Mai 2018 est-il le temps des cerises… digitales?

Professeur à l'ULB et à l'UCL, membre de l'Académie royale de Belgique. ©Kristof Vadino

Cinquante ans après Mai 68, on ne dépaverait pas les rues. Mais la guérilla urbaine estudiantine serait peut-être remplacée par la désorientation des machines.

Il y a un demi-siècle, la jeunesse du baby-boom s’embrasait contre la tutelle des vieux généraux. Aujourd’hui, nous sommes plongés dans la douceur du liquide amniotique d’une "Big Mother" des réseaux sociaux sous la figure paternelle et tutélaire d’un Google-stein, en référence au monde orwellien de 1984. Ce n’est pas une intrusion dans nos vies: nous choisissons l’extrusion de nos mondes privés dans des machines qui nous paramètrent et nous anticipent en infléchissant nos cerveaux et comportements.

Nous sommes devenus des paramètres soumis à la mécanique d’algorithmes qui nous encerclent. C’est un totalitarisme dans lequel nous sommes tellement baignés que nous n’arrivons plus à en définir les contours et l’inclusion. Il est individualiste et narcissique. Nous mutons en pouvoirs d’achat, paramètres électoraux et statistiques. C’est une douce et séduisante dictature. Avec bienveillance et confiance, nous adhérons à un modèle où la jouissance immédiate mais tempérée, devient la trame du futur. Nos comportements sont reconnus, confortés puis infléchis vers d’autres désirs et achats.

Mêmes nos élections deviennent désormais suspectes, non pas à cause de fraudes que par le "soft power" agencé par d’autres.
Bruno Colmant

Tout ceci se situe dans un contexte de la révolution digitale qui capture la pensée. C’est même un terrible servage que d’alimenter en permanence un monopole de pensées qui se renforce au rythme de notre délégation de confiance. Mêmes nos élections deviennent désormais suspectes, non pas à cause de fraudes que par le "soft power" agencé par d’autres. Et que penser du chômeur-consommateur, peu mobilisé, que les images entretiennent au bord de la falaise de ses désirs ?

Que serait alors un Mai 68 contemporain? Sans doute un écœurement digital. Peut-être une rébellion numérique comme dans "Matrix"? Les monnaies d’État seraient noyées dans des cryptomonnaies libertariennes et insaisissables. Les réseaux sociaux seraient volontairement saturés de fake news qui déstabiliseraient les manipulations. Les consultations, dates de naissance, identités, lieux de vie et de travail, sexes, goûts musicaux et littéraires seraient en permanence altérés sur les plateformes de commerce tandis les requêtes d’informations seraient noyées d’interrogations et de data mining sur des lieux et des météos improbables. Les GSM seraient massivement interchangés avant d’être désactivés pour tromper la géolocalisation. Les cartes de fidélité seraient écartées ou échangées. Les milliers de cameras urbaines seraient temporairement occultés. Le Larousse et la radio seraient préférés à Google tandis que les librairies et les disquaires retrouveraient leur public.

Nous sommes devenus des paramètres soumis à la mécanique d’algorithmes qui nous encerclent.
Bruno Colmant

Et puis, le mois de juin et le calme revenus, on réapprendrait (un peu) le sens du temps des cerises avant, probablement, de rentrer, au terme des Accords de Grenelle numériques, dans les cellules carrées et soyeuses de nos smartphones.

Ce texte est tiré de ma contribution à l’ouvrage "Mai 68 - Mai 18: 50 nuances de liberté" sous la direction de Serge Dielens.

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