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Brexit, l'addition s'il vous plaît!

©AFP

Londres et l'Europe se chamaillent sur la note que le Royaume-Uni devra payer au moment de quitter l'Union européenne. Le montant varie entre 20 et 100 milliards d'euros, voire plus, en fonction des sources. Les dernières rumeurs évoquent une facture oscillant autour des 55 milliards. Mais comment ces projections sont-elles réalisées? Pour comprendre, nous avons disséqué les comptes européens.

Avant toute chose, posons-nous la question de savoir Pourquoi les Britanniques doivent-ils payer quelque chose à l'Europe? Parce qu'ils ont décidé de quitter l'Europe. Mais, ce qui est important, c'est la façon dont on perçoit l'Union européenne. Est-ce un club de fitness? Une entreprise? Un mariage?

Si vous quittez un club de fitness, vous n'aurez certainement pas droit à une partie de la cafétéria et encore moins à emporter chez vous les poids et haltères de la salle. Il vous suffit d'arrêter de payer votre cotisation et parfois de continuer à vous acquitter de cette somme jusqu'à la fin officielle de votre abonnement.

Si vous quittez une entreprise en tant qu'actionnaire, quelqu'un achète vos actions. Ensuite, vous regardez combien ces actions valent, vous encaissez cette somme et vous êtes parti.

Si vous quittez votre conjoint(e), les factures ne s'arrêteront pas. Le devoir d'éduquer ses enfants reste intact pour les deux parents, et cela bien après avoir réglé tous les coûts liés au divorce. De plus, certains actifs et certaines dettes comme la maison et l'hypothèque doivent être redistribués entre les deux ex-partenaires.

→ Quitter l'Europe comme un club de fitness: quelque 8 milliards d'euros par an

L'idée que l'Union européenne est un club dont vous êtes membre ne vient pas de nulle part. David Cameron, Premier ministre au moment du vote sur le Brexit, avait décrit sans ambages l'UE comme "une organisation" à laquelle le Royaume-Uni adressera un chèque en guise d'adieu.

Alors quel sera le coût du Brexit dans l'exemple "club de fitness"? Pour répondre à cette question, il faut savoir quelle est la contribution annuelle du Royaume-Uni dans le budget européen. En 2014, le pays a versé 1% de son PIB dans les caisses européennes, soit 18,8 milliards de livres. En divisant ce montant par 52 semaines, on arrive environ à 350 millions de livres par semaine. Pour être précis, dans ces 18,8 milliards, le fameux "rabais britannique" obtenu par Margaret Thatcher dans les années '80 n'a pas été pris en compte. Si on le retire de la contribution britannique, on arrive à 14,4 milliards livres par an, selon les calculs réalisés par 'The Institute of Fiscal Studies'.

Par ailleurs, l'Europe a aussi dépensé de l'argent outre-Manche, notamment dans l'agriculture et dans la recherche au sein des universités britanniques. Une fois ces dépenses retirées de la note, on obtient une contribution nette du Royaume-Uni d'environ 8 milliards de livres par an, soit 0,4% du PIB britannique.

Reste à déterminer la durée de l'abonnement que Theresa May et ses concitoyens ont souscrit avant de quitter le club 'Europe'. Il y a des raisons de continuer à s'affranchir de sa cotisation pendant quelques années, parce que bon nombre des dépenses que les Britanniques ont engagées dans l'UE sont actées jusqu'à 2023. Les Britanniques devraient donc encore payer 45 à 55 milliards d'euros pour les six à sept années à venir.

→ Quitter l'Europe comme une entreprise: 10,8 milliards d'euros 

A l'inverse de la Belgique, l'Union européenne ne peut jamais présenter des comptes déficitaires. Les actifs de l'UE (bâtiments, terrains, créances, prêts, ...) étaient valorisés à 154 milliards d'euros en 2015. Du côté des dettes, on atteignait alors les 226 milliards d'euros, dont 65 milliards pour les pensions des fonctionnaires européens.

Au final, l'Europe présentait en 2015 des fonds propres de 72 milliards dans le rouge. Comme le Royaume-Uni verse actuellement 12 à 15% du budget européen, cela signifierait que les Britanniques devraient payer 8,6 milliards d'euros à 10,8 milliards pour quitter l'entreprise 'Europe'.

→ Quitter l'Europe comme son conjoint: de 23 à 96 milliards d'euros

La Commission européenne ne considère évidemment l'Europe comme un club de sport ou une entreprise. L'analogie avec le mariage, et du coup le divorce, est certainement celle qui colle le mieux au désir des Britanniques de quitter l'UE. Il y a ainsi plusieurs décisions prises par Londres qui continuent d'avoir un impact sur le sol européen et pour lesquelles le Royaume-Uni devra continuer de payer.

Il s'agit d'un calcul complexe. Les bureaux d'étude bruxellois Center for European Reforms (CER) et Bruegel se sont risqués à faire l'exercice plus tôt cette année.

De quoi parle-t-on?

> Les Pensions: Les fonctionnaires européens reçoivent une pension généreuse. En 2014, la moyenne s'établissait à 67.149 euros par an pour un peu moins de 30.000 personnes. Fin 2015, les futures obligations de retraite de l'UE ont été estimées à 63,8 milliards euros. Il n'y a pas de fonds de pension, ce qui signifie que tout n'a pas encore été payé. 2,3% des fonctionnaires actuels de l'UE sont de nationalité britannique et actuellement 8% des fonds européens de pension vont aux Britanniques (parce que l'Europe comptait moins de pays au moment où les Britanniques sont entrés dans l'UE). Mais la Commission peut aussi faire valoir que tous les fonctionnaires de l'UE ont aussi travaillé pour le Royaume-Uni et Londres devrait donc tout simplement payer le tarif classique de 12 à 15% du budget européen.

> "Le reste à liquider": C'est la plus grosse part de la facture. Comme pour le budget belge, chaque année le budget européen prévoit des 'crédits de paiements' qui peuvent être versés en cours d'année et des 'crédits d'engagements' pour financer des projets avec des versement étalés sur plusieurs années. Cette façon complexe de travailler fait que des dépenses inscrites dans le budget 2014-2020 ne pourraient être payées qu'en 2023, soit bien longtemps après que les Britanniques aient quitté l'Europe.

Selon l'institut Bruegel, le montant de ces deux crédits est estimé entre 241 et 249 milliards euros pour la fin 2018 et qu'au moment de partir, le Royaume-Uni devait s'acquitter d'une trentaine de milliards d'euros. Dans le jargon de l'UE, c'est ce qu'on appelle le 'reste à liquider". Les Britanniques n'utilisent pas ce système de double budget pour leurs propres comptes, ce qui rend les tractations encore plus difficiles au moment d'évoquer la facture du Brexit.

> Les autres obligations légales: La Commission européenne estime que le Royaume-Uni doit également payer les investissements qui auront été décidés à vingt-huit, mais qui doivent encore être mis dans le budget de l'UE. Il s'agit notamment d'investissements dans l'infrastructure, les bâtiments, la sécurité ou l'asile. Les think tanks CER et Bruegel estiment que ce montant se situera entre 143 et 148 milliards d'euros fin 2018. Il est important de savoir que la Pologne, en particulier, et d'autres pays d'Europe de l'Est reçoivent de l'argent pour ces investissements. Ils vont donc insister pour avoir une facture Brexit encore plus salée. 

> Un "petit" supplément: Le bureau Bruegel pointe aussi un ensemble supplémentaire de paiements pour lesquels un accord de principe a déjà été donné. Il s'agit notamment de l'aide agricole et des fonds pour l'administration de l'UE, qui s'élevent à 182,5 milliards d'euros en 2019 et 2020.

> Cela signifie que le compteur est déjà à 642 milliards d'euros dans les dépenses de l'UE pour lesquelles les Britanniques ont déjà donné leur feu vert, mais qui ne sont effectués qu'au moment de leur départ. En comptant la part de 12 à 15% des Britanniques, il est donc question de 77 à 96 milliards d'euros.

> Les risques: Il est encore plus difficile de se projet quand on parle des prêts et des garanties de l'UE. Au total, l'UE a 56 milliards d'euros en prêts, y compris de créances avec un pays comme l'Ukraine. Qu'adviendra-t-il si Kiev ne paie pas une partie de ces dettes dans les années à venir?

> Les actifs: Comment Londres va-t-elle négocier sa part des bâtiments de l'UE, des terrains et des avoirs. L'UE possède 8,7 milliards d'euros en bâtiments et en terrains. Selon Bruegel, on peut aussi monter jusqu'à 41 milliards si on prend en compte les actifs qui peuvent être considérés comme un atout que l'UE a accumulé au cours des 40 dernières années -en partie grâce aux Britanniques. Disons que Londres récupère 12 à 15% de celui-ci, soit 6 milliards d'euros. 

Enfin, la lenteur de la confection du budget de l'UE est à l'avantage de Londres jusqu'en 2023, parce que l'argent européen continuera à affluer vers les agriculteurs et les universités britanniques. Il s'agit d'un flux de 6 milliards d'euros par an, qui, après la Brexit, soit d'ici 2023 sera complètement coupé.

L'addition s'il vous plaît!

Selon nos calculs l'ardoise finale se situe entre 23 milliards d'euros et ... 96 milliards d'euros. Dans le scénario le moins douloureux pour Londres, on prend uniquement en compte le reste à liquider, la restitution des actifs et des créances, la contribution minime aux pensions et le rabais britannique de Thatcher, le Royaume-Uni ne verse que 23 milliards d'euros pour quitter l'Europe.

Dans le scénario inverse - tous les passifs possibles, aucun droit à l'actif et aucun rabais Thatcher- la note grimpe à 96 milliards.

L'accord de 45 à 55 milliards d'euros évoqué par les médias britanniques se trouve donc quelque part à mi-chemin entre les deux scénarios.

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