interview

"Plus aucun politicien anglais n'est en mesure d'affronter le Brexit" (Bernard Spitz)

©Duré Hadrien

Bernard Spitz signe aux Éditions Grasset "Merci l’Europe!", un brûlot contre les fausses nouvelles et le populisme. D’un trait acide et sans compromis, il décrypte les sept mensonges populistes et propose des solutions. Ancien conseiller de Michel Rocard, Bernard Spitz préside la Fédération française de l’assurance et le pôle Europe et International du Medef. En tant que fondateur des Gracques, un "think tank" promouvant les valeurs sociales-libérales, il a l’oreille (très) attentive du président français Emmanuel Macron. Interview.

Comment décrivez-vous le populisme?

Mon livre commence par une fiction se déroulant au Collège français de Shangaï en 2026, où je raconte comment l’Union européenne a sombré il y a sept ans. Ce n’est pas une fatalité, mais le risque existe. L’une de mes conclusions essentielles est que le populisme a toujours fonctionné sur des rejets simplifiés. Ce "revival" populiste, en cours aux Etats-Unis, en Italie, en Allemagne, repose sur quatre grands adversaires: les élites, la mondialisation, les flux migratoires et la bureaucratie. L’Europe apparaît comme le facteur permissif faisant le lien entre ces problèmes. C’est un magnifique bouc émissaire pour les populistes. La pire des réponses aux populistes est de leur dire qu’ils racontent n’importe quoi, ce qui est la meilleure façon de créer de l’adhésion. Les populistes grandissent en pointant toute une série de problèmes mais en donnant de fausses solutions ou en mentant.

Quels sont ces mensonges populistes?

Le premier serait que l’Europe est une passoire qui laisse passer tous les migrants. Si on regarde les chiffres, on voit que c’est faux. Mais est-ce que la politique migratoire européenne est bonne? Non. C’est un fiasco. Il faut changer les choses. Mais les solutions que proposent les populistes n’existent pas. Dans mon livre, j’y vais à la kalachnikov. Je montre ce qui est faux, et pourquoi il faut changer. Les autres clichés sont: la faute à Bruxelles, l’Europe ne sert à rien, l’euro nous plombe, c’est trop cher, on nous vole nos emplois, l’Europe est le pigeon de la mondialisation et l’Europe est un tigre de papier. Tout cela est faux. Mais derrière ces sujets, il y a une énorme insatisfaction. Les citoyens européens ont peur, mais l’Europe ne les rassure pas.

Brexit

Les chefs d'Etat et de gouvernement européens ont réfléchi sur les futures négociations concernant la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne. Les dirigeants s'engageant à aller vite et à rester unis pour éviter que Londres n'arrache un accord trop favorable susceptible d'inspirer d'autres départs. Suivez toute l'actualité sur le Brexit dans notre dossier spécial >

De quoi l’Europe a-t-elle besoin?

L’Europe doit redevenir ce qu’elle était au départ: un projet politique. C’est peut-être le plus beau projet politique de l’histoire et de l’humanité, mais on a perdu le fil du récit. Après la guerre, c’était plus jamais ça, on a lancé la libre circulation, le marché unique. L’euro est arrivé. Et puis on s’est arrêté. C’est devenu une machine administrative. La politique ne joue plus pour l’Europe, elle joue contre.

Le Brexit n’est-il pas, lui aussi, une expression populiste?

Dans son livre "The Road to Somewhere", écrit avant le Brexit, David Goodhart fait le constat d’une rupture entre les "somewhere" et les "anywhere". Les premiers, ce sont la majorité, ceux qui vivent toujours trente ans après leur école là où ils ont toujours habité. Ils sont scotchés dans leur monde. Les "anywhere" sont les gens mobiles, ils sont pro-Europe. Ce ne sont pas forcément les riches et les pauvres.

Le Brexit a fonctionné avec deux choses. La volonté de sanctionner les élites de la City, qui étalent leur réussite devant les gens privés de l’ascenseur social; or ces élites étaient en faveur du "remain". Et puis, il a fonctionné avec la peur de la migration des musulmans venus de Syrie et du "plombier polonais". Il y avait ce sentiment qu’on nous piquait nos emplois. Beaucoup de gens ne croyaient pas, non plus, à la victoire du "leave" et ne se sont pas mobilisés. Les gens n’ont pas jugé en connaissance de cause, mais sur des mensonges, une campagne très faible.

Enfin, la classe politique britannique est aussi devenue très médiocre. Ce pays a eu des dirigeants d’une classe mondiale, restés dans l’histoire. Là, c’est vraiment un mauvais passage. Il n’y a plus de leadership au Royaume-Uni.

Le Brexit et Trump ne sont-ils pas le symptôme d’une société ultralibérale qui se replie, contrairement au capitalisme continental européen?

On est à un moment charnière, c’est clair. Mais ce n’est pas nouveau, l’histoire des Etats-Unis est une suite de cycles isolationnistes et interventionnistes. Le vrai élément expliquant le point commun entre Trump et le Brexit, c’est le sentiment qu’ont les gens d’être ignorés par les élites qui n’ont, elles, jamais peur, car elles sont bien éduquées et nomades. Ces gens ont le sentiment que leur identité est menacée et ils se replient dessus, sur leur territoire, leurs valeurs, leurs traditions sociales, dans une position défensive. Toute cette middle class pauvre qui a subi le chômage, la crise économique, la désindustrialisation, l’ascenseur social qui se referme sur ses enfants, cherche à se protéger. Et comme le pouvoir politique traditionnel ne le fait pas, elle va chercher ailleurs, auprès des personnalités populistes. C’est ce qui fait qu’aujourd’hui on voit les gilets jaunes, les revendications indépendantistes en Espagne… On se replie. Le drame, c’est que l’Europe a tout pour être le projet qui protège les gens et qu’on est incapable d’expliquer cela.

Y a-t-il une ouverture pour un nouveau référendum sur le Brexit?

J’ai toujours été favorable à un second référendum, pour clarifier la situation. Le problème, c’est le manque de leadership. La politique politicienne domine le débat au Royaume-Uni, alors qu’il s’agit de la décision la plus grave de l’histoire du Royaume-Uni depuis la Seconde Guerre mondiale. Ils devraient reconnaître que le référendum, c’était un coup de pub de David Cameron. Mais la plus menacée dans cette histoire, c’est la couronne et je me demande quand la Reine va intervenir. L’intégrité du Royaume-Uni est menacée, en particulier au niveau de l’Irlande et de l’Écosse. Et plus aucun politicien anglais n’est en mesure d’affronter le Brexit.

Il doit bien exister un agenda, un plan, pour sortir de cette crise?

Non. La politique ne se fait pas en catimini. Si Churchill vous entendait, il vous enverrait une bouteille de whisky à la figure (rire). Il y a des décisions d’une magnitude extraordinaire, comme lorsqu’Angela Merkel décide de fermer les centrales nucléaires ou de faire entrer plus d’un million de migrants en Allemagne. Le Brexit en fait partie. C’est une décision tellement importante, mais elle a été prise sans analyse des enjeux. Il serait évident de réinterroger le peuple britannique, et ceux qui pensent le contraire sont des politiciens de basse zone.

Le "no-deal" fait-il courir un risque systémique?

Dans une certaine mesure, le risque a déjà été intégré par les marchés. Cela dit, peu de gens imaginaient, lorsque le Brexit a eu lieu, que l’Europe tiendrait bon. Or, elle a prouvé sa résilience. Ils n’ont pas réussi à faire un coin entre les Français et les Allemands. Le noyau dur de l’Europe a résisté, et ça, c’est fort. C’est la seule bonne nouvelle du Brexit.

Quelle riposte préconisez-vous contre le populisme?

Il faut recréer un projet, retrouver le sens du récit. Redonner aux Européens le sentiment qu’ils appartiennent à un projet, qu’ils comptent dans l’histoire et leur donner de l’espoir. Pas en les berçant d’illusions, mais en leur montrant comment l’Europe répond à leurs questions. Il faut entendre la plainte, le mal-être des gens qui disent que les élites ne les entendent pas. Leur dire qu’ils sont cons ou racistes parce qu’ils ont peur de la migration n’est pas intelligent. C’est exactement comme ça qu’on les jette dans les bras des leaders populistes. Il faut aborder les sujets les uns après les autres, sur le plan migratoire, institutionnel, en matière de concurrence, de défense… Et trouver la volonté politique de les mettre en place en innovant.

Pensez-vous que la classe politique européenne manque de souffle?

Oui, les instances européennes sont déconnectées de la réalité. On a un problème de leadership politique qu’il faut résoudre. Le président Macron a lancé les bons signaux, mais il ne pourra pas faire ça seul. Nous sommes dans une situation de crise. Une crise, ça a des avantages et des désavantages, l’étymologie de la crise, c’est l’instant de la décision. Il faut inventer autre chose, et cela peut être une Europe à plusieurs vitesses, où des États avancent ensemble sur des sujets précis. Pas forcément une Europe fédérale, mais une Europe qui serait, comme disait De Gaulle, une Europe des solidarités pouvant aboutir à un confédéralisme européen, avec des sujets assumant une convergence. L’initiative doit venir des pays fondateurs, la France, le Benelux, l’Allemagne, l’Italie, qui marquent le redémarrage d’un projet européen qui fait envie.

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