interview

Ivan Rogers: "L'UE prend le risque que Johnson n'ait pas d'autre choix que de claquer la porte"

©Saskia Vanderstichele

Rares sont les personnes qui connaissent aussi bien la politique britannique et européenne qu’Ivan Rogers, l’ancien ambassadeur de Sa Majesté auprès de l’Union européenne. Il se montre pessimiste à propos des futures négociations sur le Brexit et n'est pas convaincu que tout cela se terminera bien.

Ivan Rogers est déjà en train de boutonner son manteau lorsqu’il ajoute un dernier commentaire dans la foulée de notre entretien. "J’espère qu’il apparaîtra clairement que j’ai présenté les choses de manière un peu trop pessimiste, dit-il, davantage à lui-même qu’aux personnes présentes. Mais bon, quand je regarde la situation… il y a tellement de problèmes à résoudre!"

Notre discussion portait sur les négociations des douze prochains mois au sujet de la relation entre le gouvernement britannique et l’Union européenne. "Ma plus grande crainte a toujours été qu’à cause de malentendus, nous aboutissions au pire des scénarios, explique Rogers. Et lorsque je regarde la situation actuelle, je ne suis pas convaincu que tout cela finira bien."

L’ancien ambassadeur (59 ans) sait de quoi il parle. Sa carrière au sein de la diplomatie britannique lui a permis de fréquenter de nombreuses institutions européennes et de participer aux négociations commerciales de l’Europe avec les États-Unis et le Canada. Entre 2013 et 2017, il a occupé le poste d’ambassadeur auprès de l’UE à Bruxelles et s’est retrouvé autour de la table lorsque les Britanniques ont entamé les pourparlers de divorce en 2016. Début 2017, il a quitté ses fonctions suite à des divergences de vues sur la stratégie de l’ancienne Première ministre Theresa May.

Rétrospectivement, quel regard portez-vous sur les négociations?

Beaucoup de choses dites par les Britanniques à propos de l’UE comprennent une part de vérité: elle est légaliste, technocratique et rigide. Mais l’UE excelle lorsqu’elle négocie avec un de ses États membres. Prenez la Grèce et le Royaume-Uni. L’UE a neutralisé notre pays et ce, dans une totale transparence. Elle a organisé des séminaires, des présentations… enfin tout un processus grâce auquel les États membres ont été poussés vers une position commune. La presse a pu largement commenter les points de vue européens, alors que le Royaume-Uni a lui-même été très passif et n’avait pratiquement rien sur papier. C’est ainsi que l’UE a pu imposer le rythme, la structure, l’ordre du jour et en réalité aussi le résultat des discussions sur le Brexit.

Rien de critiquable, du point de vue de Bruxelles…

Il y a un danger. Le gouvernement britannique actuel parle volontiers de discussions entre égaux, alors que l’UE ne voit pas les choses ainsi. Elle se considère comme cinq à six fois plus grande que le Royaume-Uni. Par conséquent, l’UE voudra aussi prendre le contrôle de l’ensemble de la procédure, tout comme avec l’Article 50 sur l’accord de séparation. L’UE sait que le Premier ministre Boris Johnson est pressé et qu’il ne souhaite pas prolonger la période de transition. Elle peut utiliser cette hâte à son avantage. Si Johnson souhaite conclure un accord commercial simple qui ne fixe aucun quota et aucun droit d’importation, elle dira: "Parfait, nous sommes d’accord, mais dans ce cas, vous devrez accepter nos règles de ‘level playing field’ et conclure un accord sur la pêche."

C’est ce que propose déjà l’UE. Est-ce que cela est déraisonnable?

Si les négociations échouent, la situation pourrait devenir délétère.

Si j’étais à la place des Européens, je ferais certainement la même chose. Mais le cœur du problème, c’est comment Boris Johnson considérera cette offre. Il pensera: "Je veux un accord commercial simple, je ne veux pas des détails ni de quelque chose qui ressemblerait à l’accord conclu par May. Je veux que nous ayons la liberté de fixer nos propres règles et de suivre notre propre chemin. Donc pourquoi devrais-je être d’accord avec toutes sortes de règles restrictives sur un ‘level playing field’?" Il y a beaucoup à dire sur les deux positions.

C’est ce à quoi je fais référence quand je parle de malentendus. Les deux parties ne parlent pas de la même chose.

Le Royaume-Uni déclare: "Nous ne voulons pas d’une collaboration approfondie, vous rendez les choses beaucoup trop compliquées." L’UE répond alors, à raison: "Vous n’avez pas bien compris. La négociation de quelque chose qui ressemble à notre relation avec le Canada – ce que souhaite le Royaume-Uni – est beaucoup plus compliquée que par exemple le modèle norvégien. Car la Norvège continue tout simplement à suivre nos règles." Et le camp britannique rétorque à nouveau: "Mais enfin, ce n’est pas possible, ce que nous voulons, c’est un accord commercial basique – quick and dirty – c’est tout de même plus simple qu’un accord étendu, non?"

L’UE espère peut-être que Johnson signera un accord de dernière minute si l’UE lui fait quelques concessions, comme ce fut le cas lors du deal de l’automne dernier.

"Quelle est l'utilité du Brexit si c'est pour copier les règles d'avant?"

Pourquoi Johnson a-t-il signé cet accord en automne? Parce que la question de la frontière irlandaise était un obstacle au Brexit qu’il souhaitait, c’est-à-dire où le Royaume-Uni ne devra plus respecter les règles européennes et sera libre de conclure des accords commerciaux avec le monde entier. Pour atteindre cet objectif, il était logique de larguer le DUP (Parti unioniste nord-irlandais, NDLR). Mais aujourd’hui, il n’est pas logique de désavouer l’aile droite de son parti, qui souhaite le même Brexit que lui; divergence, pas de convergence. Quelle est l’utilité du Brexit si c’est pour ensuite copier les règles qui vous étaient imposées lorsque vous étiez encore membres de l’UE?

Donc, quelle serait la proposition de l’UE? Un accord commercial très light et très basique, qui aurait le mérite d’exister, mais qui ne serait pas de très grande valeur pour le Royaume-Uni? Pour y arriver, l’UE dit: "Aujourd’hui, vous devez accepter toutes ces règles qui limiteront votre liberté de suivre votre propre voie." Pour moi, vous créez ainsi une dynamique où, d’un point de vue politique, la meilleure option pour Johnson sera de claquer la porte.

Comment pouvons-nous y échapper?

Il faut s’accorder une sorte de reset, un moment de répit. Ensuite on pourra se mettre d’accord sur ce quick and dirty deal, plus un schéma de collaboration sur le plan de la sécurité et tous ces domaines dont nous pourrons ensemble récolter les fruits en 2021 et 2022. Mais c’est très difficile. Le temps presse et les questions pratiques sont nombreuses. Que faites-vous par exemple de la juridiction de la Cour européenne de Justice.

Selon vous, en cas de no-deal, les conséquences pourraient-elles être graves?

Si les négociations échouent, la situation pourrait devenir délétère. Au sein du gouvernement britannique, certains pensent que dans ce cas, des mini-deals pratiques seront trouvés pour adoucir les effets d’un no-deal. Mais je ne pense pas que ce sera le cas. Le sentiment qui domine actuellement, c’est: "These people have screwed us over, so fuck them." Et ils se retrouveront autour de la table en janvier 2021 et diront: "Well, what do we do now then, chaps?"


Lire également

Publicité
Publicité