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Le vote du "Pays noir" anglais sera décisif

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À cinq jours de l’élection générale la plus importante depuis des décennies, les bastions travaillistes qui ont voté pour le "Leave" en 2016 doivent choisir entre le Brexit ou leur parti historique. À Dudley, cœur industriel de l’Angleterre victorienne, le basculement semble inévitable.

Au Royaume-Uni, le dynamisme des high streets (rues commerçantes) est le baromètre intuitif de la cohésion économique et sociale. La décennie qui prend fin a été marquée par une hémorragie sans précédent, en temps de paix, du nombre de boutiques et de services publics dans les centres-villes. Cela a été particulièrement le cas dans la région des Midlands, la plus touchée par cette disruption économique autant due à un affaissement des niveaux de vie qu’à l’essor incontrôlable du e-commerce.

Dans cette région, la ville de Dudley, 80.000 habitants, est régulièrement prise comme exemple. Vidé de son sang, le centre-ville est désormais constitué essentiellement de salles de paris, de magasins de discounts, de petites sociétés de crédit pour ceux qui ont besoin de trouver de l’argent rapidement (payday lenders), d’organismes de charité ou d’espaces commerciaux vides (quasiment un tiers du total). Les grandes banques ont progressivement fermé leurs agences, comme dans tout le territoire, à la fois parce que les agents conversationnels électroniques sont désormais jugés plus efficaces que des banquiers humains, et parce que les activités des banques de détail sont beaucoup moins rentables que celles des banques d’affaires.

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Internet a tout vampirisé

Les pubs ont aussi fermé un à un leurs portes: les jeunes générations trouvent désormais leur dose quotidienne de dopamine et d’interactions sur les réseaux sociaux. Le décor souvent majestueux des pubs anglais aurait pu être remplacé par d’autres types d’activités, comme des librairies, des salles de jeux vidéo, de spectacle, ou de prêt-à-porter. Mais là aussi, internet a tout vampirisé. Des panneaux en bois sont donc désormais plaqués contre les fenêtres de ces anciens pubs qui attendent une nouvelle destinée commerciale ou sociale.

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Mais pour les habitants, le principal lieu de vie et de rencontre de Dudley, en dehors de l’immense Birmingham à une quinzaine de kilomètres, est désormais… en périphérie. Il s’agit tout simplement du Tesco Extra, hypermarché à l’allure de vaisseau spatial, ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre. La totalité de l’espace au sol est constituée par le parking. Le centre commercial en tant que tel est construit en hauteur, sur de grands pilotis, comme en suspension, comme déraciné de l’économie locale. Là non plus, peu ou pas de boutiques à l’intérieur: seuls les produits essentiels sont vendus. Au début de la décennie, Tesco s’était essayé à la Beauté, avec une boutique intégrée de produits cosmétiques. Le glamour a fait long feu. Les salons de beauté, justement, auraient pu se frayer un chemin, comme cela a été le cas sur l’ensemble du territoire, ce qui a permis de booster l’autoentrepreneuriat féminin. Mais là aussi, l’activité reste fragile.

 

Deux grandes attractions existent à Dudley: le zoo et le Black Country Living Museum. Dudley a en effet été longtemps perçu comme la capitale de l’Angleterre industrielle de l’époque victorienne, qui a constitué un âge d’or dans l’histoire économique du pays. Dudley a été en quelque sorte l’âtre de la cheminée. Le dur labeur de ses habitants a été compensé par des niveaux de vie supérieurs à la moyenne du pays durant la majeure partie du XIXe siècle. Il a subi en premier lieu les diverses vagues de disruption économique, où ses travailleurs ont dû sans cesse s’adapter aux nouvelles technologies, jusqu’à la désindustrialisation massive des années 1980, qui a fait de cette région la plus anti-thatchérienne du pays. Le déclassement a été spectaculaire, brutal et irréversible.

Dans le "pays noir" anglais, la décennie qui prend fin a été marquée par une hémorragie du nombre de boutiques et de services publics dans les centres-villes. Cela a été particulièrement le cas dans la région des Midlands, à Dudley, où le centre-ville est désormais constitué essentiellement de salles de paris, de magasins de discount, de petites sociétés de crédit pour ceux qui ont besoin de trouver de l’argent rapidement, d’organismes de charité ou d’espaces commerciaux vides. ©Getty Images


Au sud, espaces verts et golfs

Dudley est bien sur un point de bascule. Dans la circonscription sud, où l’on trouve plus d’espaces verts et de golfs, le parti conservateur a pris le dessus sur le Labour depuis le milieu des années 2000. Au nord, autour du port fluvial, la domination historique du parti travailliste est sur le point de prendre fin. La victoire du Leave en 2016, avec plus de 71% des voix, a été un premier avertissement sérieux. Ian Austin, le député constamment réélu depuis 2005, a tout de même conservé sa fonction lors de l’élection générale organisée l’année suivante. Avec 18.090 voix, il n’a dû le maintien de son siège aux Communes qu’à 22 petites voix de mieux sur son adversaire. Trois comptages ont été nécessaires.

"Seulement deux hommes peuvent être Premier ministre le 13 décembre: Johnson ou Corbyn. Je n’ai pas voulu faire ce choix, mais c’est ainsi."

Jeudi prochain, Dudley North fait partie de la quarantaine de bastions travaillistes qui ont voté pour le Leave en 2016 et qui choisissent le camp tory pour s’assurer que le Brexit sera bien validé par le Parlement. Dudley North a ceci de particulier que son député sortant a démissionné avec fracas du Labour et annoncé qu’il ne se représenterait pas. La raison est évidente: Jeremy Corbyn.

Le Labour ne se positionne pas sur le Brexit

La dérive antisémite du Labour, depuis 2016, sous Jeremy Corbyn, a été la première raison invoquée par Austin pour justifier ce départ. Il n’a pas seulement affirmé que l’actuel leader du Labour était "complètement inapte" à occuper la fonction de Premier ministre. Il a aussi appelé les électeurs travaillistes à franchir le Rubicon et à voter pour Boris Johnson, non seulement à Dudley North, mais aussi dans plusieurs autres circonscriptions constituant le "mur rouge" historique face à la droite.

Austin a même écrit une lettre de sa propre main, qu’il a confiée au parti tory, lequel l’a adressée aux électeurs travaillistes indécis dans tout le pays. "Si vous m’aviez dit que je ferais cela un jour, je ne l’aurais jamais cru. Je ne suis pas un fan de Boris Johnson, et je ne suis pas un conservateur. Je suis en désaccord avec beaucoup de choses. Mais seulement deux hommes peuvent être Premier ministre le 13 décembre: Johnson ou Corbyn. Je n’ai pas voulu faire ce choix, mais c’est ainsi."

"Nous devons négocier un bon accord qui aille dans le sens des travailleurs, des emplois et de l’environnement, avant de le soumettre au vote du peuple."

La nouvelle candidate du Labour, Melanie Dudley (qui porte donc le même nom que sa ville), a basé sa campagne sur un programme très terre à terre: lutte contre la criminalité, aides aux écoles et aux hôpitaux, et soutien aux enfants de familles pauvres.

Des gens éreintés par le Brexit

Sur le Brexit, la position de Melanie Dudley se veut aussi ambiguë que celle du leader. À l’inverse, appeler à rejeter le Brexit ne motiverait, au mieux, qu’un tiers des lecteurs. Vouloir le confirmer motiverait les électeurs à voter pour le parti qui veut le valider au plus vite: "Les gens sont éreintés par le Brexit. Nous devons négocier un bon accord qui aille dans le sens des travailleurs, des emplois et de l’environnement, avant de le soumettre au vote du peuple", se contente-t-elle de marteler.

Le programme économique de Jeremy Corbyn, qui prévoit notamment une renationalisation massive des sociétés des principaux secteurs (transport, énergie, télécommunications, etc.), directement calquée sur l’idéologie travailliste de la fin des années 1970, devrait logiquement inspirer les électeurs travaillistes de la ville surnommée capitale du "Black Country". Il n’en est rien. Le revers s’annonce brutal pour Corbyn, qui risque d’être battu là où il aurait dû triompher. Deux nostalgies sont opposées: celle d’un pays pas encore désindustrialisé par le thatchérisme, et celle d’un pays qui ne s’était pas encore ouvert à l’Union européenne.

Le Labour au bord du gouffre

Même si les sondages peuvent encore permettre au Labour de "perdre debout", comme en 2017, une quarantaine de bastions historiques, constituant le "mur rouge", sont sur le point de basculer dans le camp conservateur, ou plus exactement dans le camp du parti qui promet le Brexit.

Ces circonscriptions se situent dans six grandes régions ou zones géographiques. Les West Midlands sont les premières concernées, avec Dudley en premier lieu, mais aussi West Bromwich. Dans le Greater Manchester, presque entièrement travailliste, Bury South et Leigh sont en bonne position pour l’emporter. Dans la région de Liverpool, le Labour est en danger plus au sud, dans une douzaine de circonscriptions.

Hors grandes villes, la carte du Royaume-Uni devrait être surtout bleue le matin du 13 décembre. Mais c’est le nombre de conquêtes de terres travaillistes qui permettra à Boris Johnson de valider son Brexit avant le 31 janvier 2020. Une moitié des bastions en ballotage constituerait une victoire historique pour le parti tory, et ferait entrer le pays dans une nouvelle ère.

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