Gina Miller: "Une dernière chance de stopper le Brexit"

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L’avocate Gina Miller est l’une des grandes figures de l’histoire du Brexit, et sans doute celle qui a le plus œuvré pour essayer d’empêcher la sortie britannique de l’Union européenne. À quelques jours d'un scrutin de haute importance, elle nous livre son analyse de la situation politique en Grande-Bretagne.

Après avoir obtenu d’une cour de justice, en 2016, que le Brexit soit validé par le Parlement, Gina Miller a saisi avec succès la Cour suprême pour annuler la suspension du Parlement par Boris Johnson, au mois d’octobre. Depuis, elle a lancé une action, Remain United, pour inciter les électeurs favorables au maintien à voter tactiquement pour priver Johnson d’une large victoire. Elle croit encore que le Brexit peut être évité.

À l’approche de l’élection générale (jeudi 12 décembre), les différents sondages sont plutôt à l’avantage du parti tory, ce qui signifie qu’il pourrait avoir la confortable majorité nécessaire pour valider son accord sur le Brexit. N’est-il pas déjà trop tard pour stopper la sortie britannique de l’Union européenne?

Gina Miller. ©Bloomberg

Si vous regardez la dernière ligne droite de l’élection de 2017 et que vous la comparez avec ce scrutin, vous constatez qu’il y a des similarités. La dernière chance de stopper le Brexit est d’opérer un vote tactique. Dans ce système électoral uninominal, qui n’est pas à l’avantage des petits partis, les électeurs doivent s’unir derrière le parti le mieux placé pour empêcher Boris Johnson d’obtenir une majorité qui lui permettra de réussir son Brexit. C’est la seule carte dont les remainers disposent à l’heure actuelle, et il n’y a que comme cela qu’ils obtiendront soit un second référendum, soit un vote parlementaire sur le Brexit. Les remainers ont du mal à trouver un consensus, et le temps urge, car Boris Johnson pourra valider son Brexit avant Noël s’il remporte aisément cette élection.

La volatilité des votes est élevée, et nous pouvons persuader des citoyens favorables au maintien dans l’UE de voter, par exemple, pour le candidat du Labour, contre le candidat tory, dans leur circonscription, même s’ils ne veulent pas le voir arriver au pouvoir. Nous savons qu’à moins d’un miracle, la Labour n’obtiendra pas de majorité pour gouverner.

Plus de trois ans après le référendum, les gens semblent fatigués d’entendre parler du Brexit.

Je dirais au contraire que c’est la première chose dont ils veulent parler. Selon une récente étude, le Brexit est le premier sujet de discussion des citoyens. Et quel que soit leur avis sur la question, ce sera leur première préoccupation au moment d’aller voter. Le problème de cette campagne est que le Labour n’a pas été assez clair sur l’idée que cette élection devait avant tout mener à un second référendum, alors que dans le même temps, beaucoup de gens qui seraient prêts à voter pour le LibDem n’imaginent pas qu’il pourra constituer un gouvernement pour révoquer le Brexit.

Je pense vraiment que quitter l’Union européenne entraînera la fin du Royaume-Uni.
Gina Miller

Certains pensent qu’à ce stade, la pire chose qui pourrait arriver pour le Royaume-Uni serait une absence de majorité claire, entraînant un nouveau blocage parlementaire plus insoluble que ceux qui ont eu lieu depuis un an…

(Ironique)...  et pourquoi pas la guerre civile ? Le prochain gouvernement, même un gouvernement de coalition, pourra toujours décider de convoquer un second référendum, qui permettra aux citoyens de définir une nouvelle voie en six mois.

Et si les Britanniques votent de nouveau pour le Brexit?

Entretemps, il y aura probablement de nouvelles négociations, une nouvelle approche du Brexit. On peut penser que les électeurs auront le choix entre plusieurs options dans un tel référendum, comme un vote pour le Brexit, selon le deal de Johnson, et d’autres possibilités. Ce ne sera pas un vote aveugle, comme celui de 2016.

Le Brexit représente-t-il un risque pour l’existence du Royaume-Uni en tant que tel?

Je pense vraiment que quitter l’Union européenne entraînera la fin du Royaume-Uni. Mais les conservateurs n’en ont pas conscience. Quand vous regardez les études d’opinion, il ressort que l’avenir de l’Union ne représente pas du tout une priorité pour eux. Si vous leur demandez s’ils s’intéressent au sort de l’Écosse après le Brexit, leur réponse est majoritairement "non". Le plus important pour eux est de faire revenir les électeurs qui ont rejoint le parti du Brexit, afin de reconsolider le parti tory.

Quel a été votre première motivation lorsque vous avez décidé d’intervenir sur le Brexit ? Était-ce avant tout une volonté de stopper le Brexit, ou de faire respecter certains principes démocratiques ?

Je suis intervenu dès le début de la campagne référendaire, en 2015. J’ai été convaincue tout au long de cette campagne qu’aucun camp ne croyait vraiment en la possibilité d’un vote favorable au Brexit, ni de ce qu’un Brexit signifiait réellement. Les gens croyaient que le Brexit consistait juste à décider de dire stop, puis de partir. Il y a eu un réel déficit de compréhension des enjeux, alors que le Brexit nous faisait revenir 45 ans en arrière, une période durant laquelle toutes nos façons de voyager, de travailler, de vivre ont été transformées.

Avant le référendum, la question de la sortie de l’Union européenne n’était pas une priorité. Si vous regardez les débats politiques de cette époque, ou les sondages, personne ne parlait vraiment de l’UE. David Cameron a ouvert une brèche. Très peu de personnes avaient en réalité un problème avec l’UE.

La vérité, c’est que personne ne demandait de référendum sur l’Europe. Cela est venu des politiciens.

Les Britanniques sont de même très réputés pour leur euroscepticisme. Ils ont gardé leur propre monnaie, n’ont pas adhéré à Schengen… 

La question européenne a été utilisée par les gouvernements successifs pour combler leurs propres échecs de leur agenda politique. Si une politique intérieure s’avérait mauvaise, c’était de la faute de l’Europe. S’il y avait trop d’immigration, c’était aussi la faute de l’Europe. À part un petit groupe groupe de citoyens, un peu plus âgés, qui ont connu le Royaume-Uni avant 1973, personne n’avait de vrai problème avec l’UE, y compris dans la pêche ou l’agriculture.

Certains politiques ont créé ces messages autour de la reprise de contrôle, ce qui a plu à beaucoup de citoyens, dans toutes les industries, y compris dans le monde où je travaille celui du private equity. Les directives, le MiFID, ne sont pas très populaires.

Mais les politiques sont allés plus loin en créant ces histoires auxquelles beaucoup de gens ordinaires ont facilement cru, lorsqu’ils revenaient chez eux après une journée de travail et n’avaient pas forcément le temps pour creuser les problématiques. Mais la vérité, c’est que personne ne demandait de référendum sur l’Europe. Cela est venu des politiciens. Et cela devient un problème lorsque le Premier ministre essaie régulièrement de passer outre les avis du Parlement, comme cela s’est vu ces derniers mois.

Le fait est que le Parlement a toujours le dernier mot, c’est tout de même, finalement, la principale conclusion du processus du Brexit…

Il fonctionne lorsque le gouvernement dispose d’une majorité, mais les problèmes commencent dès que le gouvernement devient minoritaire.

On ne peut plus dire que le Parlement est aussi fort qu’il l’a été, en raison notamment d’une détérioration de la confiance dans les parlementaires. Il n’y a plus de confiance dans ce système ni dans les gens qui nous représentent. Le Brexit a créé un environnement néfaste où les politiciens ne souhaitent plus dire ce qu’ils pensent par peur de perdre leur fonction, ou parce qu’ils ne vont pas aller dans le sens de ce que la majorité des gens qu’ils représentent dans leur circonscription veulent.

Parfois, en quittant Londres, on a l’impression de changer de pays… Il faut reconnecter la nation.

Vous êtes, au final, la personnalité qui a été la plus efficace dans le camp des remainers. Pourquoi rester en dehors du champ politique et ne pas vous présenter face aux électeurs ?

C’est impossible. Il y a un grand nombre de problèmes, comme la mise en place d’un capitalisme responsable, une plus grande transparence des sociétés sur leurs profits, et les enjeux climatiques, qui se situent à un niveau supranational, au-delà des partis politiques. Je ne peux agir sur ces questions qu’en restant en dehors du jeu purement politicien.

Vous ne croyez plus en la politique ?

Pas au Royaume-Uni actuellement. Je fais partie de groupes qui réfléchissent à des transformations loin de Westminster, tant en termes de politique générale que de financements. Le décalage entre le nord et le sud du pays est trop important. Parfois, en quittant Londres, on a l’impression de changer de pays… Il faut reconnecter la nation. Une plateforme indépendante peut être plus efficace, aujourd’hui.

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