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analyse

Pourquoi Johnson ne peut pas se permettre un "no deal"

Boris Johnson à Bruxelles le 14 décembre 2020 pour la phase finale des négociations sur le Brexit. ©Photo News

Au-delà de ses déclarations spectaculaires, le Premier ministre britannique a abandonné depuis plusieurs mois la possibilité d’une sortie brutale de l’Union européenne. Or ce risque ne figure même pas dans les prévisions budgétaires de 2021.

Le mois dernier, un rapport de la banque d’Angleterre assurait qu’un no deal aurait des conséquences économiques plus dévastatrices que la pandémie de Covid-19. De façon frappante, la possibilité d’un no deal était pourtant totalement ignorée dans le pré-budget de 2021 présenté quelques jours plus tard par Rishi Sunak. Le ministre de l’Économie ne mentionnait même pas les mots "Brexit" et "no deal" dans son discours.

Depuis juillet 2019, la vérité de l’action politique de Boris Johnson se trouve plus dans ce qu’il ne dit pas que dans ce qu’il affirme haut et fort. La plus récente illustration est la reculade sur la loi sur le marché intérieur, qui enfreignait ostensiblement l’accord de retrait conclu l’an dernier avec l’UE. Johnson a finalement retiré les clauses sensibles.

La grossière manœuvre a, comme souvent, plutôt bien fonctionné. Elle a permis de durcir et allonger les négociations, puis de permettre à l’occupant du 10 Downing Street de se parer des meilleures intentions ces derniers jours.

Moins subtile encore a été l’annonce de la mise en attente de quatre navires de la Royal Navy pour surveiller les eaux territoriales britanniques après le 1er janvier, en cas de no deal.  La vérité est que la Navy, fierté historique des Britanniques, est déjà mobilisée 365 jours par an pour diverses missions de surveillance de la Zone économique exclusive (ZEE) du Royaume-Uni.

Depuis son accession à Downing Street, à l’été 2019, la majeure partie du discours "européen" de Boris Johnson est avant tout destinée aux Brexiters. Jusqu’à la conclusion de l’accord de retrait, octobre 2019, elle visait à remporter les élections générales, ce qui a été accompli haut la main.

Nouveaux enjeux

La crise sanitaire et économique du Covid-19 a déplacé les enjeux. Le mot "Brexit" n’est quasiment jamais utilisé par Boris Johnson lorsqu’il s’adresse à la nation. Le père spirituel du Brexit, Nigel Farage, a débaptisé son parti et semble aujourd’hui se désintéresser de la question européenne, alors que le grand artificier du "Leave", Dominic Cummings, a quitté Downing Street le mois dernier. L’élection de Joe Biden aux États-Unis, qui marque la fin – ou la mise en pause – du trumpisme, a également forcé Boris Johnson à revenir à certains codes diplomatiques plus classiques.

Politiquement, à un peu plus de trois ans des prochaines élections générales, où il risque d’être en difficultés face au nouveau leader travailliste Keir Starmer, il essaie de trouver le bon équilibre entre le maintien vital de bonnes relations commerciales avec l’Union européenne et l’accomplissement d’un «vrai» Brexit.

Si les membres de son cabinet font front commun avec lui dans les négociations, et font, au minimum, semblant d’être prêts à un no deal, l’atmosphère de Westminster est autrement plus calme que pendant les négociations de l’accord de retrait, sous Theresa May. La première mouture du deal de Theresa May avait été rejetée à trois reprises par le Parlement, sous forte influence de l’European Research Group, le groupe de pression eurosceptique. Celui-ci est beaucoup plus discret aujourd’hui. Un "mauvais" deal de Boris Johnson avec l’Union européenne devrait donc être voté sans difficulté par le Parlement, d’autant que le Labour a une position beaucoup moins ambiguë à ce sujet que celui qui était dominé par Jeremy Corbyn il y a deux ans.

L'équation écossaise

L’autre élément nouveau est le début de la prise en considération de la question écossaise par Boris Johnson. Une élection aura lieu au mois de mai prochain, et devrait conforter la domination du Scottish National Party. En cas de victoire, Downing Street sera sous forte pression pour laisser les Écossais organiser un second référendum sur l’indépendance, après celui de 2014. Presque indifférent au cours de la première année de son mandat, Boris Johnson a envoyé un signal fort le mois dernier en assurant que la décentralisation avait été un "désastre". Il avait déjà indiqué auparavant qu’il ne souhaitait pas accorder un second référendum.

Seule une forme de continuité diplomatique et commerciale avec l’UE permettra de faire patienter les Ecossais, voire de les dissuader de se séparer du Royaume-Uni.

Après avoir sacrifié la cause unioniste nord-irlandaise pour faire passer son accord de retrait – un sacrifice auquel Theresa May s’était explicitement refusée –, Boris Johnson ne peut pas se permettre de mettre en jeu l’existence même du Royaume-Uni.

Il envisage donc moins que jamais le no deal. Il a en revanche tout intérêt à faire durer les négociations le plus longtemps possible à des fins purement politiciennes, pour démontrer aux derniers Brexiters durs qu’il ne les a pas trahis. Au moins dans l’esprit.

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