Le marché de l'art londonien pourrait perdre sa deuxième place mondiale

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Le Royaume-Uni occupe la deuxième place sur le marché de l’art mondial, derrière les USA et devant la Chine. Le Brexit pourrait rebattre les cartes.

Depuis 2000, le marché de l’art a tiré son épingle de deux grands krachs (Internet et subprime) et profité de la montée en puissance financière russe et chinoise. Il est devenu valeur refuge contre l’inflation et les secousses boursières et monétaires.

Dans le rapport annuel Art & Finance (Deloitte), Denis Belkevich (Fuelarts) rappelle qu’avec le Royaume-Uni, le marché de l’art européen représente 32% du total mondial, mais seulement 11% sans lui. Et malgré les incertitudes du Brexit, le marché de l’art britannique était en hausse en 2018 (+ 12%). Au premier semestre 2019, par contre, l’art contemporain a ralenti. Les ventes de Londres vers les États-Unis ont chuté de 24%. Sur cette même période, Sotheby's a vu ses ventes chuter de 10% et Christie’s de 20%. Les deux premières maisons de ventes mondiales préfigurent-elles une chute de Londres? Globalement, la part de marché des ventes aux enchères à Paris a grimpé aux dépens de Londres, passant de 4,4% en 2018 à 6,8% l’année dernière, selon un rapport d’ArtTactic.

Pour contourner les obstacles, Christie’s ou Sothebys Paris pourraient récupérer une part de marché en Europe continentale.
Frédéric de Sénarclens
Art Market Guru

Dana Prussian (Bank of America) prévoit des "complications logistiques" mais pas d’"ondes de choc" pour les collectionneurs. Frédéric de Sénarclens, qui a créé à Bruxelles la plateforme d’achat et d’expertise d’art directe Art Market Guru reste circonspect: "Pour contourner les obstacles, Christie’s ou Sotheby's Paris pourraient récupérer une part de marché en Europe continentale. Londres ne peut espérer jouer un rôle de port franc, la Suisse ou le Luxembourg occupent ce créneau." Certains États membres peuvent compliquer l’importation d’œuvres d’art, comme l’Espagne qui les taxe à 33%. Sénarclens ne croit pas qu’un collectionneur qui achète à Londres, verse une commission de 20 à 25% à la salle des ventes (intégrée dans le prix) soit gêné par des droits d’importation belges de 6%. Quant aux clients asiatiques, ils garderont leurs liens de marché, historiques et linguistiques, avec Londres. "À Hong Kong, la taxe d’importation est et restera de 0%, ou de 30% en Chine." En revanche, un effet induit pourrait émaner des groupes financiers ou industriels quittant le Royaume-Uni pour l’Europe continentale: leurs dirigeants, important vivier d’acheteurs d’art, relocaliseraient-ils leurs acquisitions à Paris?

Hors carcan

Yves-Bernard Debie, avocat international qui traite des dossiers pour des collectionneurs européens, est aussi nuancé. "Les marchés n’aiment guère l’incertitude et arbitrent en général vers des places plus stables. Le marché de l’art, dont la prospérité repose sur la liberté de circulation des biens, des capitaux et des personnes, n’y fera pas exception. Les euro-convaincus se réjouissent de la sanction que subira Londres. Au-delà de la perte de pouvoir d’achat annoncée et des conséquences sur les investissements en art, la dérégularisation et l’isolationnisme se profilent: droits et contrôles de douane, difficultés de circulation des œuvres, fuite de collections et de collectionneurs contraints de quitter la Grande-Bretagne, échanges entre musées compromis par les procédures."

Debie rappelle que le succès du Royaume-Uni sur le marché de l’art tient à une fiscalité nationale douce pour les importations de biens artistiques de pays non européens (5%) et à sa présence au sein de l’Union et de son marché unique. "Le Brexit refermera cette porte du marché européen, peut-être au profit de Paris." Cet Europhile se veut toutefois "contrarien": et si, après Brexit, Londres renforçait son leadership du marché de l’art européen? L’UE offre un marché unique sans frontières et un commerce facilité, "mais sa tendance à surréglementer pourrait rediriger vers un Londres affranchi de Bruxelles d’autres marchés comme l’Asie. Londres légiférant hors du carcan de l’UE créerait son régime de TVA, de licences d’importation, de réglementation sur les biens culturels, de propriété intellectuelle, de droits d’auteur, de droits de succession pensés pour une attractivité maximale hors directives de l’UE sur le marché de l’art".

Pour l’heure, les réglementations ont plutôt connu un renforcement à Londres. Depuis janvier 2020, le Royaume-Uni a transposé la récente directive européenne (AMLD 5), suite à la découverte des dissimulations de fortune offshore du cabinet Mossack Fonseca révélées par les Panama Papers. Mais les modalités de la transposition sont sujettes à bon nombre de questions de la part des acteurs présents sur la place londonienne. Une confusion qui risque de s’ajouter à celle, déjà présente, du Brexit.

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