Derrière la décélération économique, la monnaie

Professeur à l'ULB et à l'UCL, membre de l'Académie royale de Belgique. ©Thomas De Boever

Le Bureau du plan a épinglé la décélération économique qui devrait converger vers 1,2 à 1,3 % dans deux ans. C’est extrêmement faible. Derrière cette décélération se cachent de nombreux facteurs géopolitiques.

La chute de la croissance économique mondiale est très impressionnante puisque les instances européennes tablent sur des taux de l’ordre de 1,3 % à 1,5 % pour les prochaines années. En Belgique, le Bureau du plan a, lui aussi, épinglé la décélération économique qui devrait converger vers 1,2 à 1,3 % dans deux ans. C’est extrêmement faible. Derrière cette décélération se cachent de nombreux facteurs géopolitiques entraînant une contraction du commerce mondial, la baisse des gains de productivité, le vieillissement de la population dans l’hémisphère nord et le manque d’augmentation des salaires dont la part dans le revenu mondial baisse tendanciellement au profit des revenus du capital. Le dernier rapport de l’Organisation internationale du travail (OIT) révèle, à cet égard, que la croissance des salaires n’a jamais été aussi faible que depuis 2008 et que les différences salariales entre hommes et femmes restent, au niveau mondial, à un niveau inacceptable de 20 %.

Une population active en baisse entraîne une baisse de la consommation et de l’investissement.
Bruno Colmant

Le vieillissement de la population a un inévitable impact économique. Sa conséquence la plus évidente est son coût sur les finances publiques, et plus particulièrement la hausse des dépenses liées aux retraites et aux soins de santé. Mais le vieillissement de la population affecte aussi la croissance économique et donc l’emploi. Une population vieillissante perd une partie de ses capacités physiques et cognitives, tandis qu’une population active en baisse entraîne pour sa part une baisse de la consommation et de l’investissement.

Une récente étude d’économistes américains a comparé le développement économique de plusieurs États américains confrontés à des problématiques de vieillissement différentes. Elle a établi qu’une hausse de 10 % du nombre de sexagénaires dans la population faisait baisser la croissance du produit intérieur brut par habitant de 5,5 %. Les deux tiers de ce phénomène seraient dus à une croissance plus faible de la productivité et le tiers restant à une croissance plus faible de la population active. D’autres études académiques confirment la juxtaposition de deux phénomènes: le vieillissement de la population et l'incontestable tendance déflationniste qui engourdit la plupart des économies.

La chute de croissance confrontera certaines économies de la zone euro à l’impossibilité de respecter les équilibres budgétaires.
Bruno Colmant

Cette chute de croissance confrontera certaines économies de la zone euro à l’impossibilité de respecter les équilibres budgétaires et les désendettements structurels. Il ne s’agit pas bien sûr de plaider l’indiscipline budgétaire. Mais pendant des années, les programmes d'austérité et l'ascétisme monétaire ont conduit la zone euro au bord d'un abîme de désinflation, c'est-à-dire le pire des scénarios de grippage de l'économie. Si c'est le cas, alors il faudra s'interroger rétrospectivement sur le bien-fondé des politiques de rigueur budgétaire et de gestion contractée de la monnaie.

Cette persévérance des politiques d'austérité, assouplie depuis trois ans néanmoins, va peut-être se terminer dans le sud de l'Europe, par des heurts sociaux, tels que les gilets jaunes l’illustrent. Ou plutôt, elle va se terminer aux dépens de ceux qui la préconisent. Et même dans les États membres du nord européen, il faut faire attention: on ne soldera pas sans pleurs un modèle qui est à l'origine d'une immense dette publique.

Devant nous, il y a une économie atome qui vieillit mal sous des tourments populistes.
Bruno Colmant

Du reste, il y a un invariant économique: il est impossible de conserver l'intangibilité du prix d'une monnaie (c’est-à-dire le taux d’intérêt) lorsque les forces et les contingences dont elle doit assurer les équilibres sont en voie de changement. Si la zone euro porte en elle la contraction de son propre projet et cette dernière est aggravée par des endettements publics en croissance et l’impossibilité de procéder à des dévaluations internes ou à des stimulations de consommation intérieure, alors il faut une adaptation idéologique qui postule que le but de l’euro est la croissance de l’emploi, voire le plein-emploi. Il s’imposerait de mettre en œuvre, de manière circonstancielle, des politiques keynésiennes de stimulation de la demande (susciter une relance économique en sous-optimalisant l’équilibre de l’économie) tout en élargissant le mandat de la BCE, ajoutant à l’arc de sa politique monétaire la corde du niveau d’activité économique en plus de celle de la sacro-sainte limite du taux d’inflation.

En résumé, un vent piquant se lève sur nos économies. La crise économique que nous traversons signe la fin du vingtième siècle. Derrière nous, il y a un choc bancaire et des dettes publiques. Devant nous, une économie atome qui vieillit mal sous des tourments populistes. Pour peu, on dirait qu'une fine couche d'amertume s'est déposée sur l'Europe, revêtant de gris la couleur des rêves monétaires. Cette époque rappelle les années septante au cours desquelles certains prônèrent l’austérité budgétaire et les monnaies fortes, avant que le revers de la conjoncture ne les balaie.

Partout, la croissance économique baisse brutalement.
Bruno Colmant

Partout, la croissance économique baisse brutalement. Il est évident que dans la zone euro, de nombreux pays ne vont pas rétablir l’équilibre budgétaire. Il faut à tout prix éviter l’austérité (comme en 2011-15) budgétaire mais profiter de taux d’intérêt bas pour relancer massivement les investissements publics et stimuler la consommation privée. La dette publique en résultant devra être refinancée par la BCE. C’est peu orthodoxe. Mais ce n’est qu’un moindre mal par rapport à des chocs sociaux. Au reste, il suffit de regarder le Japon qui a réussi à se maintenir comme la seconde puissance mondiale malgré une dette publique de 250 % du PIB.

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