interview

"Personne n'aurait fait mieux que May" (Alex de Ruyter)

Alex de Ruyter, le directeur du Centre for Brexit Studies à l'Université de Birmingham. ©Doc

Les Communes ont rendu leur verdict sur l’accord conclu par Downing Street avec l’Union européenne. Le directeur du Centre for Brexit Studies de l’université de Birmingham dresse un bilan de la première phase du Brexit.

Plus de deux ans et demi se sont écoulés depuis le référendum de 2016, dans lequel une majorité de Britanniques a opté pour la sortie de l’Union européenne. Theresa May pouvait-elle présenter aux Communes un meilleur accord?
Non, je ne le pense pas. Sa tâche a été très difficile. Quand elle a présenté son plan à la Lancaster House (17 janvier 2017), elle a insisté sur les lignes rouges concernant la Cour de justice européenne, le marché unique, l'union douanière et la liberté de circulation. C'était des points de départ, qui étaient avant tout destinés à apaiser la partie la plus eurosceptique de son parti. Elle espérait convaincre l'Union européenne d’accepter un accord qui satisferait les Brexiters de son parti. Cela ne s’est pas passé comme elle le souhaitait. Mais je pense que personne n'aurait pu obtenir réellement mieux à partir de ces conditions de départ très difficiles, que ce soit Tony Blair, Gordon Brown ou David Cameron.

"Theresa May était de toute façon condamnée à prendre des décisions qui ne plairaient pas à tout le monde."
Alex de Ruyter
Directeur du Centre for Brexit Studies

La première phase du processus du Brexit est maintenant terminée, une autre page s’est ouverte. Les observateurs restent assez divisés sur la personnalité de May, en tant que Première ministre…
Ils ont deux visions contradictoires. Certains la voient comme un génie stratégique qui a optimisé les chances de Brexit avec accord. Pour d’autres, elle a simplement fait de son mieux pour négocier jusqu’à la dernière minute un accord qui serait forcément perdant pour le Royaume-Uni puisqu’il était clair que le pays ne pourrait pas quitter l’UE et mettre fin à la liberté de circulation tout en préservant ses avantages.

Theresa Theresa May était de toute façon condamnée à prendre des décisions qui ne plairaient pas à tout le monde.

"Il y a toujours eu un déséquilibre dans le rapport du Royaume-Uni à l'Union européenne, ne serait-ce que par rapport à la séparation maritime."
Alex de Ruyter

Comment a évolué l’opinion publique britannique depuis le référendum?
Ça n'a pas fondamentalement changé puisque dans un récent sondage de YouGov, début janvier, 46% des citoyens pensaient encore que le Royaume-Uni devait quitter l'Union européenne.  Et parmi eux, la moitié pensaient que le Brexit devait se faire même sans accord.  On reste donc sur la même base de 54-46, la même que celle qui existait avant le référendum, mais qui avait abouti à un résultat inversé en faveur de la sortie de l'Union européenne.

Quels sont les rapports entre 'Remainers' et 'Brexiters'? Y a-t-il des divisions fortement conflictuelles?
Je ne vois pas ce genre de divisions politiques entre les Britanniques. L’opposition entre europhiles et eurosceptiques existe depuis plusieurs décennies. Les positions sont de plus en plus enracinées, et ces notions de "Remainers" et "Brexiters" sont presque comme des identités collectives. Les gens de chaque camp n’échangent pas réellement entre eux sur ces questions-là, notamment parce qu’ils savent que ces échanges ont souvent pour but de convaincre l’autre que sa position n’est pas la bonne.

©EPA

Depuis ce référendum, des mouvements anti-élites, similaires sur le fond, sont apparus aux Etats-Unis, en Italie et en France. Peut-on comparer ces différents chocs politiques?
Il y a quelques comparaisons à faire, en ce sens que dans chaque cas, une partie du peuple se sent délaissée par les partis politiques.  Ils estiment que la mondialisation n'a pas été à leur avantage et que l'immigration a été la source de leurs problèmes.  Clairement le Royaume-Uni n'est pas le seul à être dans cette situation.  Un élément fait toutefois du Royaume-Uni un cas à part : le rapport à la souveraineté.

Celui-ci y est plus important qu’ailleurs, notamment par rapport à l’histoire du Commonwealth et à l’Empire britannique, ainsi qu’aux souvenirs de la Seconde Guerre mondiale. N'oublions pas que le Royaume-Uni est le seul pays européen, en dehors de la Russie, à ne pas avoir subi la défaite pendant la Seconde Guerre mondiale, même s’il y est parvenu au prix de son indépendance économique et militaire, par rapport aux États-Unis. L’ancien secrétaire d’Etat américain Henry Kissinger a dit un jour que le Royaume-Uni avait perdu son empire, mais avait trouvé sa place dans le monde, et cette affirmation est encore valable 40 ans plus tard.

Tous ces éléments expliquent pourquoi il y a toujours eu un déséquilibre dans le rapport du Royaume-Uni à l'Union européenne, ne serait-ce que par rapport à la séparation maritime.

Propos recueillis par Johann Harscoët, à Londres

Lire également

Publicité
Publicité