reportage

It's great to be a Belgian

©Tim Dirven

Les Anglais naturalisés belges, poussés par le Brexit, se disent très heureux de vivre sur le continent. Et accessoirement, qu’en est-il des Belges établis à Londres? Regards croisés par-dessus la Manche.

Glynis Whiting est née à Londres. Elle vit en Belgique depuis 1996 et a demandé la nationalité belge bien avant le référendum sur le Brexit.

"I’m not English, I’m not French and I’m not Dutch. I’m a Belgian, so thank you very much!"
Glynis Whiting

Glynis Whiting fait partie des "50 +" et vit en Belgique depuis vingt ans. Cela faisait longtemps qu’elle envisageait de devenir belge. Mais certaines personnes ont besoin d’un coup de pouce du destin pour se décider. Pour elle, ce ne fut pas le résultat du référendum sur le Brexit, mais tout simplement l’idée du référendum.

©Tim Dirven

"La mentalité au Royaume Uni s’est tellement rétrécie que je m’y sens de moins en moins chez moi. Au début 2016, lorsque le gouvernement a décidé de lancer le référendum, j’ai demandé la nationalité belge. J’étais convaincue que mes compatriotes voteraient contre le Brexit, mais je n’ai pas voulu attendre."

"Mon mari est lui aussi britannique, mais il ne souhaite pas devenir belge. J’ai appris le français dans les années 70, au moment où le Royaume Uni a rejoint l’UE. Mon mari parle moins bien le français et il craignait que ce handicap constitue un obstacle. Mais il est très content d’être marié à une Belge!" (Rires.)

"Quand j’ai obtenu la nationalité belge, j’ai organisé une fête sur le thème ‘Potverdekke, it’s great to be a Belgian’. Mister John, un excellent ami en a fait une chanson. Ce fut une fête magnifique, avec de nombreux Belges présents. J’aime bien chanter, et j’avais invité quelques musiciens. Nous nous sommes tous habillés aux couleurs de la Belgique et nous avons chanté ensemble ‘I’m not English, I’m not French and I’m not Dutch. I’m a Belgian, so thank you very much!’ "

"Est-ce que je vais passer le reste de ma vie ici? Je ne suis citoyenne d’aucun pays. Je suis d’abord et avant tout européenne. Mais la Belgique est devenue mon ‘chez moi’. J’ai lancé une société de consulting à Bruxelles, en partenariat avec un Belge et un Néerlandais, et je me sens vraiment bien ici."

"Vous savez ce qui me plaît le plus? C’est que les Belges ne sont pas du genre à clamer haut et fort à quel point leur pays est fantastique. Il n’empêche qu’à terme, je ne refuserais pas d’aller passer quelques mois par an dans un pays ensoleillé. Le climat est bien entendu loin d’être le principal atout de la Belgique."

Steven Laycock est né à St Helens, près de Liverpool. Il vit en Belgique depuis 1989 et est devenu belge en décembre dernier.

"Lorsque vous vous sentez trahi, cela fait du bien de se sentir le bienvenu ailleurs."
Steven Laycock

Steven Laycock (58 ans) a grandi dans les West Midlands et a étudié l’astrophysique à Cambridge. Il aurait pu travailler partout dans le monde. Mais en 1989, il a suivi sa femme, une Belge. Aujourd’hui, il travaille à Woluwe Saint-Pierre en tant que consultant dans le secteur des hautes technologies.

©Tim Dirven

"Lorsque les Britanniques ont voté en faveur du Brexit, j’étais choqué et en colère. Ils n’ont pas encore réalisé les implications de ce vote, surtout sur le plan économique. Lorsqu’ils exportent vers l’Europe, les Britanniques doivent répondre à toutes les règles et normes européennes. Comment pourraient-ils penser qu’ils soient libres de ne pas en tenir compte? C’est incroyable. Ce qui est grave, c’est que je n’ai pas pu voter parce que je ne vivais plus au Royaume Uni. Même la Turquie – qui n’est pourtant pas le pays le plus démocratique au monde – permet à ses ressortissants à l’étranger de voter lors d’un référendum."

"Vu qu’il est impossible de connaître la direction que prendront les négociations sur le Brexit, j’ai pensé qu’il valait mieux m’intégrer totalement ici, afin que je puisse aussi voter. Cela faisait longtemps que j’envisageais de devenir belge, mais suite au vote sur le Brexit, ce désir s’est transformé en nécessité. Quand vous vous sentez trahi, cela fait du bien de se sentir le bienvenu ailleurs."

"En août, j’ai demandé la nationalité belge. Les choses n’ont pas traîné: je parle bien le français et je travaille ici depuis de nombreuses années. J’ai simplement dû faire traduire mon extrait d’acte de naissance. Toute la procédure m’a coûté 400 euros. Quatre mois plus tard – hasard du calendrier, le jour de l’anniversaire de ma femme – je suis devenu belge. Pour fêter l’événement, nous avons invité nos amis pour un ‘stoemp saucisse’ à la maison. Un ami m’a dit en me félicitant: ‘Maintenant, tu es en sécurité.’ Je n’aurais pas pu mieux l’exprimer. J’ai beaucoup d’amis britanniques qui souhaitent aussi devenir belges."

"N’est-ce pas bizarre de vouloir devenir belge alors que la Belgique est en train de se désagréger? Je suis attiré par les cultures intéressantes et j’aime bien manger et bien boire. Ma bière préférée est la Chimay bleue. Et les Belges sont des gens agréables. Même sans gouvernement, ce pays fonctionne à merveille. Lorsque la police fait grève, personne ne s’inquiète. J’aimerais passer le reste de mes jours ici."

Simon Spillane (38 ans) est né à Londres, mais vit en Belgique depuis 2002. Depuis peu, il peut se vanter d’être belge.

"L’UE devrait s’inspirer des bières belges: united in diversity."
Simon Spillane

Au moment du référendum sur le Brexit, Simon Spillane n’a pas hésité un instant. Il a toujours su qu’il voterait en faveur du "Remain". Il estime que la Grande-Bretagne affiche une meilleure croissance au sein de l’Union européenne. Après la décision de son pays de rompre les amarres avec l’Europe, Simon et sa femme Anna (37 ans) ont rapidement entrepris les démarches pour obtenir la nationalité belge. Ils ont obtenu le précieux sésame début février.

©Tim Dirven

"Je viens d’une famille de trois générations de brasseurs. Mon arrière grand-père, mon grand-père et mon père étaient tous trois maîtres brasseurs dans The Old Truman Brewery à Londres. En 2002, je suis venu en stage à Bruxelles auprès de The Brewers of Europe, l’organisation professionnelle européenne du secteur brassicole. Ensuite ils m’ont offert un job. J’y travaille encore aujourd’hui."

"Ma femme Anna est aussi britannique. Nous nous connaissons depuis 17 ans. Elle travaille pour l’Efta, l’association européenne de libre-échange. Je sais, c’est assez ironique. (Il rit.) Nous avons deux fils, William (7 ans) et Tom (4 ans), qui vont dans une école francophone du quartier. Ils se sentent davantage belges que britanniques et sont depuis longtemps de fervents supporters des Diables Rouges."

"Nous avons construit notre vie ici, en Belgique. Nous voulons assurer l’avenir de nos enfants et leur offrir les mêmes possibilités que celles que nous avons reçues. Et nous ne sommes pas les seuls. Pratiquement tous les Britanniques que je rencontre à Bruxelles songent à remplir un dossier de naturalisation ou l’ont déjà fait."

"Il n’y a pas beaucoup d’avantages à devenir belge. Nous possédions déjà le statut de citoyens européens, vivant en Belgique. Notre principal objectif aujourd’hui est de conserver ces avantages."

"Samedi, nous avons fait la fête, pour célébrer notre nouvelle nationalité. Nous avons invité nos amis et nos voisins chez nous, à Uccle. Nous avons décoré la maison avec des drapeaux et des ballons aux couleurs de la Belgique, et nous avons préparé des carbonades flamandes."

"En tant qu’amateur de bières, il n’y avait pas meilleur choix que la Belgique. On trouve tellement de bières différentes! Il y en a pour toutes les occasions. L’UE devrait s’inspirer des bières belges: united in diversity."

Les Belges du Royaume-Uni dans l'expectative

Les incertitudes sur le sort des Européens vivant ou travaillant outre-Manche n’inquiètent guère les ressortissants belges, qui savent néanmoins que plusieurs années seront nécessaires avant de mesurer les effets concrets du Brexit.

À St Leonards-on-Sea, dans le sud-est de l’Angleterre, Raymond occupe un appartement offrant une vue imprenable sur un beau parc, avec la mer en arrière-plan. Ce Belge proche de la retraite est venu s’installer en Angleterre il y a une trentaine d’années, et a fait sa vie avec un Anglais.

"Beaucoup disent que l’immigration est un facteur de dynamisme économique, mais c’est faux."
Raymond

Avait-il anticipé le Brexit? En tous cas, il sentait déjà l’humeur tourner il y a une dizaine d’années au moment du départ de Tony Blair de Downing Street. "Nous accueillons beaucoup trop d’étrangers", assénait-il à l’époque, en ayant peut-être déjà oublié qu’il avait lui-même été un étranger en Perfide Albion. "Beaucoup disent que l’immigration est un facteur de dynamisme économique, mais c’est faux, ça apporte surtout un certain nombre de profiteurs et de dérèglements sociaux." Des propos étonnants pour ce sympathisant du Labour, qui va jusqu’à afficher un gros autocollant sur la fenêtre de son salon avant les élections. Mais ses propos résument l’actualité de ces derniers jours. Tony Blair, Premier ministre entre 1997 et 2007, vient d’admettre qu’il n’avait pas eu connaissance des chiffres de l’immigration intra-européenne au cours de son 3e mandat. Une manière d’admettre qu’il n’avait pas anticipé un tel afflux.

Pourtant, rien ne dit que l’économie britannique aurait aussi bien rebondi après la crise financière sans les centaines de milliers de travailleurs à bas prix, d’une part, et sans ces talents internationaux qui ont contribué à faire rayonner Londres comme aucune autre ville européenne depuis le début de la décennie. Mais le fait est qu’une majorité de Britanniques a décidé de mettre fin à l’appartenance du pays à l’UE. L’immigration a été la raison première de ce vote, sans qu’on sache vraiment s’ils ont décidé de sanctionner les immigrés venus, selon eux, profiter de leur sécurité sociale, ou bien ceux qui sont venus les concurrencer pour les emplois les mieux rémunérés.

Hoang Hai Nguyen, la trentaine mûre, est l’un de ces talents. Venu de Bruxelles, il a déjà passé un peu plus d’un an à Londres, en 2013, puis vient de s’y réinstaller, "pour le long terme". Informaticien dans une entreprise américaine, il n’est pas du tout inquiet pour son avenir en tant que citoyen de l’Union. "Je ne pense pas qu’il y aura de problème car le gouvernement britannique va devoir penser à ses citoyens qui sont ailleurs en Europe. Ils sont quand même un million." Il relève toutefois une certaine inquiétude ici et là, par exemple chez son supérieur hiérarchique, qui n’a pas de passeport britannique et qui réfléchit à la possibilité de passer le test de citoyenneté pour l’obtenir. Revenu à Londres au mois de janvier, six mois après le référendum, Hoang n’a pas eu de souci pour trouver un appartement. "J’ai montré mon passeport belge, ça n’a pas provoqué de souci. Une seule feuille de paie avec un seul mois de salaire a suffi."

Pas plus d’inquiétude pour Michel Vanhoonacker, président de la Chambre de commerce belgo-luxembourgeoise de Londres, fondée en 1890. "L’année 2016 a été relativement stable. Un ralentissement a été constaté lors des six premiers mois de l’année, avant le référendum, mais l’économie s’est très bien portée à partir de septembre. Tout le monde se pose la question de savoir ce qui va se passer, mais au final, le Royaume-Uni restera toujours un marché important, avec un marché proche géographiquement, ce qui est une condition première dans les échanges commerciaux."

Hoang Hai Nguyen est moins inquiet pour son avenir en tant que résident – même s’il est arrivé dans cette période grise située entre le référendum et la sortie effective de l’UE – que pour les développements économiques liés au "hard Brexit". "On savait que l’économie n’allait pas tomber du jour au lendemain. Mais je pense que cela va se produire progressivement, contrairement à ce que les politiques disent. Theresa May parle d’une période de transition, mais on n’en sait pas plus. Je ne pense pas que Bruxelles va accepter de négocier des accords favorables au Royaume-Uni. Si le pays s’en sort bien économiquement, ça pourrait donner des idées à d’autres pays de l’UE, et c’est tout ce que Bruxelles veut éviter."

"Il sera plus difficile de venir au Royaume-Uni sans avoir d’emploi ou de contrat avec une entreprise."
Michel Vanhoonacker
Président de la chambre de commerce belgo-luxembourgeoise de Londres

Les menaces formulées de part et d’autre, dans le cadre des deux ans de négociations à venir sont balayées par par Michel Vanhoonacker: "Je ne pense pas que les Britanniques seront assez stupides pour se priver des entrepreneurs. Ce serait dingue, car ils freineraient l’investissement. Des choses vont changer. Par exemple, il sera plus difficile de venir au Royaume-Uni sans avoir d’emploi ou de contrat avec une entreprise, mais la plupart des Belges qui viennent ici ont déjà réglé cette question." Le président de la Chambre de Commerce reconnaît toutefois que l’avenir dépendra des tractations entre Bruxelles et Londres, et que les acteurs réels de l’économie, les entrepreneurs en premier lieu, auront peu d’influence. "On a envoyé une lettre au gouvernement britannique et au gouvernement belge, à l’époque où on parlait encore de soft Brexit et de hard Brexit. On défendait l’idée d’un soft Brexit, avec le maintien d’une libre circulation, du programme Erasmus, etc. Le patronat britannique (CBI) a également écrit une lettre ouverte au gouvernement. Mais ce dernier n’a clairement pas répondu aux attentes."

Dans tous les cas, il faudra patienter des années pour connaître le fin mot de l’effet réel du Brexit. Et encore… "Peut-être qu’on ne connaîtra jamais réellement les conséquences précises, car elles seront diluées dans le temps."


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