Petite histoire d'un Brexit introuvable

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Au lendemain de leur victoire, les Brexiters se sont lancés, la fleur au fusil, dans des négociations avec une Europe qu’ils jugeaient obsolète. Près de trois ans plus tard, c’est la déconfiture. Le Parlement britannique est sans direction. Le processus leur échappe chaque jour un peu plus, au profit d’une Europe unie. L’auteur du référendum, David Cameron, s’est envolé et le Brexit est introuvable.

"Bonsoir, ou plutôt bonjour." Jeudi 11 avril, 02h30 du matin. La chancelière allemande Angela Merkel déboule dans une petite salle du Juste Lipse. Fraîche comme une fleur. Devant une poignée de journalistes, elle résume le sommet extraordinaire qui s’est terminé, avec la précision du chirurgien sortant d’une opération de huit heures. Les Vingt-Sept ont repoussé le Brexit au 31 octobre, sans quoi c’eût été le chaos d’un no-deal le vendredi 12 avril. "C’était une soirée intense, une très bonne soirée, qui a démontré l’unité des Européens", conclut-elle.

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Angela Merkel est souriante, même si on la sait bouleversée par le décès récent de sa mère. Sa veste bleue électrique évoquant les couleurs de l’Union confère à la scène une tonalité subliminale. Fait marquant, Theresa May est apparue au sommet vêtue de la même couleur.

Pour des politiques de cette stature, le non-verbal n’est jamais un hasard. On les voit, au début de la rencontre, éclater d’un fou rire devant l’iPad d’Angela Merkel. Qu’y avait-il sur la tablette? "Un montage les comparant côte à côte, ce jour-là, devant leur Parlement respectif, avec leur veste de la même couleur", glisse une source. Qui aurait pu, ce soir-là, s’opposer à la complicité des deux femmes? 

Difficile, en tout cas, de résister à la chancelière allemande. Le président français, Emmanuel Macron, l’apprit à ses dépens. Lors du sommet, il a haussé le ton, tentant le forcing pour obtenir un report du Brexit limité à quelques semaines. Le Président jupitérien, figure de proue du camp des durs face au Royaume-Uni, voulait fixer la date du 30 juin. Raté. Quelques minutes après son intervention, le Conseil européen choisissait le 31 octobre.

Le président du Conseil européen Donald Tusk proposait le report d’un an, pour laisser du temps aux députés britanniques de faire un choix. Angela Merkel, coupant la poire en deux, a eu le dernier mot. Avant le sommet, elle avait évoqué un report de "plusieurs mois". Emmanuel Macron est parti la mine déconfite, renonçant à sa traditionnelle conférence de presse. Un débriefing d’une limpidité inégalée, où il expose après chaque sommet en une heure ce que la Chancelière explique en dix minutes.

La quadrature du cercle

Que va-t-il se passer d’ici le 31 octobre? Les scénarios envisageables sont connus. Le premier est l’adoption des accords du Brexit, suivie d’une sortie ordonnée. Theresa May dispose de six mois pour convaincre ses députés. Y parviendra-t-elle? L’histoire du Brexit est arrivée à un stade où le Royaume-Uni, pris dans la quadrature du cercle, a perdu toute direction. Les députés britanniques, incapables de se prononcer, au bord de la falaise, pourraient se laisser aller au Brexit dur et sauter dans le vide. C’est le deuxième scénario.

"Les élections européennes au Royaume-Uni, sans avoir valeur de référendum, feront office de ban d’essai."

Londres peut aussi choisir une troisième voie, la marche arrière. "Seul un deuxième référendum peut délier ce que le peuple a lié", confie un diplomate en marge du sommet. Une nouvelle consultation peut mettre fin au cauchemar. Dans les coulisses européennes, on l’attend sans prononcer son nom. Par trois fois, l’Europe a conjuré un référendum négatif grâce à une nouvelle consultation. Mais on n’en est pas encore là. "L’idée doit mûrir. Les élections européennes au Royaume-Uni, sans avoir valeur de référendum, feront office de banc d’essai", dit une source.

Entre-temps, l’Europe doit continuer à fonctionner. D’autant que dans un mois, les élections européennes et, dans certains pays, des scrutins nationaux, vont rebattre les cartes. Le Royaume-Uni, toujours membre de l’UE, est prié de rester coi, tout en participant au scrutin. "Ils ont mis Londres dans le coin", commente un observateur.

Si Theresa May échoue, le cauchemar du Brexit dur frappera à la porte au soir d’Halloween et la maison Europe devra trouver la parade. Mais ouvrira-t-elle la porte? Et comment en est-on arrivé là?

Le jour où Cameron fit apparaître le génie du Brexit

David Cameron, lui, ne sera pas là le soir d’Halloween. L’ancien Premier ministre britannique s’en est allé, après avoir construit la bombe du Brexit. Il donne aujourd’hui des conférences sur le Brexit pour une agence, le Washington Speakers Bureau, ses tarifs allant jusqu’à 140.000 euros de l’heure.

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Le 23 janvier 2013, David Cameron fait trembler le royaume jusqu’à ses fondements en annonçant son intention d’organiser un référendum "d’ici 2017" s’il gagne les élections. Il n’a pas inventé le référendum de sortie, qui se trouve dans l’arsenal britannique depuis son entrée dans l’Union en 1972. Sa stratégie n’est pas de sortir le Royaume-Uni de l’UE, il se dit lui-même europhile, mais de récupérer les voix siphonnées aux Tories par le Ukip, le parti d’extrême droite de Nigel Farage. Et mettre la crise financière et les arrivées de migrants sur le compte de l’Union européenne.

La proposition de loi sur le référendum de sortie de l’Union est adoptée le 5 juillet 2013. Le mécanisme infernal est lancé. Le mot "Brexit" apparaît, dérivé du "Grexit", soit l’idée de sortir la Grèce au plus fort de la crise économique.

Réélu, David Cameron utilise la menace du Brexit lors des sommets européens pour arracher un accord, en février 2016, dédouanant son pays du respect de certaines règles de l’UE, comme les aides sociales pour les migrants. Il impose un statut spécial à la City et un système de veto pour les Parlements nationaux contre toute législation européenne. En échange, il se lance dans la campagne pour le "remain".

C’est trop tard. Le brûlot est lancé. Le 23 juin 2016, le couperet tombe. Quelque 51,9% des participants au référendum votent pour le Brexit. David Cameron démissionne. L’ancien Premier ministre "ne regrette rien", encore aujourd’hui.

Boris Johnson, chantre du Brexit, a été relégué, lui aussi, au second plan. Ce vieil ami de David Cameron a fait comme lui son école à Oxford et animé le turbulent Bullingdon Club, un cercle de beuveries et de casseurs. Correspondant du Daily Telegraph auprès des institutions européennes, il devint le champion du "Europe bashing".

Après tout, la Commission Juncker pourrait réussir à éteindre la mèche du Brexit.

La chevelure déjà folle et la plume acidulée, il dénonçait les risques de normalisation du préservatif, d’interdiction des chips aux crevettes ou d’imposition de la courbure des bananes par l’Europe. Il est, pratiquement, l’inventeur de la fake news sur l’UE, dont l’usage immodéré lors de la campagne du Brexit a permis aux partisans du "leave" de convaincre de nombreux Britanniques. En bon Brexiter, il se garde d’expliquer que le PIB du Royaume-Uni, atone au début des années 70, a bondi après son adhésion à l’Union. Il passe aussi sur le rôle joué par l’Europe dans la paix en Irlande, aboutissant à la conclusion de l’accord du Vendredi saint en 1998.

Après sa victoire au référendum, Boris Johnson, dit "Boris le Bouffon" est sacré roi du Brexit. Theresa May le place à la tête des Affaires étrangères en juillet 2016 pour qu’il gère lui-même les négociations avec l’Europe. Deux ans plus tard, il démissionne, emportant son négociateur David Davis. Boris Johnson n’avait pas imaginé qu’il devrait passer, un jour, aux choses sérieuses. Négocier l’impossible détricotage de quarante ans de relations profondes entre l’UE et le Royaume-Uni. Il n’avait pas imaginé, non plus, la taille et la détermination de son adversaire.

Michel Barnier, le chef négociateur du Brexit pour l’UE, dirige d’une main de fer les négociations. Pendant plus d’un an et demi, il rencontre à Londres et à Bruxelles les équipes de Theresa May.

Le backstop, l’épine dans le pied des Brexiters

Un accord de six cents pages se tisse, dans lequel se trouve le backstop, ou filet de sécurité. Une solution pour éviter le retour d’une frontière physique entre la République d’Irlande, qui reste en Europe, et l’Irlande du Nord, qui prend le large avec le reste du Royaume-Uni. Le backstop, imaginé par Michel Barnier, prévoit un statut spécial pour l’Irlande du Nord, dont les normes fiscales et sanitaires seraient alignées sur celles de l’Union européenne. Sans cela, la paix en Irlande pourrait être compromise. Les Brexiters les plus durs trouvent l’idée imbuvable.

L’accord entre négociateurs est acquis en décembre 2017, après des pourparlers ardus et tardifs entre Britanniques et Européens dans un restaurant italien proche du Berlaymont. La Première ministre britannique, débarque le 8 décembre à Bruxelles pour valider l’accord. Mais lors du repas avec le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker et Michel Barnier, Theresa May doit s’éclipser. Elle revient, livide. Le DUP, le parti unioniste irlandais, nécessaire à sa coalition, rejette cet accord. Elle passe outre, mais toute la fragilité de la Première ministre apparaît.

Le compromis est validé, les négociations passent à la deuxième phase durant l’année 2018: préparer la relation future avec l’Union européenne, qui prendrait la forme d’un accord de libre-échange avec le Royaume-Uni.

Chez les insulaires, la pilule du backstop ne passe pas. Les plus durs, Boris Johnson en tête, accusent Theresa May de trahison. Ils ont du mal à trouver, dans ces accords, un Brexit authentique.

Le beurre et l’argent du beurre

Le 12 juillet 2018, Theresa May publie son plan des "Chequers" sur les relations futures entre le Royaume-Uni et l’UE, qui revient à créer une zone de libre-échange entre les deux zones sans rétablir de frontière sur l’île irlandaise.

La proposition provoque des démissions en cascade, dont celle de Boris Johnson. Une douzaine suivra. Le président américain Donald Trump lui-même torpille cette initiative. "S’ils font un tel accord, nous traiterions avec l’Union européenne au lieu de traiter avec le Royaume-Uni", lâche-t-il. Le milliardaire américain, partisan d’un Brexit dur qui renforcerait les liens entre Londres et Washington laisse entendre qu’il pourrait rencontrer "son" ami Boris Johnson. Theresa May tient bon. Le 19 septembre, elle propose son plan aux Européens réunis au sommet de Salzbourg. L’accueil est glacial. Pour Emmanuel Macron, la Première ministre britannique veut le beurre et l’argent du beurre.

L’échéance du 29 mars 2019 s’approche. Il faut un accord en décembre 2018, afin de laisser le temps aux Parlements de ratifier les accords du Brexit. Côté britannique, les démissions se poursuivent. L’idée d’un vote de défiance contre le gouvernement de Theresa May commence à percoler à Londres.

En octobre 2018, le ministère britannique des Finances annonce la création d’une pièce de monnaie de 50 pence pour célébrer le jour du Brexit. L’initiative déclenche l’hilarité sur les réseaux sociaux. Dans le fond, personne n’y croit.

Mi-novembre 2018, le projet d’accord provoque le départ de six ministres, dont celui du Brexiter Dominic Raab. Michel Barnier enterre son deuxième négociateur. Raab était pourtant ceinture noire de karaté, mais ses fonctionnaires n’ont pas suivi. "Les négociateurs britanniques de premiers plans n’ont pas bataillé, tout simplement parce qu’ils ne veulent pas du Brexit et qu’ils n’y croient pas", dit une source.

Le 25 novembre, les Vingt-Sept et le gouvernement de Londres approuvent les accords du Brexit lors d’un sommet extraordinaire. "Il n’y aura pas de champagne pour célébrer ce bon et triste deal", commente alors le président de la Commission Jean-Claude Juncker.

Reste à obtenir la ratification du Parlement européen, ce qui ne fait aucun doute. Celle du Parlement britannique, par contre, est une autre paire de manches.

Pour la "Brexéternité"

Par trois fois, le 15 janvier 2019, les 12 et 29 mars, les députés britanniques renient les accords du Brexit. Par huit fois, le 26 mars, les élus rejettent les propositions du gouvernement britannique. "No. No. No. No. No. No. No. No.", titre le Guardian.

À chaque coup, Theresa May tentera d’arracher un geste des Européens. Mais elle aura beau faire l’aller-retour entre Londres et Bruxelles, elle n’obtiendra rien. Pas même en venant jusque Strasbourg, un soir de session parlementaire, arracher dans la salle Winston Churchill une vague promesse. À chaque tentative, elle se heurte à un mur incarné à merveille par Jean-Claude Juncker.

Le Luxembourgeois, dit-on en coulisses, ne veut pas que l’histoire retienne de lui qu’il fut "le président de la Commission européenne qui a vu partir les Britanniques". C’est gagné pour l’instant. Mais l’horloge du Brexit continue à tourner. La date butoir, reportée au 12 avril, puis au 31 octobre s’est éloignée sans disparaître. Le Brexit, de plus en plus introuvable, s’est quelque peu vidé de son sens, l’expression nouvelle "Brexéternité", apparue depuis peu dans le milieu, semble davantage lui convenir.

Jean-Claude Juncker, au même titre qu’Angela Merkel et Michel Barnier, y est pour beaucoup. Son grand vizir, le secrétaire général de la Commission Martin Selmayr, veut le voir aux commandes le plus longtemps possible, peut-être afin de garder lui-même le contrôle effectif. Jusqu’à échafauder, dit-on, un coup machiavélique. "Il existe un plan prévoyant que la Commission Juncker soit prolongée au-delà de son mandat normal, fixé à fin 2019, pour terminer le Brexit", dit une source européenne.

Après tout, la Commission Juncker pourrait réussir à éteindre la mèche du Brexit. D’autant que ce n’est pas elle qui l’a allumée, mais la Commission Barroso, en décidant en octobre 2014 juste avant son départ, d’accroître la contribution du Royaume-Uni au budget de l’Union de 2,1 milliards d’euros. L’annonce, dans un Royaume-Uni sortant d’une cure d’austérité imposée par David Cameron, enflamma les europhobes.

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