interview

"Créer la taxe carbone européenne est l'une de mes options favorites"

©BELGA

Il occupe l’un des postes les plus difficiles de la Commission européenne. L’Allemand Günther Oettinger prépare le prochain cadre financier européen, qui jalonnera les budgets annuels de l’Union après 2020. Il balise donc l’action de l’Union européenne d’après le Brexit, d’après la fin du mandat d’Angela Merkel et d’Emmanuel Macron. Alors que les discussions entre chefs d’État et de gouvernement sur l’avenir de l’Union ont pris une intensité inédite avec le discours du Président français à la Sorbonne, et en attendant la formation du prochain gouvernement allemand, le commissaire prépare la proposition de cadre budgétaire qu’il doit déposer en mai prochain en faisant le tour des capitales. Il était au Parlement fédéral belge, vendredi, où nous l’avons rencontré.

En raison du Brexit et des nouveaux défis auxquels l’Union européenne est confrontée, vous estimez qu’il faudra trouver près de 25 milliards d’euros par an dans le prochain cadre budgétaire. Où va-t-on trouver cet argent?

Effectivement, après le départ des Britanniques, nous aurons un trou budgétaire structurel d’environ 12 à 15 milliards. Et quand on regarde les dépenses, il nous faut investir au niveau européen quand il y a de la valeur ajoutée: dans le contrôle des frontières communes, les migrations, les programmes d’aide au développement pour avoir une approche commune en Afrique, dans les régions instables, dans les projets de recherche, dans la défense… Il serait ici judicieux d’investir 10 milliards d’euros ou plus par an via le budget européen pour activer de la valeur ajoutée.

Comment fermer ces deux "trous"? S’agissant de l’écart généré par le Brexit, je propose qu’il soit comblé pour moitié par des coupes dans la structure budgétaire existante, et pour moitié par des financements additionnels de nos États membres.

CV express

Naissance en 1953 à Stuttgart (sud-ouest de l’Allemagne), il étudiera le droit et les sciences économiques.

En 2005, il devient ministre-président du Bade-Wurtemberg, il dirige aussi la branche régionale de son parti.

En 2010, il entre dans la Commission Barroso II comme commissaire à l’Énergie.

À l’arrivée de Juncker, il devient commissaire au Digital. Après le départ de Kristalina Georgieva, il prend le poste de commissaire au Budget en janvier de cette année.

Donc vous demandez à la Belgique, et aux autres, de payer un peu plus – de quoi parle-t-on?
Un peu plus, oui, Plusieurs centaines de millions par an. À côté de cela, l’Europe a de nouvelles responsabilités. Nous investissons à la place des États membres. Et là il y a un argument clair pour dire que ce doit être 80%, 90% d’argent frais, de revenus additionnels venant de nos États membres.

À côté des subsides européens, le plan Juncker a montré comment utiliser l’argent public comme levier pour "pomper" de l’argent privé dans l’économie. Doit-on s’attendre à voir progressivement diminuer les subsides européens?
Le plan Juncker est un instrument additionnel parfait. Il faut regarder au cas par cas, région par région, projet par projet. Parfois, les garanties, les prêts sont efficaces. Mais souvent, on a besoin de cash, de dépenses, de cofinancement. Dans notre examen des dépenses, nous contrôlons nos fonds d’investissement pour voir comment optimiser nos instruments pour la prochaine période financière. Mais sans subsides, de nombreux projets dans les régions ne décolleraient pas. L’aide aux fermiers par exemple, à la recherche, l’investissement dans le calcul à haute performance… On a besoin des deux.

Il faut de nouvelles ressources pour le budget européen: des contributions des États, mais aussi des ressources propres pour l’Union. La réflexion a été entamée par Mario Monti, l’ex-Premier ministre italien. Il a notamment suggéré une taxe carbone. Où en est-on?
Le groupe de haut niveau de Mario Monti a proposé huit ou neuf instruments, et nous sommes en train d’analyser deux ou trois d’entre eux pour les utiliser dans le prochain cadre financier pluriannuel. Et effectivement, la taxe carbone, ainsi que l’argent du système européen de droits d’émissions (ETS), pourrait être l’une de mes options favorites.

Donc clairement: vous demandez une taxe sur le CO2 aux frontières de l’Union?
Le système ETS est une législation européenne. Les politiques de changement climatique sont essentiellement européennes. Mais l’argent récolté par le système ETS va aux budgets nationaux. Donc le transférer comme revenu du budget européen serait logique. Mais si ça va dans le budget de l’Union, ça n’est plus dans les budgets nationaux… Il y a donc un trou à combler.

Je répète: vous demandez une taxe sur le CO2 aux frontières de l’Union?
Il est encore trop tôt, on regarde ça. C’est une discussion avec les commissaires au Climat, à l’Énergie, aux Affaires économiques. C’est un processus, il faut voir quelle sera la proposition de la Commission, probablement en janvier de l’année prochaine.

LES PHRASES CLÉS

"Le trou créé par le Brexit, je propose qu’il soit comblé pour moitié par des coupes dans la structure budgétaire existante, et pour moitié par des financements additionnels de nos États membres."

"Il serait logique de transférer l’argent récolté par le système européen de droits d’émissions (ETS) au budget européen."

Vous préparez le futur cadre financier de l’Union au moment où les chefs d’État et de gouvernement discutent de l’avenir de l’Union. Comment intégrez-vous cela? Personne ne sait vraiment où on va…
Aujourd’hui je suis au Parlement et au gouvernement belge, la semaine prochaine je serai à Stockholm: je vais dans chacun des vingt-sept États membres pour en parler, rencontrer des ministres, des Parlements nationaux, nous avons des conférences. Tout cela pour entendre les attentes, voir comment arriver à une proposition équilibrée, entendre les lignes rouges de chacun. C’est difficile, mais in fine il faudra l’unanimité…

Vous utilisez le terme "ligne rouge", comme le chef de file du parti libéral allemand, Christian Lindner, à propos des propositions d’Emmanuel Macron. Quel est l’état d’esprit à Berlin?
La Grande coalition se termine; la coalition jamaïcaine est sans doute la seule option. Il n’y a aucun doute que les plus petits partenaires de la coalition – CSU, libéraux et verts – ont des positions très différentes. Mais nos citoyens attendent une coalition à la fin de ces négociations. Tout le monde va devoir se montrer souple par rapport à ce qui a été dit pendant la campagne.

Vous avez été le premier à faire savoir que Wolfgang Schäuble ne serait plus ministre des Finances. Peut-on s’attendre à ce que le poste revienne à Christian Lindner, comme les libéraux le souhaitent?
Les négociations vont commencer sur des discussions de substance: trouver un accord sur la migration, le budget national, la politique industrielle, le secteur automobile et le diesel, les projets de recherche. La question des postes sera pour le dernier jour. À ce stade, il n’y a pas de raison de dire que la CDU et la CSU n’ont pas d’intérêt d’avoir le ministère des Finances. Pas du tout.

Je reviens à Bruxelles: contrairement à Emmanuel Macron, le président de la Commission ne veut pas d’un budget de la zone euro. Pourquoi?
Cette idée est apparue en 2011. À cette époque, nous n’avions pas 19 membres de la zone euro, et nous avions 28 membres de l’Union. Après le départ du Royaume-Uni, la zone euro représentera 85% du produit intérieur brut de l’Union. Et certains des membres qui ne sont pas dans la zone euro ont à la fois l’intérêt et l’obligation de la rejoindre. Donc la différence entre zone euro et Union européenne s’amenuise. Nous avons besoin d’instruments dans le budget de l’Union européenne disponibles pour les membres de la zone euro et pour les candidats – c’est à dire tous sauf le Danemark.

Le budget européen représente moins de 1% du PIB européen. Pour le prochain cadre, vous plaidez pour "plus de 1,0%". Vous vous inscrivez dans la logique des petits pas. On pourrait traduire le discours d’Emmanuel Macron comme un appel à avancer au contraire à grand pas…
Macron décrit une vision qui va au-delà de 2025. Je travaille sur le court et moyen terme. À la fin du prochain cadre pluriannuel, nous aurons peut-être une image plus large. Pour l’instant, je m’occupe des écarts existants. Nous avons besoin d’une vision ambitieuse, mais réaliste. Pas irréaliste…

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