de la technologie blockchain : permettre à différentes parties prenantes d’un projet, ici la vente d’un produit en grande surface, de stocker les informations relatives au produit de façon transparente, sécurisée et inviolable, d’en être tous responsables sans tiers ayant plus d’importance qu’un autre et de pouvoir rapidement déceler où se situe le problème en cas de produit non conforme ou avarié. "La blockchain ne peut pas s’appliquer ou être utile à toutes les entreprises, tout dépend du projet et de sa finalité", nous explique Kevin de Patoul. Il a fondé il y a 3 ans Keyrock, qui est une plateforme d'échange de monnaies virtuelles. C’est aussi l’un des pionniers du secteur en Belgique, son entreprise emploie aujourd'hui 55 personnes à Bruxelles.

"La blockchain ne peut pas s’appliquer ou être utile à toutes les entreprises, tout dépend du projet et de sa finalité."
Kevin de Patoul
CEO de Keyrock

"Avec la blockchain, il faut avoir une approche pragmatique. Il y a évidemment beaucoup de points forts dans cette technologie, dont les plus évidents sont la décentralisation et la suppression du besoin de confiance dans le partage d’information." Autre point fort qui motive actuellement certaines entreprises à se lancer: l’image de marque. "C’est une technologie qui permet de communiquer sur le potentiel innovant d’une entreprise." Avoir un projet blockchain dans ses murs, ça le fait. "Ce n’est pas forcément un mal. Cela permet de découvrir la technologie et d’amener une utilisation plus large par après." Car on est encore au stade de la découverte et de la compréhension. Tout dépend de la maturité technologique de l’entreprise et de ses besoins, selon Kevin de Patoul.

Wallonie, terre de blockchain

Beaucoup de grandes entreprises ont un ou plusieurs projets blockchain en cours. Belfius finance avec "The Studio" un laboratoire interne qui explore différents projets blockchain, Bpost annonce miser dessus pour améliorer l'efficacité de son service et Solvay teste la technologie pour tracer ses produits. Difficile d’estimer l'impact de ces projets à ce stade, nous dit-on un peu partout. Mais qu’en est-il des petites et moyennes entreprises qui constituent l’essentiel du tissu entrepreneurial belge et qui ne peuvent pas forcément se payer le luxe de faire de la blockchain pour se donner une image innovante ? Ce n’est pas le désert, mais la vague blockchain n’a pas encore atteint la majorité des entreprises. Les acteurs du secteur tentent dès lors de se regrouper pour faire avancer les choses. C’est ainsi qu’est née la WalChain.

L’idée a germé dans les cerveaux de plusieurs entrepreneurs wallons actifs dans la blockchain avec pour objectif d'éviter une fuite des entreprises blockchain wallonnes car la plupart des marchés qu’ils décrochaient se situaient en dehors des frontières belges, faute d'intérêt local. "Il fallait un cadre local qui comprenne ces acteurs et initie le marché local avec de la sensibilisation et un discours structuré envers les entreprises pour créer une interaction", nous détaille Denys Bornauw, co-fondateur du réseau WalChain. On assiste donc depuis quelques mois à la naissance d’un écosystème wallon avec des entreprises, des acteurs de la formation, des clients potentiels, de la recherche et du soutien public via Digital Wallonia et le fonds WING.

L’initiative compte aujourd’hui 60 membres actifs et 150 personnes dans sa communauté qui échange en permanence sur le sujet. Son travail de recherche et d’initiation de projet va se matérialiser avec un premier projet pour les magasins D’ici, une petite chaîne de supermarchés locaux wallons. "Grâce à la blockchain, ils vont mettre en place une chaîne de traçabilité des produits qui sont distribués par leurs magasins. Pas uniquement pour que le consommateur puisse retracer l’historique du produit, mais surtout pour mettre en place une communication et une chaîne d’information transparente entre les différents acteurs de la chaîne de production", explique Denys Bornauw. Pour que ce réseau vive et que d'autres projets dans les cartons voient le jour, il lui faut des moyens, qui devraient arriver via le plan de relance wallon "Get up Wallonia!".

"On travaille sur la blockchain et la cryptographie à Louvain, Namur et Mons. Les centres de recherche wallons sont à la pointe."
Denys Bornauw
Cofondateur du réseau WalChain

Rien d'illogique quand au détour de nos recherches, nous découvrons que la Wallonie est une terre de blockchain. Qu’au départ de la technologie, elle était et reste, sur certains aspects, à la pointe. Pour preuve, les travaux réalisés à Louvain-La-Neuve sur le sujet sont cités dans le texte fondateur du Bitcoin comme une référence pour avoir déployé en 1998 l'une des premières blockchain au monde. La cité étudiante possède aujourd’hui avec l’un des centres de recherche les plus cotés au monde sur le sujet. "On travaille sur la blockchain et la cryptographie à Louvain, Namur et Mons. Les centres de recherche wallons sont à la pointe. On a des entreprises qui commencent à utiliser des solutions et des compétences. Ce serait dommage de laisser partir tout ça", s’inquiète Denys Bornauw.

"Les grandes banques et les assurances sont encore plutôt dans une phase de combat envers la blockchain. C’est le processus classique. On moque la technologie, on la combat et enfin on l’adopte."
Christophe de Beukelaer
Député bruxellois (cdH)

Pas à pas vers les blocs

Pourtant, la blockchain en est encore à ses balbutiements chez nous. Pour preuve, l’objectif de la première édition de la "Brussels Blockchain Conference" qui aura lieu le 6 octobre prochain est "d’éveiller les décideurs au potentiel de la blockchain afin que l’Europe et la Belgique ne ratent pas cette opportunité unique". Les deux instigateurs du rassemblement, Christophe De Beukelaer, député bruxellois cdH, et Raoul Ullens, entrepreneur Blockchain, comptent y prêcher la bonne parole, mais font face à certaines réticences des patrons à s’intéresser au sujet. "La blockchain est aujourd’hui suffisamment mature pour s’implanter dans les entreprises. Il est temps d’établir des ponts entre les entrepreneurs blockchain et les entreprises." Certains secteurs ne veulent pour l’instant pas entendre parler de la blockchain, qui est encore vue comme un ennemi. "Les grandes banques et les assurances sont encore plutôt dans une phase de combat envers la blockchain. C’est le processus classique. On moque la technologie, on la combat et enfin on l’adopte", expliquent les deux convaincus. "Cela va profondément changer des pans de business entiers, il faut donc se préparer." Si comparaison n’est pas raison, on associe souvent la révolution blockchain à l’arrivée d’internet. "Au départ d’internet, personne ne comprenait vraiment son utilité jusqu’au jour où les mails sont arrivés." Problème, la blockchain n’a pas encore une application comme les mails pour se populariser massivement. "Mais le jour où ce sera le cas, il faudra être prêt pour ne pas rater le coche", préviennent Christophe De Beukelaer et Raoul Ullens, qui plaident pour une éducation des entreprises et de la population.

Comment réguler une technologie décentralisée

Qui dit nouvelles technologies, dit nouvelles compétences et nouvelles règles. "Il faut se rendre compte que la blockchain demande des compétences techniques particulières. C’est l’équivalent du moment où on a commencé à utiliser internet ou le cloud", rappelle Kevin de Patoul. Il n’existe pas encore de filière de formation spécifique en Belgique et l’ensemble des acteurs rencontrés plaide pour la création de cette dernière ainsi que d’une entité au niveau fédéral pour fédérer l’écosystème belge. Trois initiatives sont en cours en ce sens, mais peinent pour le moment à se concrétiser.

Parler local, wallon ou belge peut paraître étrange lorsque l’on parle de blockchain, une technologie décentralisée qui n’a que faire des frontières géographiques et des régulations locales. Faire cohabiter les deux est encore très compliqué. "La régulation devrait être au niveau européen, les discussions vont dans ce sens-là. Mais tant qu’on est dans le cadre actuel, la Belgique doit bouger et encadrer cette technologie, il ne faut pas attendre l’Europe", selon les deux organisateurs de la Brussels Blockchain Conference. "Au lieu de se chamailler sur le voile à la piscine, les responsables politiques feraient mieux d’anticiper les grands changements sociétaux dont l’arrivée de la blockchain", lance Christophe De Beukelaer.

"Au lieu de se chamailler sur le voile à la piscine, les responsables politiques feraient mieux d’anticiper les grands changements sociétaux, dont l’arrivée de la blockchain."
Christophe De Beukelaer
Député bruxellois (cdH)

Un cadastre en Blockchain

Parfois très abstraite pour le grand public, il est une application de la technologie blockchain qui pourrait parler à tout le monde. A coté de la traçabilité, le concept de registre est totalement révolutionné par cette technologie. Pas très sexy au demeurant, les registres sont pourtant partout autour de nous. Cadastre, état civil, transactions bancaires, la blockchain offre la possibilité de réfléchir à une nouvelle transformation numérique des registres et de la monnaie. Avec l’apparition des contrats intelligents que permet la blockchain, bon nombre d’industries pourraient accélérer leur digitalisation comme c’est déjà le cas pour le transport maritime qui adopte massivement cette technologie pour dématérialiser et sécuriser l’ensemble des documents liés à son activité. Des réflexions et tests sont en cours dans plusieurs pays, notamment nordiques, pour faire de même avec les registres de cadastre. Fini le titre de propriété ou l’historique d’un bien qui se perd au fond d’un local communal. La promesse est alléchante, mais, à nouveau, elle tarde à se concrétiser.

"Il est possible, grâce à la blockchain, de reprendre possession de notre valeur digitale et que l’on crée depuis 20 ans par notre activité en ligne."
Kevin de Patoul
CEO de Keyrock

Reprendre le contrôle de ses données

La blockchain a dans son ADN, dans ses lignes de code et dans sa philosophie un véritable but sociétal, qui est souvent occulté par l'aspect spéculatif des cryptomonnaies. "L’idée de base est de sortir du principe d’un contrôle centralisé. Le premier exemple s’est fait avec la monnaie, mais cela peut s’appliquer partout où ce contrôle centralisé pose problème." Par exemple avec nos données personnelles. La blockchain permet d’entrevoir un monde où chaque individu pourrait reprendre possession de ses données personnelles en s’affranchissant des intermédiaires et tiers de confiance qui se sont imposés avec le temps. "Il est possible, grâce à la blockchain, de reprendre possession de notre valeur digitale et que l’on crée depuis 20 ans par notre activité en ligne", selon Kevin de Patoul. Cela se matérialiserait par une blockchain publique à l’échelle de la population belge où chaque citoyen serait propriétaire de ses données dans un cadre sécurisé et inviolable. Mais la blockchain ce n’est pas non plus le monde de tous les possibles et sa philosophie décentralisée sans pouvoir central ne peut s’appliquer à tout. "Il faut faire attention à ne pas aller vers un Far West complet. C’est important d’avoir plus d’options pour avoir une prise de contrôle plus forte sur ce qui nous entoure, mais il ne faut pas basculer dans un rêve anarchiste et libertaire pour autant", prévient le fondateur de Keyrock.

Comme pour toute nouvelle technologie, le volet sociétal est plus flou à percevoir à ce stade. Côté entreprises, le constat est clair: l’implémentation et l’utilisation de la blockchain se font très lentement et à tâtons. Le risque de cette temporisation est de rater un train dont nous avons peine à comprendre les rouages et dont la destination est prometteuse, mais inconnue. Les pouvoirs publics ont aussi leur rôle à jouer notamment via les différents plans de relance, car miser maintenant sur la blockchain, c’est s'assurer d'être à la pointe de ce qui sera demain aussi évident que l’utilisation d’internet aujourd'hui.

Le résumé

  • Les grandes entreprises belges avancent à tâtons sur les projets incluant la technologie blockchain. Les plus petites doivent encore être initiées.
  • Le potentiel gigantesque de la technologie blockchain est encore peu perceptible, mais les acteurs du secteur se regroupent pour éviter que la Belgique ne rate le coche.
  • À l'échelle belge, la blockchain pourrait permettre de numériser et sécuriser certains registres et d'envisager une reprise en main du contrôle de nos données personnelles.

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