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Brexit: l'heure du sursaut a sonné pour les remainers

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Quelques heures après l’obtention d’un nouveau délai pour la sortie britannique de l’Union européenne, désormais repoussée au 31 octobre, les compteurs sont remis à zéro. La capacité de résistance de Theresa May et le verdict des prochaines élections européennes seront déterminants dans la suite du processus. Pour les remainers, l’heure du sursaut a sonné.

De retour à Londres, Theresa se trouve de nouveau face à une page blanche. Ce qui n’est pas forcément rassurant, puisqu’elle n’a maintenant que six mois, jusqu’au 31 octobre précisément - pour rendre une copie parfaite.

Les données de l’équation sont les mêmes: comment trouver une solution de sortie de crise avec un parlement profondément divisé, une majorité sur laquelle elle n’a plus aucune autorité, et une opposition qui va bloquer les négociations en cours pour mieux gagner les prochaines élections européennes du 23 mai?

La Première ministre devrait rester fidèle à sa stratégie qui, à défaut d’avoir permis une sortie ordonnée de l’Union européenne, a évité un Brexit sans accord: elle va temporiser, au moins jusqu’au scrutin du 23 mai. Plus précisément, elle va continuer de promouvoir les mérites de son accord de retrait, sans doute dès ce jeudi face au Parlement, avant deux semaines de vacances parlementaires.

Le mandat virtuel de Theresa May

Plus personne ne doute de ses prédispositions à l’apnée, ni de sa capacité impressionnante à provoquer l’asphyxie de ses opposants ou de ses critiques. Les nombreux dérapages des Brexiters durs, ces derniers jours, qui n’hésitent plus à menacer l’Union européenne de sabotage en cas d’accès de leur députés au Parlement, attestent qu’elle a gagné la bataille des nerfs.

Au sein de l’UE, les premières divisions affichées depuis le référendum, cette semaine, particulièrement entre Emmanuel Macron et Angela Merkel, suggèrent que la nervosité a changé de camp. A Bruxelles, mercredi, c’est bien le président français qui a irrité les partenaires européens en insistant, seul ou presque face au 27, pour limiter la durée de l’extension. Theresa May est pour la première fois apparue comme une alliée de l’Union européenne, face à des Brexiters durs dont elle s’est clairement affranchie et qui constituent désormais une menace claire pour la stabilité régionale.

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Les Vingt-Sept ont accordé cette extension relativement longue comme pour "donner mandat" à Theresa May. Ils savent que sa durée de vie à Downing Street est limitée. Le prochain créneau des Tories pour une motion de défiance se situera fin décembre, un an après leur précédente tentative. Cette fois, les chances de succès de Jacob Rees-Mogg, Boris Johnson, Dominic Raab et Mark Francois seront réelles. L’insistance d’Emmanuel Macron à réduire cette extension au 31 octobre prive May de deux mois qui auraient pu lui être précieux, mais ne changera pas fondamentalement la donne: les probabilités de la voir valider son accord de retrait et de démissionner dans la foulée sont plus réduites que jamais.

Huit jours après le début des négociations avec le Labour - censées permettre de trouver un compromis pour le maintien de l’Union douanière ou la conclusion d’accords commerciaux favorables après le Brexit -, le processus est complètement bloqué. La possibilité d’un compromis salvateur avant les élections européennes, le 23 mai, est infime. Jusqu’à hier, ces négociations visaient surtout à montrer aux dirigeants européens que le Royaume-Uni était officiellement toujours à la recherche d’une solution pour la sortie de crise, et que cette recherche était en soi le projet politique exigé par les 27 pour accorder un report.

Mais la réalité apparaît dans toute sa crudité aujourd’hui: toutes les voies menant vers un Brexit sont épuisées. Entre les deux conseils européens du 21 mars et du 10 avril, treize solutions ont été rejetées au Parlement.

Continuer de chercher des options alternatives, d’insister sur un accord de retrait, ou de réfléchir au maintien d’une union douanière, sera désormais essentiellement une question d’honneur et de respect des citoyens qui ont voté pour le Leave, mais cela ne mènera à rien tant les positions sont figées.

Les Brexiters durs sont pris au piège

La tenue, presque inévitable, des élections européennes dans six semaines, est une heureuse coïncidence du calendrier pour les remainers et les partisans d’une seconde consultation du peuple après celle de 2016. Ils vont en profiter pour transformer ce miraculeux scrutin en mini-référendum, alors que les Brexiters durs vont probablement s’en servir comme défouloir.

 

Du coup, les Brexiters durs voient le piège se refermer sur eux :

Ne pas faire campagne les ferait sortir de l’échiquier. Un parti qui ne participe pas à un scrutin cesse d’exister.

♦ Faire une campagne classique véhiculerait l’idée qu’ils peuvent toujours transformer l’Union européenne, et donc le Royaume-Uni, depuis Strasbourg. La thèse de la perte de contrôle, qui a été à la base de l’argumentaire des pro-Brexit lors du référendum de 2016, volerait en éclats.

♦ Faire une campagne agressive et menaçante, dans la tonalité récente des leaders de l’ERG, mouvement eurosceptique du parti tory, qui ont promis de faire du Royaume-Uni le cheval de Troie de l’UE, serait un joli baroud d’honneur. Mais cela augmenterait la caisse de résonance et l’intérêt autour de cette élection, dans une époque où l’hystérie est la matrice de l’attention. Or, la participation sera la première métrique.

Celle-ci se situe historiquement à des niveaux planchers au Royaume-Uni, loin des étiages des autres pays membres, mais n’a pas forcément été dans une tendance baissière lors des derniers scrutins. Elle a même légèrement augmenté lors des élections de 2014 (35,6%) par rapport à celles de 2009 (34,7%), et surtout par rapport à celles de 1999 (24%). Elle se situait entre 32 et 36% dans les années 80 et 90. L’ironie serait de voir ce scrutin établir un (petit) record, c’est-à-dire dépasser la barre des 38%, alors que ce scrutin britannique est présenté comme le plus moribond de l’histoire de l’UE.

Et pourtant, il ne serait pas étonnant que le compréhensible sentiment de dégoût qui a dominé ces dernières semaines face à cette perspective de nouvelles élections européennes, trois ans après le référendum, cède la place à un sursaut démocratique.

Car une chose est certaine: la campagne sera très polarisée, au point d’être la suite logique du scrutin de 2016, et potentiellement un avant-goût du second référendum. Ou peut-être les deux. Les six semaines à venir seront donc parlantes, vibrantes, intenses. En un mot, démocratiques.

Le Labour en position de force pour les européennes

Ces semaines pourraient également permettre de clarifier les rapports de force au sein de chaque parti, tout particulièrement chez les Tories.

L’élection d’un nouveau leader, à la rentrée prochaine au plus tôt, mènera très certainement à l’arrivée d’un Brexiter dur à Downing Street (Johnson, Raab ou Gove). Cette élection du nouveau leader tory, qui dépend de l’improbable démission de May, viserait en effet avant tout à solutionner le Brexit, et il est probable que les Tories prendraient le chemin inverse de celui emprunté par May: vers le durcissement.

Mais de la façon la plus paradoxale, il n’est pas du tout acquis que la position eurosceptique domine lors des prochaines élections européennes.

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Les derniers sondages indiquent en effet une très nette avance du Labour (37-38% contre 23% pour le parti conservateur), beaucoup plus nette que dans les sondages sur d’éventuelles élections générales. Ce différentiel entre les deux élections s’explique par le fait que ce scrutin du 23 mai sera bien un plébiscite pour ou contre l’Europe, et que le Labour incarne une position beaucoup plus europhile que le parti tory, malgré les ambiguïtés de Jeremy Corbyn.

Face à une défaite lourde, le parti conservateur pourrait être tenté de limiter les dégâts en mettant en sourdine son europhobie, voire en clarifiant la ligne du parti. Au-delà de l’avenir du Brexit, c’est celui du parti conservateur qui est en jeu, avec un risque réel d’éclatement si les divergences entre europhiles et eurosceptiques se cristallisent.

Environ un tiers de ses 313 députés sont des Européens convaincus, et la nette majorité de ceux qui étaient en fonction en 2016 étaient en faveur du maintien dans l’Union européenne, suivant le mot d’ordre du Premier ministre d’alors, le téméraire David Cameron.

Bien sûr, les Tories durs pourraient miser sur la politique du pire en espérant qu’une lourde défaite pousse Theresa May à la démission, fin mai. Mais là aussi, leur légitimité à durcir le processus du Brexit après une victoire des pro-européens serait sujette à questionnements.

Downing Street ne va pas faire de campagne active, et va seulement garantir la poursuite du processus, ne serait-ce que pour éviter le Brexit sans accord, programmé le 1er juin si les élections ne sont pas organisées. Tout en continuant de promouvoir son impossible accord de retrait.

La fenêtre de tir est étroite. Theresa May a franchi le Rubicon ces derniers jours, et dans sa volonté première de sortir le Royaume-Uni de la plus grande crise de son histoire récente, elle semble avoir fait le plus dur. Même si, comme le président du Conseil européen Donald Tusk l’a suggéré la nuit dernière, une nouvelle extension, au-delà du 31 octobre, ne serait pas étonnante.

Sept mois avaient été nécessaires pour inscrire dans la loi le référendum de 2016.

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