Quelle politique fiscale pour les prochaines années?

Professeur à l'ULB et à l'UCL, membre de l'Académie royale de Belgique. ©Kristof Vadino

Un pays peut supporter une dette publique importante pour autant que sa crédibilité monétaire et sa capacité d’épargne le permettent.

Bruno Colmant
Prof. Dr. à l’ULB, l’UCL et Vlerick Business School Banque Degroof Petercam

Plongé depuis près de 30 ans dans une conjoncture morose, le Japon a accumulé des plans de relances qui ont propulsé la dette publique à 250 % du PIB. Mais, sauf à imaginer que l’endettement public puisse être perpétuel, la dette doit, à tout le moins, être stabilisée. Cette exigence est d’autant plus contraignante que la dette publique est composée de deux agrégats, à savoir la dette existante et la dette future, non encore comptabilisée. En Belgique, cette dette future représente notamment le coût du vieillissement (pensions et soins de santé), estimé à un multiple du PIB. Le FMI a d’ailleurs prévenu la Belgique que le choc budgétaire du vieillissement serait plus significatif que celui de la crise bancaire.

Contrairement aux décennies passées, nous faisons face à l’entrée dans le papy-boom qui durera 40 ans, soit 20 ans de baby-boomers arrivés à l’âge de la retraite et dont l’espérance de vie est augmentée de 20 ans depuis la guerre. Le véritable problème est évidemment les pensions dont le coût budgétaire équivaut à six fois celui du chômage. Comme les dettes de pensions sont financées par le travail, c’est une bombe à retardement pour le budget de l’Etat. En 2022, les dépenses de pensions et de soins de santé représenteront 20 % de la richesse annuelle, ce chiffre passant à 23 % en 2040. Je ne crois pas qu’un pays puisse résister au fait qu’un quart de son PIB soit prélevé dans ce but d’autant que la taxation globale du travail est déjà une des plus élevée du monde

20%
De la richesse annuelle
En 2022, les dépenses de pensions et de soins de santé représenteront 20 % de la richesse annuelle, ce chiffre passant à 23 % en 2040.

Et comment rembourse-t-on une dette publique ? La plupart des économistes anticipent, dans quelques années, une salutaire poussée d’inflation. Pourtant, dans un premier temps, nos économies ne se prêtent pas à l’inflation pour diverses raisons politiques et sociologiques (vieillissement de la population, surcapacité des capacités de productions industrielles, gains de productivité liés à la numérisation des processus, absence d’inflation importée, récession, restrictions budgétaires, etc.). Faute d’inflation, c’est l’impôt (plutôt qu’une hypothétique réduction significative des dépenses de l’Etat) qui sera convoqué pour redresser les finances publiques. 

La question est désormais de savoir sur combien d’années et selon quelle logique l’effort fiscal va être imposé ? L’équation est extrêmement complexe. Une levée d’impôts trop rapide ruinerait les plans de relance, qui sont justement fondés sur la stimulation keynésienne de la demande. En d’autres termes, il serait schizophrénique de relancer la consommation et l’investissement et, en même temps, de lever des impôts, car l’austérité fiscale conduirait à l’anémie économique.

Un report de la dette deviendrait rapidement stérile à cause du vieillissement de la population.
Bruno Colmant

Inversement, l’étalement de l’impôt sur un trop grand nombre d’années bouleverserait l’équité générationnelle. Les générations futures pourraient, à juste titre, contester l’héritage d’une dette ancienne. De surcroît, un report de la dette deviendrait rapidement stérile à cause du vieillissement de la population. Les générations futures seront, en proportion, moins nombreuses pour financer un nombre croissant de personnes inactives. A notre intuition, il est donc difficile de reporter le poids fiscal sur davantage que deux générations. C’est donc au cours des 20-30 prochaines années qu’il faut anticiper ces réalités fiscales.

Mais alors, comment formuler une stratégie budgétaire qui devra à la fois couvrir les déficits existants et prévenir le coût du vieillissement ? Notre pays doit d’abord calibrer le poids de l’impôt sur l’économie. Or, la fiscalité et la parafiscalité sur le travail sont trop élevées. Il faut, comme le gouvernement l'a initié, réduire le coût global du travail par une réallocation des ressources vers les classes d'emploi qui doivent être stimulées, d’autant que notre économie est très ouverte et peu protégée par sa géographie. Elle doit donc être concurrentielle sur le plan de l’attractivité fiscale, ce qu’elle est insuffisamment pour le travail.

Nos gouvernements devront faire face à un dilemme : la crise exige de stimuler la consommation, mais l’endettement de l’État exigera de stimuler l’épargne.
Bruno Colmant

Par ailleurs, le vieillissement de la population limitera la taxation des revenus professionnels, mais posera la question de l’imposition des revenus différés, que ces derniers découlent de l’épargne personnelle ou des transferts sociaux (pensions, etc.). Certains s’orienteront alors vers un alourdissement de la fiscalité du capital mais cela pénaliserait dramatiquement l’épargne, déjà érodée par des taux d'intérêt nuls. Le vieillissement des contribuables devrait plutôt conduire à développer les stimulants fiscaux à l’épargne individuelle de précaution (acquisition d’immobilier, épargne-pension).

Dans la même perspective, il n’est pas exclu que la charge fiscale se déplace latéralement pour taxer la consommation (c’est-à-dire un flux) plutôt que la constitution d’épargne. Cette orientation est fondée sur la constatation que les impôts à large assiette provoquent moins de distorsions et permettent une collecte plus efficace.

En résumé, il est urgent de définir les nouveaux azimuts de la fiscalité. La situation budgétaire rendra probables des hausses d’impôts. Mais nos gouvernements devront faire face à un dilemme : la crise exige de stimuler la consommation, mais l’endettement de l’État exigera de stimuler l’épargne. Or, ce qui est épargné n’est pas consommé, et vice-versa. La crise rendra l’impôt redistributif alors qu’il faudra aussi en faire un outil incitatif. Les prochaines années seront donc décisives. Aucun choix n'est facile, ni neutre idéologiquement, mais la procrastination des années quatre-vingt ne nous sera plus pardonnée.

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