reportage

"Vous continuerez à acheter notre poisson"

©Mary Turner/FD

La pêche pourrait devenir un des sujets les plus difficiles à trancher lors des nouvelles négociations qui se dérouleront tout au long de cette année entre l’Union Européenne et le Royaume Uni. À Leigh, le pêcheur Paul Gilson a compris d’où venait le ressentiment des Britanniques envers l’Europe. Même s’il le reconnaît: l’UE n’est pas seule responsable de ses problèmes.

Il fait calme dans le port de Leigh-on-Sea, c’est le moins que l’on puisse dire. C’est marée basse et l’eau s’est retirée loin des quais du petit village de pêcheurs situé à l’embouchure de la Tamise. Les quelques bateaux amarrés dans le port sont couchés dans la boue. Un petit chenal serpente en direction de la mer du Nord, mais la mince couche d’eau semble à peine suffisante pour permettre la sortie d’un simple canot pneumatique.

"Les choses ont tellement changé, confie Paul Gilson en contemplant la boue en bas du quai. Auparavant, le port était rempli de bateaux de pêche. De petits équipages d’un ou deux hommes. Dès que la marée était haute, ils partaient pêcher des crevettes et du poisson. Ils pouvaient vivre de leur pêche. Mais ils ont pratiquement tous raccroché les gants. Il n’y a plus de poisson. Ces quelques bateaux sont tout ce qu’il nous reste."

La saison de la pêche ne recommence qu’en été. Pour l’instant, il fait donc calme à Leigh. Âgé de 66 ans, le pêcheur se tait un moment pour réfléchir. "Vous savez, c’est une des choses que la campagne en faveur du ‘Leave’ a bien comprise. Dans ce pays, nous aimons le côté romantique des ports. Nous aimons nous rendre au bord de la mer pour regarder les bateaux de pêche rentrer au port."

On nous a volé nos richesses naturelles.
Aaron Brown
Fishing for Leave


Une profession sous pression

Paul Gilson a passé toute sa vie ici, à l’embouchure de la Tamise. À l’âge de quatre ans, il accompagnait déjà son père en mer, et à 30 ans, il a repris l’entreprise familiale et ses sept bateaux. "Nous, les pêcheurs, nous sommes les derniers chasseurs, ajoute-t-il avec entrain. Ce n’est pas quelque chose que l’on apprend, c’est inné. Vous le constatez quand vous allez dans un port que vous ne connaissez pas: vous pouvez facilement distinguer les vrais pêcheurs des autres."

Mais cette profession romantique est aujourd’hui sous pression, car comme à Leigh, de nombreux pêcheurs du Royaume-Uni sont en difficulté. Beaucoup d’entre eux l’expliquent par la politique de la pêche de l’Union Européenne.

"La politique de la pêche n’existait pas encore lorsque les Britanniques ont rejoint la Communauté Européenne dans les années ‘70, explique le chercheur Craig McAngus, spécialisé dans la pêche et membre du groupe de réflexion "UK in a Changing Europe". Mais un des mythes qui ont cours ici et qui sont en partie basés sur la réalité, c’est que le Royaume-Uni a sacrifié ses pêcheurs pour obtenir des conditions plus avantageuses auprès de l’Europe. La chute du secteur dans les années qui ont suivi est attribuée à l’UE. Le ressentiment envers l’Europe est ancré dans la mentalité de nombreux pêcheurs."

©Mary Turner/FD


"Le débat est devenu émotionnel"

Aujourd’hui, les pêcheurs font partie des défenseurs les plus actifs du Brexit. Le groupe "Fishing for Leave" a lancé une campagne dynamique, et a même envoyé une "flottille" de pêcheurs sur la Tamise, devant le Palais de Westminster pour faire entendre sa voix. "Grâce au Brexit, nous pourrons reprendre le contrôle de nos eaux territoriales, nous explique par téléphone le cofondateur du groupe de pression Aaron Brown. Nous voulons simplement devenir un Etat côtier indépendant, comme la Norvège et l’Islande. On nous a volé nos richesses naturelles. Le Royaume-Uni représente 50% des eaux territoriales de l’UE et 60% de toutes les prises sont pêchées dans nos eaux. Mais les pêcheurs britanniques ne détiennent que 25% des droits de capture."

Gilson comprend ce raisonnement, mais il cherche plus loin les raisons de ce mécontentement. "Le débat sur les pêcheries est devenu émotionnel à ce point parce qu’il touche les communautés locales." Pour illustrer son propos, il pointe en direction des bâtiments situés dans la petite rue derrière le front de mer, qu’il connaît depuis ses jeunes années. "Auparavant, il y avait un chantier naval à cet endroit, et ici, on fabriquait des filets." Aujourd’hui, c’est un pub.

Aujourd’hui, une part importante de nos droits se trouve aux mains de bateaux étrangers.
Paul Gilson
Pêcheur

Au fil des ans, l’entreprise de Gilson a changé d’orientation, passant de la pêche au commerce du poisson. "Mon travail m’amène très souvent dans des ports belges et néerlandais, raconte-t-il. Il y a toujours un monde fou. Services techniques, sous-traitants, industrie de transformation, tout est à proximité. C’est fantastique! Les entreprises peuvent se développer et se professionnaliser. Mais nous n’avons pas ça chez nous. Notre littoral est immense. Nos bateaux sont dispersés ici et là. Nous ne disposons pas de la taille critique, la pêche se fait encore à petite échelle." Près de 80% de la flotte de pêche britannique sont encore de petits bateaux de moins de 10 mètres, gérés par des familles.

Le ressentiment contre l'Europe

Pour Gilson, cette situation a joué un rôle crucial dans le processus qui a renforcé le ressentiment contre l’Europe: le négoce de droits de capture. "Les pouvoirs publics britanniques ont autorisé les pêcheurs à vendre leurs quotas. Les Néerlandais et les Portugais en ont beaucoup acheté. Ils se sont montrés plus malins que les petits pêcheurs locaux. Même si de nombreux pêcheurs britanniques ont fait fortune en vendant ces droits. Aujourd’hui, une part importante de ces droits se trouve aux mains de bateaux étrangers qui ne viennent jamais dans les ports britanniques."

C’est un exemple de ressentiment envers l’Europe qui n’a à proprement parler rien à voir avec les politiques européennes, reconnaît Gilson. Pour Leigh, c’est également le cas: ses problèmes s’expliquent surtout par la construction d’un nouveau port de marchandises sur la Tamise, qui a chassé le poisson et provoqué l’envasement de la ligne.

©Mary Turner/FD

Malgré tout, il se réjouit du Brexit. Non pas parce qu’il en veut aux pêcheurs néerlandais, belges ou français, souligne-t-il. "Grâce au Brexit, nous pourrons enfin reprendre en main notre politique de pêche. Bruxelles ne voit les choses qu’à grande échelle et ne se préoccupe pas de l’impact de ses décisions au niveau local. Ici, nous avons des millions de raies bouclées. Il n’y a pas de risque de surpêche." Aujourd’hui, les pêcheurs doivent arrêter de les pêcher dès qu’ils ont dépassé le quota autorisé. Cette raie fait désormais partie des espèces à protéger.

Pas de différence

"L’Europe veut gérer à outrance, poursuit Gilson. Le résultat, c’est que le travail administratif a énormément augmenté. Nous devons enregistrer tout ce que nous ramenons à terre et que nous vendons. Aujourd’hui, nous devons également garder trace de tout ce que nous ramenons dans nos filets. Si vous avez un gros bateau avec un bureau, c’est peut-être faisable, mais avec deux hommes sur un petit bateau de pêche?"

Pour Gilson, l’issue des négociations ne fera pas grande différence, car il a décidé de vendre son dernier bateau, aujourd’hui en construction. "Le Brexit a relancé l’enthousiasme dans le secteur britannique de la pêche. Nous pouvons donc vendre." Dans la courte période qui précède sa retraite, il se concentrera sur les activités de négoce de son entreprise, qui exporte surtout des soles vers la Belgique. Ne craint-il pas que suite au Brexit, de nouvelles barrières commerciales soient installées? Il hausse les épaules. "La demande européenne est énorme et je pense que vous continuerez à acheter notre poisson."


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