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La stratégie machiavélique de Johnson pour piéger l'opposition

©REUTERS

La décision du Premier ministre britannique de suspendre le Parlement vise moins à garantir le Brexit le 31 octobre qu’à arriver en position de force lors des prochaines élections générales. Décryptage d’une stratégie qui a toutes les chances de réussir.

La prorogation du Parlement était dans l’air depuis quelques semaines. Jugée, à raison, inacceptable par les défenseurs du parlementarisme britannique, elle n’est pourtant pas si surprenante, et se justifie d’un strict point de vue stratégique.

Depuis sa désignation à la fonction de leader du parti tory, qui lui a donné automatiquement accès à celle de Premier ministre, le mois dernier, Boris Johnson n’avait en effet aucune crédibilité lorsqu’il mettait la pression sur l’Union européenne pour obtenir un Brexit sans backstop ("filet de sécurité") à la frontière irlandaise. Que ce soit lors des rencontres bilatérales ou lors du sommet du G7 à Biarritz, les leaders européens ont eu beau jeu de ne pas faire la moindre concession. Ils savaient que Boris Johnson était bloqué par son Parlement, qui a voté à plusieurs reprises contre un Brexit sans accord au printemps dernier, et dont l’opposition massive au no deal ne fait toujours aucun doute.

Accord prioritaire

Suspendre le Parlement entre le 9 septembre et le 14 octobre, et empêcher l’opposition de légiférer contre un no deal, permettra à Boris Johnson d’arriver en position de force lors du prochain conseil européen, le 17 octobre, à deux semaines de la troisième deadline du Brexit (après celles du 29 mars et du 12 avril).

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Même s’il a répété avec insistance que le Royaume-Uni sortirait de l’Union européenne le 31 octobre, avec ou sans accord, Boris Johnson a maintes fois précisé qu’il ne souhaitait pas le no deal. Dans la lettre envoyée mercredi aux députés, il a de nouveau clairement indiqué que la recherche d’un accord était absolument prioritaire dans les négociations – pourtant inexorablement bloquées – et suggéré que la position britannique serait fragilisée par les parlementaires cherchant à légiférer contre un no deal. "Les Etats membres regardent avec beaucoup d’intérêt ce que le Parlement fait, et c’est uniquement en montrant de l’unité et de la résolution que nous aurons une chance de conclure un nouvel accord qui pourra être validé par le Parlement."

Les élections générales dans toutes les têtes

Au-delà de la problématique du Brexit avec ou sans accord, Boris Johnson cherche aussi, et surtout, à sécuriser son avenir à Downing Street. Même si cela reste toujours la voie par défaut, la probabilité de voir le Royaume-Uni sortir de l’Union européenne le soir du 31 octobre est infime. Au-delà des déclarations d’intentions, Johnson s’est déjà projeté sur l’après 31 octobre.

Il ne choisira pas de faire passer le Brexit sans accord de façon unilatéral, d’abord, parce qu’il devrait dans ce cas assumer d’être le Premier ministre d’une économie en implosion, ensuite, parce qu’il n’aurait plus aucune autorité sur des députés tory humiliés.

La bataille des négociations face à l’UE a été perdue par May, comme elle est en train de l’être par Johnson, en raison d’une majorité insuffisante pour réussir à faire passer un accord aux Communes.

La bataille des négociations face à l’UE a été perdue par May, comme elle est en train de l’être par Johnson, en raison d’une majorité insuffisante pour réussir à faire passer un accord aux Communes. Le pari de Johnson est de renforcer les rangs tory afin d’avoir davantage les coudées franches lors de la troisième vague de négociations avec l’Union européenne, qui semble programmée à moyen terme. Il ne pourra avoir ces coudées franches qu’en démontrant que sa volonté de Premier ministre (sortir de l’Union européenne le 31 octobre) n’a pas été respectée par les parlementaires.

Il aura alors tout loisir d’abattre la carte du rendez-vous entre le peuple et un homme, unis face aux élites parlementaires et européennes. La même carte que celle qu’a utilisée Donald Trump. Son positionnement ne sera pas illégitime puisqu’il sera aligné sur le vote démocratique des Brexiters, lors du référendum de 2016.

L’une des clés de son succès sera de récupérer les électeurs partis ou tentés de partir vers le Parti du Brexit de Nigel Farage: c’est avant tout pour cela qu’il surjoue l’obsession du Brexit au 31 octobre, y compris sans accord. Le rapprochement opéré par Farage ces derniers jours démontre que cette tactique est en train de payer. La ligne rouge sera de précipiter le pays dans le no deal le 31 octobre. Mais d’ici là, Boris Johnson peut presque tout se permettre.

John Bercow, speaker de la Chambre des Communes. ©REUTERS

L’organisation d’un vote de défiance par l’opposition pourrait même lui rendre service. En effet, même si l’opposition remporte ce vote, il est quasiment impossible de voir Jeremy Corbyn former un gouvernement de coalition avec les députés du LibDem et du parti indépendant. Les élections générales seront alors déclenchées. Et c’est bien Boris Johnson qui en sera le favori, justement parce que c’est avec "les armes à la main" qu’il aura mis un genou à terre.

Le piège est tendu. Il sera presque parfait si un vote de défiance déclenche des élections générales avant la deadline du 31 octobre. Johnson sera alors le "Brexiter en chef", celui que les élites parlementaires de gauche et du centre n’ont pas laissé accomplir le Brexit dur tant espéré par les eurosceptiques.

"Scandaleux au regard de la Constitution" (Bercow)

Pour le président du parlement britannique, John Bercow, a jugé cette décision du gouvernement "scandaleuse au regard de la Constitution". Pour le speaker de la Chambre des Communes, "quelle que soit la manière dont elle est déguisée, cette prorogation consiste à empêcher le parlement de débattre du Brexit et de remplir son devoir"a-t-il déclaré à la BBC.

De son côté, Boris Johnson a défendu cette décision, estimant "totalement faux" qu'elle soit antidémocratique. "Autour de la date du sommet crucial de l'UE, le 17 octobre, les députés auront largement le temps de débattre", a-t-il ajouté. "Les semaines précédant le Conseil européen sont vitales pour mes négociations avec l'UE", a-t-il souligné, ajoutant: "En montrant unité et détermination, nous avons une chance de décrocher un nouvel accord qui puisse être adopté par le Parlement".

 

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