Aaron Bastani: "Le Royaume-Uni risque l'implosion"

Aaron Bastani, le fondateur de Novara Media, estime que si les Tories remportent les élection, les velléités d'indépendance en Écosse et de réunification de l'Irlande pourraient refaire surface. ©Saskia Vanderstichele

Fondateur de Novara Media, média alternatif qui redynamise la gauche anglaise, et soutien de Jeremy Corbyn, Aaron Bastani bouscule la politique britannique. À cinq jours des élections générales, il dit redouter une "implosion" du Royaume-Uni.

Vous étiez en faveur du Brexit. Que pensez-vous maintenant?

Je suis un eurosceptique et j’ai d’abord pensé que le Brexit pourrait nous donner l’opportunité de créer une espèce d’EEE (Espace économique européen) avec les pays nordiques sur une base plus socialiste. Et puis, dans les dernières semaines de la campagne, nous avons vu des contradictions apparaître, avec lesquelles nous nous débattons toujours. Il y a l’argument de l’isolement complet, avancé par une partie de la gauche, qui nous permettrait plus de marge de manœuvre, mais que je ne soutiens pas.

Le Brexit ne signifie plus seulement le départ de l’Union européenne, mais l’élaboration d’un accord de libre-échange avec les États-Unis. Or, je ne veux pas d’un marché commun avec les États-Unis. Mais les gens ont voté pour partir. La question est de savoir quel sens exact donner à ce vote. Aujourd’hui, je m’inscris dans le sillage de la politique du Labour en soutenant l’idée d’un autre référendum, même si je reste très critique au sujet de l’Union européenne.

Comment expliquez-vous le vote pour le Brexit?

Les phrases clés

"Je ne veux pas d’un marché commun avec les États-Unis."

"Le ‘leave’ l’a emporté à cause des gens qui ont vu leur niveau de vie chuter."

"Jeremy Corbyn pourrait être le prochain Premier ministre et un second référendum pourrait avoir lieu."

C’est une question de clivages. Si on analyse les votes lors du référendum pour le Brexit, on s’aperçoit que les grandes villes telles que Londres, Liverpool et Manchester, ont essentiellement voté pour le "remain". Le problème ressemble à celui que connaît la France: le décrochage des classes populaires qui ne vivent pas dans les métropoles.

On observe le même phénomène aux États-Unis. Pourquoi Trump a-t-il gagné en 2016? Grâce aux États du centre du pays. En province, les gens sont en colère contre la mondialisation, car ils subissent de plein fouet l’échec du système économique.

Par ailleurs, les retraités, qui ont voté majoritairement en faveur du Brexit, n’avaient pas grand-chose à perdre. Ils ont été plutôt épargnés par la crise économique et n’étaient pas vraiment concernés par le problème de l’emploi. On peut aussi pointer le racisme. Mais, en définitive, le "leave" ne l’a pas emporté à cause des racistes ou des conservateurs, mais à cause des gens qui, ces dix dernières années, ont vu chuter leur niveau de vie. Ils ont pensé que c’était à cause de l’UE. Pourquoi l’ont-ils accusée d’être responsable des privatisations, par exemple? C’est là que nous avons échoué. Le rôle fondamental de la gauche est de défendre un projet politique qui rassemble les gens autour d’un intérêt commun.

Si Boris Johnson l’emporte, l’Écosse va partir. L’Irlande pense à la réunification. Même le Pays de Galles parle d’indépendance.

Le Labour de Jeremy Corbyn a-t-il une chance de remporter les élections?

Lors des dernières élections, le Labour a réalisé son meilleur score depuis longtemps: 40%. Dans ce contexte, Jeremy Corbyn a évidemment une chance de remporter le scrutin. Boris Johnson est de moins en moins aimé. Cela va dépendre aussi de la position de l’Écosse, mais le Labour a la possibilité d’être le premier parti et ainsi on éviterait la constitution d’un gouvernement tory. De la sorte, Jeremy Corbyn pourrait être le prochain Premier ministre et un second référendum pourrait avoir lieu.

Ne craignez-vous pas une fragmentation de la Grande-Bretagne à la suite du Brexit?

Ce n’est pas un risque, c’est inévitable si c’est le Brexit des tories qui s’impose. Si Boris Johnson l’emporte, l’Écosse va partir. L’Irlande pense à la réunification. Même le Pays de Galles parle d’indépendance. Pendant longtemps, on leur a dit: "Vous êtes trop peu nombreux, vous n’arriverez pas à vous gouverner, etc." Mais, maintenant, ils voient le cas de l’Islande, de Malte et du Monténégro, et ils se disent que c’est possible. Mais je crois que ce phénomène de fragmentation se serait de toute façon produit à cause de l’effondrement de notre modèle économique depuis 2008.

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