analyse

Game over pour le Brexit de May

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Le Brexit élaboré par Theresa May est maintenant enterré. Reste le Brexit sans accord, qui aura lieu le soir du 29 mars si, de façon très surprenante, les Communes ne votent pas contre ce mercredi. Ce rejet probable mettra les députés face à un nouvel horizon, et face à la même question que celle à laquelle ils ont dû répondre à partir de l’été 2016: quel Brexit veulent-ils?

Les Communes se sont tues quelques secondes, puis des murmures ont suggéré le pire, au moment même où Theresa May prenait la parole pour défendre une toute dernière fois son accord sur le Brexit, avant le vote prévu dans la soirée. Et si la Première ministre, victime d’une extinction de voix partielle, ne pouvait pas parler?

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Comme toujours depuis près de trois ans, elle a courageusement fait face pendant une heure, malgré une gorge particulièrement enrouée. "Vous devez entendre la voix de Juncker", a-t-elle lancé, déclenchant les rires des députés des deux camps. Ces derniers ne lui ont ensuite fait aucun cadeau, tant dans leurs questions que dans leur vote de début de soirée. Ce 12 mars, qui aurait pu être le jour de triomphe de la Première ministre, est devenu celui du procès de son Brexit. Comme à la mi-janvier, où son accord conclu avec l’UE avait été rejeté de la façon la plus spectaculaire pour un gouvernement depuis près d’un siècle, le verdict a été clair: 391 voix contre, 242 pour.

Et maintenant?

→ Ce mercredi. Les députés britanniques se prononcent ce mercredi dès 20h sur la possibilité de sortir de l'Union européenne sans aucun accord, alors qu'il reste seize jours avant la date prévue du divorce. Quasiment aucune chance de voir sortir un YES, puisque les Communes se sont déjà prononcés contre lors d'un vote non contraignant, fin janvier.  

→ Si cette option du "no deal" est effectivement rejetée ce soir, le Parlement votera à nouveau jeudi, cette fois sur une proposition de report "limité" du Brexit. 

La veille, pourtant, en toute fin de soirée, elle avait parfaitement finalisé l’emballage de son paquet avec Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, rencontré à Strasbourg en dernière minute. Après deux mois de négociations, elle avait présenté de menues modifications suggérant que l’accord sur le filet de sécurité avait désormais des "garanties juridiquement contraignantes", autrement dit que l’UE ne pourrait pas s’opposer à une décision unilatérale britannique de lever le filet de sécurité, à la frontière irlandaise, en cas d’échec des négociations commerciales.

"Les membres de cette Chambre doivent se demander s’ils veulent faire du Parfait l’ennemi du Bien."theresa May

L’effet blast recherché n’a pas duré plus d’une nuit. L’attorney general Geoffrey Cox a indiqué, dans un avis juridique hypertrophié, que les risques restaient "inchangés". Devant les Communes, il a ensuite mis en évidence le caractère grotesque de l’exercice de la communication de la veille à Strasbourg. "Soyons clairs à propos de ces interprétations à la lettre de ces textes en noir et blanc: un Etat souverain a un droit de retrait si un traité n’est plus compatible avec ses intérêts fondamentaux, ou si des circonstances fondamentales ont changé." Autrement dit, le risque pour le Royaume-Uni, dans le cadre des négociations qui auraient suivi ce Brexit, n’aurait pas été de ne pas être capable de lever le filet de sécurité, mais de le faire sans tenir compte des conséquences. À savoir le durcissement des positions de l’UE dans le cadre d’un rapport de force clairement déséquilibré, notamment sur la question de la frontière irlandaise.

36 heures déterminantes

Le 29 mars, le Royaume-Uni quittera l’Union européenne. Que se passera-t-il si Bruxelles et Londres ne trouvent pas un accord pour une sortie "ordonnée"? Retrouvez ici notre tour d’horizon - non exhaustif - en dix exemples.

Après avoir consulté leurs experts juridiques, l’European Research Group, principal mouvement eurosceptique au sein du parti tory, et le DUP nord-irlandais, dont les dix députés assurent à eux seuls la survie de la majorité conservatrice, ont confirmé leur rejet de cet accord. Le leader du parti travailliste Jeremy Corbyn était déjà passé à l’attaque, en rappelant que la poignée de main de la veille entre May et Juncker n’était que symbolique, les clarifications juridiques n’ayant pas été intégrées à la base de l’accord du 25 novembre. "En plus de trois mois, le gouvernement n’a pas changé le moindre mot à cet accord! Pas un seul!"

Theresa May pouvait-elle réellement faire mieux que cet accord bancal sur le Brexit? Une députée travailliste l’a interpellée, à juste titre, sur l’impossibilité de trouver une solution sur la question de la frontière irlandaise tant que les négociations commerciales entre l’UE et le Royaume-Uni, censées se tenir entre le 29 mars 2019 et le 31 décembre 2020, n’étaient pas conclues. Theresa May a rappelé, également à juste titre, que "négocier de futurs accords commerciaux est légalement impossible tant que le Royaume-Uni est membre de l’UE". Cet échange a mis en évidence l’insurmontable contradiction de cette sortie britannique de l’UE: seule une prise de distance avec la légalité pouvait permettre d’aboutir à un accord légal, solide et non risqué pour la frontière irlandaise.

"Les membres de cette Chambre doivent se demander s’ils veulent faire du Parfait l’ennemi du Bien", a tancé Theresa May lors de sa dernière intervention avant le vote.

 

Et maintenant?

Bourse

Douche froide pour la livre sterling

La monnaie britannique a décroché en pleine séance ce mardi, réagissant vivement aux propos de Geoffrey Cox. "C’était l’avis qui comptait le plus, et maintenant qu’il est clair que l’accord récent ne fera pas le poids, la porte est ouverte pour que la livre baisse encore face au dollar", a expliqué Naeem Aslam, analyste pour Think Markets. À la clôture des marchés européens, la livre sterling perdait 0,56% face au dollar et 1,01% face à l’euro.

Le Brexit élaboré par Theresa May depuis près de trois ans est maintenant enterré. Reste le Brexit sans accord, qui aura lieu le soir du 29 mars si, de façon très surprenante, les Communes ne votent pas contre ce mercredi. Ce rejet probable mettra les députés face à un nouvel horizon, et face à la même question que celle à laquelle ils ont dû répondre à partir de l’été 2016: quel Brexit veulent-ils? La réponse à cette question semblant à ce jour impossible, ils se prononceront jeudi sur le report, voire sur d’autres possibilités (élections anticipées, second référendum). Certains voient la démission de Theresa May comme la seule voie possible. Mais sa succession éventuelle sera confrontée aux mêmes problématiques.

Après le verdict, plus enrouée que jamais, la Première ministre n’a donné aucune indication en ce sens, préférant insister sur l’ampleur du défi qui attend les Communes, peut-être plus grand encore que celui qu’elle a tant bien que mal relevé depuis 2016. "Voter contre une sortie sans accord, puis pour une extension, ne réglera pas les problèmes auxquels nous faisons face. L’Union européenne voudra savoir ce que nous voulons faire de cette extension. La chambre des Communes va devoir répondre à cette question." Les 36 prochaines heures seront déterminantes dans la suite du processus.

Brexit

Les chefs d'Etat et de gouvernement européens ont réfléchi sur les futures négociations concernant la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne. Les dirigeants s'engageant à aller vite et à rester unis pour éviter que Londres n'arrache un accord trop favorable susceptible d'inspirer d'autres départs. Suivez toute l'actualité sur le Brexit dans notre dossier spécial >

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