La semaine où le Royaume-Uni a pris l'allure d'un Titanic en perdition

Le Français Michel Barnier accueille avec style la Première ministre britannique Theresa May à Strasbourg. ©EPA

Le Royaume-Uni, affaibli par une semaine infernale, va quémander à Bruxelles une prolongation de la période du Brexit.

Lundi 11 mars, 21h03. Theresa May, flanquée de gardes du corps à la mine allongée, entre dans le Parlement européen par la porte arrière, celle du bâtiment Winston Churchill. Elle arrive de Londres, engoncée dans un manteau aux couleurs de la Tamise un jour d’hiver. Jean-Claude Juncker, de guet devant la porte depuis quelques minutes, la prend, l’embrasse et lui tapote l’épaule avec l’affection pataude dont il se départ rarement. Une ruse de Sioux pour mettre l’interlocuteur en confiance. Michel Barnier déboule, se plie en angle droit et lui fait un baisemain d’une élégance rare. On se croit à une réunion mondaine.

"Est-ce le moment vérité, Madame May?", hurle un journaliste de la BBC, "est-ce le moment de vérité, Monsieur Juncker?" Pas de réponse. "Êtes-vous là pour bavarder, ou pour conclure un accord?" insiste-t-il.

"Si l’Europe imposait des élections au Royaume-Uni, ce serait l’apocalypse."
Le porte-parole d’un groupe politique européen

Juncker grogne une réponse inaudible, s’engouffre dans une salle avec May et des équipes de négociateurs. La Première ministre britannique a besoin d’arguments pour retourner au moins 116 députés et arracher un vote positif de son Parlement sur l’accord du Brexit. C’est peine perdue. Deux heures et demie plus tard, la Première ministre britannique ressort avec des miettes. Lors d’une brève conférence de presse, elle ne parviendra à convaincre personne qu’il s’agirait d’un gâteau royal.

"On se demande ce que Theresa May ne comprend pas quand les Européens disent que l’accord du Brexit n’est pas renégociable", confie un diplomate européen.

Pendant deux ans, les Britanniques se sont laissé couler, inexorablement, dans un piège qu’ils ont eux-mêmes façonné. Une quadrature du cercle, où ils sont réduits à compulser sans fin les scénarios de sortie qui ne mènent nulle part. Il n’a jamais existé que trois scénarios, depuis le lendemain du référendum. Un Brexit, avec ou sans accord, ou pas de Brexit.

Londres a perdu sur toute la ligne. La perspective d’une sortie en grande pompe a volé en éclats sur la frontière irlandaise.

On attendait, durant ces deux ans, une diplomatie anglaise réputée comme l’une des meilleures du monde dans l’art de la négociation. Mais seuls des seconds couteaux sont venus. "Les meilleurs négociateurs ont décliné, refusant de participer au massacre d’un projet auxquels ils tiennent", poursuit ce diplomate. Bruxelles a la victoire amère. "Cela reste un jour triste", a conclu Jean-Claude Juncker lundi soir à Strasbourg.

Cette semaine, le Royaume-Uni a pris l’allure d’un Titanic en perdition dont l’orchestre, le Parlement, joue des airs en trois votes sans mesure ni partition. Il n’y a plus de dirigeant à bord. Sinon un "speaker" qui applique avec le panache d’une institution éternelle et la rigueur du métronome les règles antédiluviennes de la Chambre des communes.

Theresa May est à plat. Mardi, au premier vote, elle échoue une nouvelle fois à faire accepter l’accord sur le Brexit. Mercredi, au deuxième vote, les députés refusent un Brexit sans accord. Jeudi, au troisième vote, le Parlement demande une prolongation du Brexit pour éviter l’iceberg du 29 mars. Mardi prochain, elle pourrait redemander un nouveau vote sur les accords.

Le chef de l’opposition, Jeremy Corbyn, est devenu une girouette. Pro-Brexit, il a fini par soutenir l’idée d’un second référendum. Mais il ne maîtrise plus son camp, divisé. Comme celui des Conservateurs. Le jeu parlementaire britannique est à ce point figé qu’aucune troisième force politique ne trouve son chemin.

Boris Johnson et Nigel Farage ne sont d’aucun secours, tout occupés qu’ils sont à éructer de joie au balcon de leur propre tragédie.

Seule la Reine, impuissante en droit, n’a pas encore pris la parole. Son pays, pourtant, se dilue dans le poison que ses pires représentants aient inventé. Le Brexit.

Le navire n’a plus de capitaine. Il s’apprête à quémander une rallonge aux 27 chefs d’État ou de gouvernement, en sommet jeudi prochain à Bruxelles. L’Union européenne est sortie renforcée de l’épreuve du Brexit. Plus unie que jamais, avec toutes les cartes du Brexit en main. Elle devrait accorder une prolongation. Mais pour quoi faire? Et pour combien de temps?

Ce ne sera pas pour renégocier la sortie. "Ce traité est le seul possible", a martelé mercredi Michel Barnier, exhibant l’accord de 600 pages. Secrètement, l’Europe attend un retournement. "Nous ne prolongerons que s’ils font des élections ou un nouveau référendum", dit une source de la Commission.

"Qu’ils se barrent avant les élections"

La prolongation devrait être de courte durée. La date du Brexit étant reportée, les Britanniques restent membres de l’UE, contributeurs financiers et dans l’obligation d’envoyer des eurodéputés. "Si le Royaume-Uni fait encore partie de l’UE le 26 mai, le jour des élections, ils devront y participer", dit un porte-parole de la Commission. Quelle ironie. Le Royaume-Uni, désireux mais incapable de quitter l’Europe, participant aux élections. L’idée ne plaît pas à tout le monde, les sièges des députés britanniques sortants ont fait l’objet d’un accord de redistribution favorable, notamment, à la France. "Pour nous, l’intérêt, c’est qu’ils se barrent avant les élections. S’ils restent, ils devront y participer", confie le porte-parole d’un groupe politique influent dans les coulisses strasbourgeoises. De toute façon, ces élections, l’Europe ne peut les imposer. "Si l’UE imposait des élections au Royaume-Uni, ce serait l’apocalypse", ajoute-t-il.

Brexit

Les chefs d'Etat et de gouvernement européens ont réfléchi sur les futures négociations concernant la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne. Les dirigeants s'engageant à aller vite et à rester unis pour éviter que Londres n'arrache un accord trop favorable susceptible d'inspirer d'autres départs. Suivez toute l'actualité sur le Brexit dans notre dossier spécial >

Selon une doctrine majoritaire, les Britanniques auront droit à une prolongation de quelques semaines allant, au maximum, jusqu’à l’installation du prochain Parlement européen le 2 juillet.

Le président du Conseil européen, Donald Tusk, a joué sa propre partition en affirmant cette semaine, comme les Britanniques, qu’il faudrait un an de délai supplémentaire au Brexit. Ce serait, on le sent, dans l’hypothèse d’un nouveau référendum. Les cartes seraient-elles rebattues durant cette période? Non. De nouvelles négociations sont impossibles, car l’Union européenne, et la paix en Irlande, s’appuie non sur des contre-vérités ou des mesures de ruptures, mais sur des principes et une histoire dont il est impossible de changer le cours.

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