L'œuvre de Barnier, ou comment la Commission a tiré parti du Brexit

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Juncker avait nommé un fin limier pour mener la bataille du Brexit: Michel Barnier. Il va incarner avec excellence une certaine unité retrouvée de l’Union.

Le bilan de la Commission Juncker

Pendant une semaine, L’Écho dresse le bilan de la Commission Juncker en commençant par le désastre imprévu qui a marqué ce mandat au fer rouge en même temps que l’histoire de la construction européenne. 

Qu’on en finisse, et vite. C’est le premier message qu’aura envoyé la Commission Juncker au lendemain du référendum du 23 juin 2016 sur le Brexit, pressant Londres de notifier formellement sa demande de sortie de l’Union. Catastrophe imprévue, l’amputation annoncée de l’Union s’ajoute alors à la "polycrise" qui fait vaciller la construction européenne et sombrer ses membres dans la discorde. "Ce n’est pas un divorce à l’amiable, souligne le patron Luxembourgeois du Berlaymont. Mais ce n’était pas non plus une grande relation amoureuse." Passer à autre chose, que chacun dans ce qu’il reste de l’Union puisse voir grandeur nature ce qu’il arrive à un peuple qui choisit l’isolement. Du désastre de la perte d’un de ses membres les plus influents, l’Union tente de tirer son parti. Tout le monde sera perdant avec le Brexit, mais s’il ne brise pas l’Europe, au moins pourrait-il contribuer à ressouder ce qu’il en reste.

Tactiquement, négocier en parallèle aurait peut-être été préférable en termes de résultats.
Maria Demertzis
Vice-directrice du think tank Bruegel

En octobre, Juncker nomme un fin limier pour mener la bataille. Michel Barnier, la courtoisie, l’élégance même – et un flegme qu’on aurait pu croire tout britannique – prend la tête d’une équipe tactique et disciplinée comme une armée romaine, la soif de conquête en moins. Face aux Britanniques qui changeront par deux fois de ministre en charge du Brexit, Michel Barnier va incarner avec excellence une certaine unité retrouvée de l’Union.

La maîtrise de l’agenda

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Dans les mois qui suivent le référendum, Londres est maître du temps et laisse filer des mois d’incertitude sans envoyer la notification que Juncker réclamait sur le champ. Mais quand Theresa May donne enfin le coup d’envoi des deux années de négociation, le 29 mars 2017, l’Union prend la main sur l’agenda. Et décide que la négociation se fera en deux temps: conclusion des modalités du divorce d’abord, discussion politique sur les contours de la future relation ensuite.

Une séquence d’emblée indigeste pour Londres, qui souhaite mener ces deux négociations de front. Et qui fera l’objet de critiques, parfois jusque sur le continent. Pour Maria Demertzis, vice-directrice du think tank Bruegel, la Commission aurait peut-être pu choisir de parler du positif – "l’enfant", la future relation – en même temps que du négatif – la séparation des biens. "Je suis réticente à critiquer la Commission, parce qu’elle a fait ce qu’elle pensait être le mieux pour l’Union du point de vue de son capital de négociation, mais je pense que tactiquement, négocier en parallèle aurait peut-être été préférable en termes de résultat. Même s’il est encore trop tôt pour le dire." Sortie sans accord, sortie ordonnée, nouveau référendum? L’issue reste inconnue, mais l’option choisie à Bruxelles n’aura pas aidé Theresa May à asseoir son autorité sur la scène britannique. Elle aura par contre eu l’avantage de consolider l’unité des Vingt-Sept.

Constance et consternation

Unité renforcée par un autre choix stratégique: celui de la transparence. Le Conseil européen dicte un cadre clair, Michel Barnier le suit scrupuleusement, détaille et publie rigoureusement les résultats engrangés. Parallèlement aux négociations, Michel Barnier sillonne les États membres pour expliquer, dialoguer avec les responsables gouvernementaux mais aussi les Parlements et la société civile, contribuant largement à cimenter la position des Vingt-Sept. Une assise d’autant plus remarquable qu’elle contraste avec les valses hésitations et l’ambiguïté pas toujours constructive de Londres et son climat politique délétère.

Au fil des mois, l’accord se tisse, puis ses mailles se desserrent. Car le problème que cette séquence révélera est l’impossibilité de garantir la stabilité nord-irlandaise sans anticiper sur la future relation: l’accord de séparation des biens empiète sur la garde de l’enfant. Si la paix d’Irlande dépend de l’absence de frontière dure sur l’île, alors l’assurer revient pour l’Union à exiger une garantie que l’Irlande du Nord sera maintenue faute d’un meilleur accord dans le giron de l’Union douanière et du marché unique européen. Le filet de sécurité imaginé, le "backstop", prévoit de placer la frontière en mer d’Irlande – tollé de Londres à Belfast. Alors que la date du Brexit approche, les négociateurs européens font une ultime concession à Theresa May en acceptant d’intégrer l’ensemble du Royaume-Uni dans l’Union douanière européenne. "Deal", dira le gouvernement May. "No-deal", corrigera son Parlement.

Barnier, lui, aura montré qu’il peut se montrer souple. Une fois mais pas deux: quoi qu’en pense Westminster, l’accord de divorce – son œuvre et celle de Theresa May –, n’est plus négociable. Westminster finira-t-il par l’accepter? Si oui, la Commission pourra revenir à son métier de base et entamer la conclusion d’un accord commercial et stratégique. Avec ou sans Barnier.

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