Coalition culturelle contre le Brexit

©Prezat Denis/Avenir Pictures/ABACA

8 ans après Occupy London, une cohorte d’artistes galvanisés par Thom Yorke de Radiohead est vent debout contre un Brexit qui minerait le rayonnement culturel britannique et stopperait la contribution européenne au secteur. Trombinoscope de la gauche anticapitaliste.

L’attraction des talents et l’ouverture sur le monde sont absolument primordiales dans les métiers créatifs. Sans surprise, des dizaines d’artistes renommés ont pris part à la marche pour un second référendum à Londres, samedi dernier, qui a été la plus importante manifestation depuis celle contre la guerre en Irak en 2003. D’autres ont adressé une lettre ouverte à Theresa May. Peuvent-ils vraiment peser dans le débat?

Dossier Brexit

Comment s'y retrouver dans l'imbroglio du Brexit? Toutes les infos et analyses dans notre dossier spécial >

À dix jours de la potentielle sortie britannique de l’Union européenne, les amateurs d’opéra pourront encore s’offrir plus de 4 heures d’exception, en se rendant dans les cinémas de Bruxelles (White Cinema), Mons, Gand, Tournai ou Mouscron mardi prochain. "La Forza del Destino" de Verdi sera retransmise en direct de la Royal Opera House de Londres dans plusieurs centaines de salles du monde entier, avec l’exceptionnelle soprano russe Anna Netrebko et le ténor allemand Jonas Kaufmann, sous la direction de l’Italien Antonio Pappano.

La Royal Opera House existait bien avant l’idée même d’Union européenne, puisqu’elle a été fondée en 1732, sur ce même site de Covent Garden. Elle a survécu à toutes les tragédies humaines depuis trois siècles et résisterait au tremblement de terre géopolitique d’un Brexit sans accord.

Le directeur général, Alex Beard, a toutefois alerté dès le début du processus de retrait sur les risques que ferait peser un Brexit sans accord sur certaines représentations, par exemple dans des cas de maladies d’un(e) artiste qui exigerait le remplacement quasi immédiat par un profil de haut vol, souvent venu expressément de l’étranger. "Le Royal Opera fait face à ce scénario environ douze fois par an, a-t-il souligné. Tout ce qui retarde l’entrée sur le territoire britannique, même d’un jour ou de quelques heures, peut causer l’annulation d’un concert, ce qui signifie que nous dépendons énormément des artistes européens."

"Nous sommes sur le point de commettre une très sérieuse erreur pour notre gigantesque industrie."


La "vraie" gauche

Ce qui est une inquiétude pour la plus prestigieuse institution culturelle britannique peut devenir un handicap pour les autres acteurs de l’industrie créative. Ce n’est pas un hasard si de très nombreux artistes musicaux ont participé à la manifestation de samedi à Londres, la plus importante depuis celle contre la guerre en Irak en 2003 puisqu’elle a attiré environ 1 million de personnes. On y a notamment aperçu Thom Yorke, Years & Years, Fatboy Slim, Blur, le chanteur des Pet Shop Boys, etc. Ils ont également été très présents sur les réseaux sociaux.

©Prezat Denis/Avenir Pictures/ABACA

La présence de Yorke, chanteur de Radiohead, a eu une importance symbolique particulière, notamment pour une gauche anticapitaliste qui ne sait pas forcément toujours où se situer par rapport à l’Union européenne. Les atermoiements du leader du parti travailliste Jeremy Corbyn sur l’organisation d’un second référendum attestent qu’il existe bien deux gauches sur cette question. Une gauche anticapitaliste, celle incarnée par Thom Yorke chez les artistes, est bien favorable à l’esprit européen. "Please stop, you’re fucking everything up", est le message qu’a posté l’interprète de "Fake plastic trees". Un message fort, huit ans après un concert de soutien organisé au cœur de la City, près des tentes des activistes d’Occupy London contre les dérives de la finance, aux côtés des chanteurs de Massive Attack.

"Please stop!"

Marché de l’art | Accélération des transferts d’œuvres

Galeries et musées sont aussi dans l’incertitude. Le ministère britannique de la Culture a même invité le monde de l’art à prendre ses précautions et à accélérer les transferts d’œuvres avant les dates fatidiques du Brexit pour éviter d’éventuels blocages. Au pavillon britannique de la Biennale de Venise, on s’est d’ailleurs exécuté et des collectionneurs ont également préféré laisser certaines œuvres dans l’Union européenne le temps que la situation se décante. Impossible toutefois d’évaluer le volume d’œuvres ayant fait l’objet de ces mesures de précaution. Les droits de douane pourraient également impacter le marché londonien, qui représente un cinquième du marché mondial de l’art. Les marchands d’art se préparent à de possibles retards à la frontière, avec un coût estimé à 1.500 à 2.000 euros par jour d’attente supplémentaire à Calais ou Douvres.

Ces derniers sont déjà passés à l’offensive il y a quelques mois en cosignant une lettre ouverte rédigée par Bob Geldof et adressée à Theresa May. Rita Ora, Brian Eno, Ed Sheeran ou encore Sting, avaient cherché à alerter la Première ministre sur les risques que ferait peser le Brexit sur l’influence culturelle mondiale des Britanniques. "Nous sommes sur le point de commettre une très sérieuse erreur pour notre gigantesque industrie et le vaste réservoir de génies encore inconnus qui vivent sur cette petite île", prévenaient les signataires.

Le musicien Peter Gabriel, fondateur du festival Womad (World of Music, Arts and Dance), organisé chaque été depuis 1982, a également tiré la sonnette d’alarme sur les réticences grandissantes des artistes à s’engager en raison des inconnues pesant sur la suite du processus et sur le potentiel besoin de visas.

Au-delà des stars, les inquiétudes portent aussi sur les milliers d’artistes moins exposés et d’intermittents, qui bénéficient depuis des décennies des contributions européennes. Celles-ci s’établissent à 40 millions de livres par an (47,2 millions d’euros). Une manne qui ne tient plus qu’à un fil.

L'incompétence au pouvoir

Dans un texte consacré au Brexit, extrait de son nouvel essai, "Réflexes primitifs" (Payot), le philosophe allemand Peter Sloterdijk s’interroge sur les leçons à tirer du grand chaos actuel? Il représente "un épisode de politique expérimentale", déclare Sloterdijk. Ce qui signifie qu’il "existe apparemment au sein des populations modernes un ardent désir de voir l’incompétence au pouvoir".

La question est en effet celle-ci: comment cette nation "à la normalité la plus garantie de la terre, plus apaisée et habituée au conflit qu’aucune autre", a-t-elle pu céder à une telle agitation en se retournant, d’une certaine façon, contre elle-même? La réponse est à chercher du côté des mass medias: "Les médias de communication modernes sont partout en mesure de plonger les électorats dans la confusion. Ils disposent du potentiel de déstabiliser des démocraties, même mûres." Le profil de nos démocraties contemporaines est donc double: en surface, un échange d’arguments, mais, dans le fond, "une confrontation permanente entre des épidémies stratégiques et des vaccinations". Ces épidémies sont le fait d’un populisme dont on sait qu’il cultive le goût du simplisme agressif et de la désinformation.

Désormais, on sait que le populisme cache également un nihilisme profond. Le "brexiter" acharné admettait parfaitement que sa victoire ne servirait à rien car, selon lui, la politique ne mène à rien. Pour le partisan du "leave", il ne s’agissait pas seulement de sortir de l’Europe, mais bien de sortir tout simplement de la réalité elle-même. Face à "l’irresponsabilité du pouvoir", Sloterdijk en appelle donc à "la résistance des adultes". Mais qui sont exactement les adultes dans notre monde actuel sinon peut-être ces jeunes qui, un peu partout dans le monde, réclament des perspectives politiques et non une course folle vers l’abîme?

Simon Brunfaut

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité