interview

Jonathan Steinberg: "Les Britanniques ne se sentent pas protégés par l'UE"

Pour l’historien Jonathan Steinberg, un fossé s’est établi dès l’après-guerre entre une Europe socio-chrétienne en pleine reconstruction et une Grande-Bretagne libérale perdue dans ses souvenirs de grandeur. ©France Dubois

Jonathan Steinberg a enseigné pendant 30 ans l’histoire moderne de l’Europe à l’université de Cambridge. Il est incollable sur la vie de Bismarck, le nazisme, le fascisme italien. La construction européenne, il l’a décortiquée au fil des jalons posés par ses pères fondateurs et leurs successeurs.

Petite particularité: Steinberg est Américain. Il a décidé de rester à Cambridge après avoir pris sa pension, l’an passé. Mais il garde un pied aux Etats-Unis. À Philadelphie, plus particulièrement, où il enseignera encore un séminaire à l’Université de Pennsylvanie à l’automne prochain. Une double attache qui permet à l’historien d’avoir un regard extérieur et impliqué à la fois de l’Union européenne et de ses relations complexes avec le Royaume-Uni. Invité par le club Full Circle à s’exprimer devant une audience "européenne" à Bruxelles le mois dernier, à quelques semaines du référendum sur le Brexit, Steinberg en a profité pour expliquer pourquoi les Britanniques n’ont, selon lui, jamais compris l’UE. Nous l’avons rencontré à cette occasion.

Avez-vous l’impression que les Britanniques s’intéressent réellement aux questions européennes?

Non. Les électeurs britanniques ne sont même pas conscients de toutes les choses fantastiques que l’UE fait pour eux. Ils ne s’y intéressent pas. En discutant avec des étudiants de Cambridge en mars dernier, je me suis rendu compte qu’ils ne savaient même pas ce qu’était l’acquis communautaire.

Pensez-vous que l’Europe réagisse de manière adéquate à l’approche du référendum?

Non, l’UE ne fait rien pour tenter de convaincre les Britanniques qu’il feraient une grosse erreur s’ils votaient pour le Brexit. Il y a une tendance, surtout à Bruxelles, à se dire que les gens ne connaissent rien de l’Europe et qu’on ne sait rien y faire. C’est faux.

Comment les Européens pourraient-ils convaincre les Britanniques de rester?

En lançant des campagnes de propagande. Il faut que l’UE cite tous les domaines dans lesquels elle aide les citoyens européens, que ce soit en matière de santé, d’environnement, de protection des travailleurs, d’égalité des sexes, etc.

Pensez-vous que les Britanniques vont décider de quitter l’UE?

Je ne crois pas. La campagne pro-UE a des arguments solides. L’économie britannique est déséquilibrée. Près de 80% de son PIB vient du secteur financier. Or, en cas de Brexit, ce secteur partira dès qu’il sera confronté à des obstacles pour opérer dans l’UE. Et si le secteur financier quitte Londres, la livre va piquer du nez et cela entraînera une grave crise. Je pense que beaucoup de gens ont peur de cela.

Comment expliquez-vous que David Cameron ait pris le risque d’organiser ce référendum?

C’est un politicien particulièrement superficiel. Il dit tout ce qui lui passe par la tête. Ce n’est pas quelqu’un de profond, il ne réfléchit pas à long terme. Il était confronté à l’euroscepticisme au sein de son parti. Au lieu de le confronter, il a choisi la solution facile et à court terme en organisant ce référendum. Il a lui-même causé cette crise.

De plus en plus d’Européens, pas rien que les Britanniques, expriment des doutes sur l’Union. Pensez-vous qu’après 70 ans de paix et de prospérité, ils aient pu oublier comment l’Europe a pu se déchirer?

Les géants américains de l’internet ont pris le dessus sur la vie des gens. Les journaux disparaissent, les médias sociaux explosent. Mais on se retrouve avec une opinion publique qui est paradoxalement moins bien informée et davantage manipulable. Et dans ce contexte, l’UE donne l’impression d’être statique. Ça fait douter les gens. À cela s’ajoutent les problèmes rencontrés par l’économie chinoise et qui poussent les grandes fortunes de Chine à faire sortir leur argent de toutes les manières possibles. Une des meilleurs manières de le faire est d’acheter des entreprises européenne. Il n’y a rien en Europe qui ne soit à vendre. Il y a quelques mois, on voyait ainsi China National Chemical racheter le suisse Syngenta. On a donc une situation où la globalisation rend les Etats-nations impuissants. C’est ça qui inquiète les gens.

Serait-ce donc le bon moment de quitter l’UE alors qu’il y a ces menaces?

Les Britanniques ne se sentent pas protégés par l’UE…

Pourquoi les Britanniques ne comprennent-ils pas mieux l’UE?

Pour des raisons historiques. Les Britanniques n’ont jamais compris que l’UE avait été créée essentiellement par des partis catholiques, des partis qui prônaient l’Etat Providence et un capitalisme modéré. À la base, le projet européen était censé être quelque chose qui ne soit ni soviétique et communiste, ni américain et capitaliste. Il fallait un capitalisme avec moralité. C’est comme ça que l’économie allemande s’est construite. Pendant que l’économie britannique continuait à souffrir des effets de la guerre, continuait à voir ses entreprises fermer leurs portes, Volkswagen prospérait. Les gens qui avaient perdu la guerre s’en sortaient mieux que les Britanniques qui l’avaient gagnée.

La situation était si critique que cela?

De 1940 à 1945, l’industrie britannique a cessé d’exporter, elle ne faisait plus que produire des armes. Tout le pays était mobilisé par la guerre. L’économie britannique n’était plus tournée que vers un objectif: défaire les Allemands. C’était très héroïque, mais ça a affaibli le pays, qui s’est retrouvé après la guerre avec des équipements anciens. Il n’avait pas eu le temps, ni les moyens de les remplacer.

Et comment les Britanniques ont-ils réagi à l’époque?

Ils ne se rendaient même pas compte de l’ampleur de leurs problèmes économiques. Ils vivaient toujours dans l’illusion qu’ils étaient une superpuissance.

Pensez-vous que l’accession des Britanniques à la Communauté européenne en 1973 se soit faite sur un grand malentendu? Qu’ils n’ont pas compris que l’objectif du noyau européen était d’aller vers plus d’intégration?

"Les pays européens ont une culture romaine, ils ont adopté le code Napoléon. Ce sont des systèmes qui placent l’Etat au cœur de la société. Les Britanniques, tenants d’une conception libérale et libre-échangiste du monde, ne pensaient même pas à l’Etat."

Je ne sais pas dans quelle mesure ils ont pris au sérieux les objectifs d’intégration des membres de la Communauté européenne. Ils pensaient entrer dans un marché commun. Ils n’ont pas compris le concept de l’Europe. Le monde anglo-saxon n’a pas le même concept du rôle de l’Etat que les pays européens. Les pays européens ont une culture romaine, ils ont adopté le code Napoléon. Ce sont des systèmes qui placent l’Etat au cœur de la société. Les Britanniques, tenants d’une conception libérale et libre-échangiste du monde, ne pensaient même pas à l’Etat.

Comment expliquer aujourd’hui que les Ecossais, par exemple, soient aussi attachés à l’Union, et que les Anglais le soient bien moins?

L’union britannique est compliquée. Elle se compose d’Anglais, d’Irlandais, de Gallois et d’Ecossais. Les Irlandais, les Gallois et les Ecossais sont conscients de leur identité nationale. Ils veulent rester dans l’UE car l’Union protège les petites nationalités. L’Europe n’est finalement qu’une mosaïque de petites entités très puissantes. Les Anglais, eux, ne sont pas nationalistes, ils ne l’ont jamais été. Ce nationalisme n’avait pas de raison d’être, ne fut-ce que d’un point de vue linguistique alors que l’anglais est une langue universelle. Etant donné que les Anglais n’ont pas l’habitude de penser à eux comme à une nationalité, ils ne reconnaissent pas les angoisses nationales des Ecossais. La plupart ne demandent même pas à avoir un parlement qui leur soit propre comme c’est le cas pour les Ecossais, les Gallois ou les Nord-irlandais. Par contre, l’empire britannique est encore très présent dans leur esprit. Et ils sont persuadés qu’en cas de Brexit, le parlement britannique retrouvera sa gloire d’antan.

Pensez-vous que le problème vienne de la manière dont l’histoire est enseignée aux Britanniques?

Ça le serait si les cours d’histoire n’avaient pas quasi disparu des programmes scolaires. La profession d’historien est en train de disparaître. Plus personne ne veut encore étudier l’histoire. Ça ne rapporte pas assez d’argent, ça ne permet pas de décrocher un emploi chez Goldman Sachs.

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