reportage

Le Brexit réveille les fantômes de Derry

"Hands Across The Divide", une statue érigée en symbole de l'esprit de réconciliation. ©Reuters

Vingt ans après l’accord du Vendredi Saint, le Brexit pose le risque d’une marche-arrière du processus de paix en Irlande du Nord. À Derry, où la mémoire du Bloody Sunday hante encore les rues, une sourde inquiétude a fait son retour.

"Cest pour bientôt. Une question de semaines ou peut-être de mois, mais bientôt, nous saurons." La voix de John Kelly vient imperceptiblement de changer de timbre. Il avait parlé jusqu’ici comme un professeur bienveillant, il se fait à présent presque confident: "C’est la dernière partie de mon voyage." Nous discutons sur le trottoir de Glenfada Park, à quelques mètres du lieu où son frère Michael, 17 ans, a été abattu par "Soldat F", un parachutiste britannique. C’était le 30 janvier 1972, l’indélébile Bloody Sunday. "Ce jour-là, je manifestais avec mes copains, mon frère était avec les siens, je n’ai pas su tout de suite qu’il avait été pris pour cible", raconte-t-il. Ce jour-là, quatorze manifestants dont six mineurs ont laissé la vie en ces lieux.

"Nous avons enduré trente ans de conflit, nous ne voulons pas y retourner."
John Kelly

En 2010, le Premier ministre David Cameron a présenté des excuses officielles, décrivant le comportement des forces britanniques ce dimanche comme "injustifié et injustifiable". Un tournant historique pour les victimes de l’armée régulière en Irlande du Nord. "Mais ces mots ne signifieront rien tant que la justice n’aura pas suivi", tranche John. C’est son combat depuis près d’un demi-siècle maintenant: voir les auteurs de la tuerie traduits devant un tribunal. "On n’a jamais abandonné, on ne va jamais abandonner." La police a terminé son enquête, c’est à présent au ministère public de déterminer si le procès aura lieu, et John assure avoir reçu des indications en ce sens: "Bientôt, nous saurons." Alors, peut-être, pourra-t-il tourner la page. "Tout ça doit se finir un jour…"

Bienvenue à Bogside, épicentre de la période des "troubles", mué en principal pôle d’attraction touristique du côté républicain/catholique de Derry. Ici, des boutiques de souvenirs regorgent de reliques révolutionnaires et autres symboles nationalistes irlandais, et vous pourrez voir un portrait du pape en grand format sur la vitrine d’une épicerie. Les années noires sont loin derrière, mais la seconde ville d’Irlande du Nord en garde de profondes cicatrices, activement entretenues dans l’espace public – par sectarisme ou par opportunisme: les touristes adorent.

Le célèbre Free Derry Wall, qui marque le territoire de la zone autonome autoproclamée. ©EPA

Sur les façades, les célèbres Murals commémorent les victimes de l’armée britannique et célèbrent le résistant comme la colombe. Mais il y a aussi des affiches politiques qui font directement référence à la lutte armée. À côté du célèbre Free Derry Wall, qui marque le territoire de la zone autonome autoproclamée, une pancarte du Hezbollah apparaît comme un signe étrange de confraternité paramilitaire.

Ailleurs, on voit des messages politiques explicites contre la police locale. Aujourd’hui encore, à Derry, on y réfléchit à deux fois avant de devenir fournisseur de la police si on veut éviter d’attirer sur soi l’attention de groupes violents comme la New IRA. La semaine dernière encore, deux personnes ont été victimes d’attaques par balle, que la police traite comme des actions "de type paramilitaire". (Au passage, si vous avez des informations mais que vous ne faites pas confiance à la police – "loyaliste" –, il y a le numéro vert de Crimestop, anonymat garanti.)

"Si la frontière dure revient, si les soldats reviennent, ça va détériorer la situation et ça risque de donner une forme de pertinence, de légitimité à la New IRA."
Rossa

"Il y a une petite minorité de dissidents républicains qui s’oppose au processus de paix, contrairement à l’écrasante majorité des gens d’ici, reprend John Kelly. Nous avons enduré trente ans de conflit, nous ne voulons pas y retourner." Et il en est convaincu: on n’y retournera pas. Mais à Bogside, on vit toujours dans l’espoir qu’un jour, le "pays" – l’île d’Irlande – sera réunifié. Et, à cet égard, "le Brexit, je pense, va aider. Pourrait aider, estime-t-il. Mais il faut espérer que le retour à une frontière dure ne se matérialisera pas."

Avant 1998, des militaires qui tenaient les postes de passage étaient des cibles potentielles pour les dissidents nationalistes. Aujourd’hui, au moins 30.000 personnes franchissent quotidiennement la frontière pour travailler sans avoir à montrer patte blanche. La ligne invisible qui sépare les deux Irlandes compte 208 points de passage officiels – c’est plus que l’ensemble des points de passage de l’Union européenne sur sa frontière Est.

"Si la frontière dure revient, si les soldats reviennent, ça va détériorer la situation et ça risque de donner une forme de pertinence, de légitimité à la New IRA, s’inquiète Rossa, le jeune homme qui tient le guichet du Free Derry Museum, érigé sur le site du Bloody Sunday. Et si la situation économique se détériore, si un hard Brexit entraîne la fin des fonds européens dont dépendent beaucoup d’emplois, ça pourrait encore envenimer les choses." Rossa est le petit-fils de Patrick Doherty, abattu ce jour-là, et le neveu de Gary English, écrasé par l’aller-retour d’un Land Rover de l’armée britannique en 1981.

La frontière des droits

Le portrait d’Annette McGavigan, 14 ans, marque l’entrée dans le quartier martyrisé de Bogside. Elle a été tuée en 1971, un an avant le "Bloody Sunday", lors d’échanges de tirs entre des soldats britanniques et l’IRA. Sa famille réclame toujours une enquête indépendante. ©Reuters

Avant d’être un divorce entre le Royaume-Uni et l’Union européenne, le Brexit est une fracture entre les communautés d’Irlande du Nord. Parmi les Nord-Irlandais qui se disent catholiques, 89% ont voté pour rester dans l’Union lors du référendum de 2016. A contrario, seuls 41% des protestants ont voté Remain.

"Le filet de sécurité de la Cour de Justice de l’Union a disparu. Ce n’est pas acceptable: on ne doit pas dépendre des tribunaux britanniques, qui ne sont pas impartiaux à notre égard."
Martina Anderson
Membre du Sinn Féin de Derry

Au Sinn Féin de Derry, c’est peu dire que la républicaine Martina Anderson est remontée contre l’accord qui atterrit ce dimanche sur la table des chefs d’État et de gouvernement de l’Union. Native du Bogside, ancienne volontaire de l’IRA, elle a été prisonnière politique et sa libération était l’une des conditions de la ratification de l’Accord du Vendredi Saint, qui a scellé la paix d’Irlande. Le 30 mars, elle perdra son siège de députée européenne alors que l’Irlande du Nord a majoritairement voté contre le Brexit.

"Quoi qu’elle en dise, la Commission européenne qui a négocié cet accord est plus intéressée par le commerce que par les gens, estime-t-elle. Le résultat, c’est qu’on va se retrouver avec une frontière pour les droits des personnes." L’accord de paix de 1998 avait placé les résidents nord-irlandais sous la protection de la cour européenne des droits de l’Homme, mais le gouvernement May entend supprimer la loi qui introduit la Cour de Luxembourg dans la législation britannique, libérant les juges britanniques de cette autorité. En décembre dernier, l’accord intermédiaire passé entre les négociateurs indiquait que les Irlandais du Nord qui ont la nationalité irlandaise "continueront de jouir de leurs droits comme citoyens de l’UE, y compris où ils résident en Irlande du Nord". Cette formulation ne figure pas dans le "deal", déplore Martina Anderson, "le filet de sécurité de la Cour de Justice de l’Union a disparu. Ce n’est pas acceptable: on ne doit pas dépendre des tribunaux britanniques, qui ne sont pas impartiaux à notre égard."

La grande originalité de l’Accord du Vendredi Saint était d’être parvenu à brouiller les frontières sans le dire. Non seulement le traité de paix organise un partage du pouvoir politique et de la gestion de ressources d’intérêt commun, comme la Foyle, fleuve qui sépare ici les quartiers catholiques et protestants, mais il gomme la frontière en permettant aux républicains pourtant nés sur le sol du Royaume-Uni d’acquérir la nationalité irlandaise. L’enjeu clé d’un Brexit "ordonné" est donc de préserver cet acquis alors que 56% des Nord-Irlandais ont voté en juin 2016 pour rester dans l’Union européenne. "L’Irlande a un problème, l’Europe a un problème, poursuit Martina Anderson: c’est la partition de notre pays. Il faut un mécanisme pour y mettre un terme. On nous dit qu’il est trop tôt pour en parler, nous disons: dédramatisons, calmons-nous, mais parlons-en!"

L’ostensible Fountain

Une fillette dans l’enclave murée de The Fountain, où une communauté protestante vit au cœur de la ville catholique. ©REUTERS

De l’autre côté du Royal Bastion qui surplombe le Bogside, le centre-ville abrite une enclave unioniste: The Fountain. En lettres blanches sur fond noir, un mur annonce la couleur: "Les loyalistes de la rive ouest toujours en état de siège. Pas de capitulation." Ici, les bordures des trottoirs sont tricolores, peintes aux couleurs de l’Union Jack. Les quelques rues du quartier résidentiel sont bordées de hauts grillages ou de murs de pierre – une série de culs-de-sac aux allures sinistres. Ici comme à Bogside, l’aigreur communautaire s’affiche sur les murs. Pendant les troubles, la population protestante de cette partie de la ville a considérablement décliné "à cause de la violence républicaine", souligne cette affiche, qui ajoute: "La paix si possible, la vérité à tout prix."

Dans la cour de son immeuble, Les Galbraith sort ses deux chiens. Il n’a emménagé dans l’enclave que depuis quelques semaines: il vient de la rive est de la Folye, de Waterside, le secteur protestant. "Je suis venu ici parce que c’est plus près de mon travail et c’est moins cher: ce sont des logements de la ville." Mais il ne serait pas allé s’installer ailleurs dans le centre-ville – "les catholiques ne l’accepteraient pas. Je le regrette, parce que pour moi, catholique ou protestant, ça ne fait aucune différence. Mais, pour l’instant, c’est ainsi. Ça changera un jour, probablement avec la prochaine génération."

"Les ondulations sont toujours là, mais la situation s’améliore d’année en année."
Jenifer

Au cœur de l’enclave, un petit centre communautaire abrite une poignée d’ados venus profiter de la console de jeux vidéo sous les yeux de deux grands-mères. Galan Bailey y donne un coup de main de temps en temps. Protestant, "bien sûr!", chômeur de 63 ans, il partage sa vie entre le centre communautaire et la banque alimentaire. Les marqueurs nationalistes de son quartier, il n’en a cure: "Je ne crois pas aux drapeaux et toutes ces choses." D’ailleurs, il n’a pas voté au référendum sur le Brexit – "La politique, ça n’est pas mon truc. Mais je crois qu’on va perdre de l’argent avec cette affaire. Et le Brexit, on n’en verra jamais la fin."

Recueillir le point de vue des partis loyalistes à Derry relève de la gageure. Gary Middleton, député régional du Parti démocrate unioniste (DUP, pro-Brexit) s’est rétracté après avoir accepté une interview. Et aucun des membres de son parti ni de l’Ulster Unionist party (UUP, proche du parti conservateur britannique et initialement opposé au Brexit) que nous avons contactés n’a répondu à nos sollicitations. Billy Moore, le secrétaire général des Apprentices Boys of Derry, liée à l’ordre orangiste et dont la parade annuelle a, cet été encore, donné lieu à des débordements côté républicain, n’a lui non plus pas pu nous accorder d’entretien. Du point de vue de la communauté loyaliste, marquée elle aussi dans sa chair par les années de troubles, l’enjeu du Brexit est d’assurer la solidité du lien avec la métropole britannique: l’aspiration républicaine d’une réunification de l’île d’Irlande reste la menace latente d’une inversion de la situation, et la crainte de certains d’être un jour lâchés par Londres peut expliquer leur intransigeance sur la négociation du Brexit.

La paix qui vibre

Ce jeudi soir, une foule compacte se concentre sur la place de l’hôtel communal, le Guildhall. Des familles, des centaines d’enfants, appellent en chœur "Santaaa!", attendant avec exaltation l’arrivée annoncée du Père Noël, de passage à Derry avant d’aller préparer les cadeaux. Le voilà qui apparaît au balcon d’un immeuble, dans le disque blanc d’un projecteur. Il disparaît et reparaît comme par magie l’instant d’après sur la vieille tour, sous les vivats des spectateurs. Ils sont 5.000, assure le responsable de la sécurité, et ils sont venus de tous les coins de la ville. Catholiques, protestants, républicains, unionistes, ou rien de tout ça: pour un soir, les enfants de Derry sont unis dans la candeur. "À Halloween, c’est pareil: le conseil communal organise des événements qui rassemblent, et les gens répondent présent."

La fin du concert donné en l’honneur du vieil homme donne le signal du départ. La foule s’écoule dans les artères qui l’avaient menée sur la petite place. Vers Bogside, vers The Fountain et les autres quartiers de la rive ouest. Mais aussi vers le pont de la paix, qui serpente sur la Foyle. La passerelle piétonne, érigée en 2011 par l’Union européenne, semble vibrer de plaisir sous les pas légers des familles qui rejoignent Waterside, le secteur protestant de la rive est. On y rencontre Jenifer, son mari et leurs filles, enchantés par ce moment de communion. Après trente ans de troubles, "les ondulations sont toujours là, mais la situation s’améliore d’année en année, juge-t-elle. Les gens d’ici sont adorables. Même si c’est vrai qu’il y en a encore qui préfèrent prendre leur voiture pour aller faire leur shopping loin d’ici plutôt que de traverser le pont et d’acheter chez des catholiques. Il faut deux générations pour vraiment tourner la page, mais cette ville traverse une période très positive."

Des années 1960 à l’accord de paix du Vendredi Saint, le conflit armé entre républicains et loyalistes a fait près de 4.000 morts. Après un rapprochement historique, les trajectoires du Royaume-Uni et de l’Irlande ont recommencé à diverger, sans égard pour les fantômes de Derry. "Tout ça doit finir un jour…"


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