analyse

L'UE affligée par le pied de nez de Johnson

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Dans sa demande officielle de renégociation de l’accord de divorce, le Premier ministre britannique n’apporte pas de piste nouvelle. La rhétorique qu’il emploie semble davantage destinée à la scène intérieure britannique qu’à la recherche d’un terrain de négociation avec l’Union. Affligée.

C’est une demande de négociation en forme de pied de nez que Boris Johnson a formulée mardi. À deux mois et demi de la date prévue du Brexit, le Premier ministre britannique a couché noir sur blanc ses dispositions envers l’Union européenne dans une lettre à son président, Donald Tusk. Un développement de quatre pages expliquant ce que les Européens savent déjà: le chantre du Brexit ne veut pas du "backstop", le mécanisme concret trouvé de commun accord par les négociateurs britanniques et européens pour empêcher le retour d’une frontière dure sur l’île d’Irlande.

Boris Johnson ne propose pas de piste nouvelle pour débloquer le nœud mais, au contraire, le resserre. Le backstop, écrit-il, serait "antidémocratique" parce qu’il ne conférerait pas d’influence au peuple d’Irlande sur la législation qui s’appliquerait à lui. S’il était appliqué, le mécanisme d’assurance maintiendrait l’Irlande du Nord dans l’espace réglementaire européen, et l’accord de retrait prévoit des mécanismes. L’Irlande du Nord a largement voté contre le Brexit, notamment par crainte de voir renaître la frontière et, avec elle, un conflit fratricide. Qualifier d’antidémocratique la seule solution trouvée en commun par le précédent gouvernement britannique, la République d’Irlande et l’Union européenne, donne le ton.

Selon Boris Johnson, le traité de divorce tel qu’il est conçu "affaiblirait le délicat équilibre de l’Accord du Vendredi saint", socle de la paix irlandaise depuis 1998.

Au lendemain d’une explosion qui visait des policiers à la frontière nord-irlandaise – nouveau signal du regain de tension dans la région créé par la perspective du Brexit –, Boris Johnson ajoute que le traité de divorce tel qu’il est conçu "affaiblirait le délicat équilibre de l’Accord du Vendredi saint", socle de la paix irlandaise depuis 1998. Un accord qui a été rendu possible par la présence dans l’Union européenne des deux pays concernés et pour la survie duquel le backstop a été inventé.

De piste de solution constructive, Boris Johnson n’en évoque pas mais arbore le plus surréaliste des arguments: ça ne devrait pas poser de problème demain puisque ça n’en pose pas aujourd’hui. "La réalité est qu’il y a déjà deux juridictions (…) séparées sur l’île d’Irlande. Ce système est déjà administré sans accroc et avec une frontière ouverte", écrit-il à Donald Tusk. Comme si le Brexit ne devait rien changer, il ignore superbement l’impératif pour l’Union européenne de contrôler toutes ses frontières extérieures.

Fin de non-recevoir

La rhétorique déployée ignore superbement les lignes rouges de la République d’Irlande et de l’Union européenne. Elles n’ont cessé de le répéter: l’Union est favorable aux solutions "flexibles et créatives" que demande Johnson – comme Theresa May avant lui –, mais exige une assurance pour le cas où elles ne seraient pas trouvées au terme de la période de transition prévue par l’accord de divorce. Faisant mine de l’ignorer, Johnson prétend remplacer cette solution bétonnée juridiquement par "un engagement à mettre en place" des arrangements alternatifs. On tourne en rond.

"Ceux qui sont contre le backstop et qui ne proposent pas d’alternatives réalistes soutiennent en fait le rétablissement d’une frontière [en Irlande]. Même s’ils ne l’admettent pas."
Donald Tusk
Président du Conseil européen

Les négociateurs européens restent prêts à discuter de tout arrangement qui respecterait le traité de retrait, mais "la lettre n’apporte pas de solution légale et opérationnelle pour empêcher le retour d’une frontière dure sur l’île d’Irlande", a déploré mardi la Commission européenne. Donald Tusk, à qui la missive était adressée, n’y est pas allé par quatre chemins pour répondre à Boris Johnson: "Ceux qui sont contre le backstop et qui ne proposent pas d’alternatives réalistes soutiennent en fait le rétablissement d’une frontière [en Irlande]. Même s’ils ne l’admettent pas."

Réponse cinglante à une entrée en matière qui semble plus conçue pour la scène interne britannique que pour la recherche d’un terrain de discussion sérieux avec les Européens. Boris Johnson doit rencontrer cette semaine Angela Merkel et Emmanuel Macron, avant un sommet du G7, ce week-end, qui sera marqué par sa rencontre avec son grand allié dans l’aventure du Brexit, Donald Trump. Halloween approche à grand pas mais aucun signal ne laisse entrevoir la piste qui permettrait de mettre le locataire de Downing Street en phase avec ses voisins européens.

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