Vers la répression financière au sud de l'Europe?

Professeur à l'ULB et à l'UCL, membre de l'Académie royale de Belgique. ©Thierry du Bois

Les élections italiennes sont une expression politique qu’il faut observer longuement et attentivement. Je suis moins inquiet par la réalité de ce que sera le programme gouvernemental que par les propositions anciennes du Mouvement 5 étoiles, exigeant un moratoire sur la dette italienne. Je n’y crois pas, mais le mot a été prononcé.

Ceci rappelle l’opérations Gutt. Cette dernière fut mise en œuvre en Belgique en octobre 1944. Elle consista à un échange de billets destiné à réduire la masse monétaire. Cette opération fut imaginée en 1941 et mit trois ans à être préparée avant sa réalisation. Il ne s'agirait pas de remplacer, comme en octobre 1944, le papier-monnaie par de nouveaux billets, puisque la monnaie est unique et essentiellement dématérialisée. Il s'agirait peut-être d'une restructuration des dettes publiques avec un allongement simultané des engagements vis-à-vis des assurés et pensionnés (les capitaux se transformant en rentes, etc.).

Ce ne serait donc pas non plus un défaut généralisé de la dette européenne, mais des dissolutions et compensations nationales de dettes. Ces décisions toucheraient les actionnaires des banques et compagnies d'assurances, avant d'appauvrir les déposants, comme à Chypre. Cette restructuration des dettes aurait comme préalable un contrôle des capitaux et une nationalisation du secteur financier ou, à tout le moins, l'éviction des actionnaires privés. Les institutions financières du Nord de l’Europe seraient impactées de manière collatérale.

Les transferts financiers du Nord vers le Sud ont été parcimonieux tandis que l'idée d'euro-bonds a été écartée.
Bruno Colmant

Il s'agirait d'un cas extrême de ce que les économistes appellent la répression financière, c'est-à-dire une combinaison de capture d'épargne et de taux d'intérêt bas. Et, comme la calamiteuse opération chypriote l'a illustré, un euro en compte bancaire pourrait ne plus avoir la même valeur dans les différents pays.

On peut s'interroger sur la plausibilité de ce scénario d'effacement des dettes. N'est-ce pas de la science-fiction cataclysmique? Je le crois mais il faut réfléchir à ces scénarios d’effacement de dettes. De nombreux indices sont discernables. Parmi ces derniers, les dettes publiques ont re-migré vers leur pays d'origine (la dette publique portugaise a été rachetée par des banques portugaises, etc.). Les transferts financiers du Nord vers le Sud ont été parcimonieux tandis que l'idée d'euro-bonds a été écartée. Cela rejoint la logique allemande qui veut que les dettes d'un pays soient strictement financées par l'épargne domestique.

L'invention des bons MEFO permit à l’Allemagne de créer une monnaie parallèle destinée à augmenter la masse monétaire.
Bruno Colmant

Et puis, il faut s’intéresser à cette singulière idée italienne de monnaie parallèle, le mini-Bot. Idée qui ramène elle-même aux bons MEFO, des lettres de changes dans l’Allemagne d’avant-guerre tirées sur une société imaginaire, la Metallurgische Forschungsgesellschaft, M.B.H., ou "MEFO". Les titres MEFO servaient de monnaie d'échange convertible en Reichsmarks. Les MEFO furent surtout utilisés pour payer les industries d'armement, en contournant les contraintes du Traité de Versailles. Les banques et les institutions financières furent obligées d’acheter des bons MEFO, jusqu’à hauteur de 30% de leur portefeuille pour les banques et de 90% pour les compagnies d’assurances. Cette invention des bons MEFO permit à l’Allemagne de créer une monnaie parallèle destinée à augmenter la masse monétaire. Le crédit de cette monnaie était, bien sûr, très fragile, car une telle démarche s’assimila à un appauvrissement forcé.

En vérité, il devient tellement évident que la combinaison d’une monnaie unique confédérale ne peut pas s’accommoder de politiques budgétaires restées fédérales et d’endettements publics d’une telle hauteur. Seuls les pays qui ont eu des monnaies de réserve mondiales (Angleterre au début du XXe siècle, Etats-Unis actuellement) peuvent se permettre d’imposer leur dette publique du reste du monde. Avec une monnaie adolescente, l’Europe est loin d’être dans cette posture. La hauteur des dettes publiques confronte chaque Etat membre à ses propres réalités. La Belgique ne sera jamais concernée par une seconde opération Gutt, puisque la dette publique est largement financée par l'épargne populaire et est réduite par rapport au patrimoine des particuliers.

La dette publique, passée et future, risque de faire imploser (et non exploser) nos sociétés, au travers d'Etats qui deviendront, jour après jour, de plus en plus puissants.
Bruno Colmant

Quoiqu’il en soit, nous constaterons une répression financière à laquelle personne n’échappera. L’étalon monétaire ne sera pas disqualifié, mais les dettes publiques seront financées à un taux d’intérêt artificiellement bas par une canalisation autoritaire de l’épargne privée. Nous assisterons donc à une mobilité réduite de l’épargne, à des frictions fiscales et, pourquoi pas, un jour, à une transformation régalienne d’une partie de l’épargne en prêts forcés à l’Etat. Les réserves d’assurance-vie seront évidemment mises à contribution, au travers de dispositions fiscales qui captureront les réserves d’assurances afin de financer l’Etat. L’exemple fourmille de précédents.

Sommes-nous, dès lors, entraînés vers une étatisation insidieuse de toute l'économie? Ce serait un scénario épouvantable mais la dette publique, passée et future, risque de faire imploser (et non exploser) nos sociétés, au travers d'Etats qui deviendront, jour après jour, de plus en plus puissants.

Il y a quelques années, j'avais imaginé que la crise se terminerait par une temporaire "étatisation inflationniste". J’étais certain que les dettes publiques finiraient par être réescomptées auprès des banques centrales et que cela susciterait une salutaire inflation. Mon intuition était correcte pour le réescompte des dettes, mais pas pour l’inflation qui aurait dû en résulter. Cette inflation est, en effet, contrariée par le manque de demande, probablement lié au manque de croissance et au vieillissement de la population. Aujourd’hui, j’espère que ce n’est pas plus grave, à savoir une "étatisation désinflationniste", c’est-à-dire un engorgement de dettes publiques qui freine toute croissance économique en imposant un Etat de plus en plus puissant et confiscatoire.

La Belgique ne sera jamais concernée par une seconde opération Gutt, puisque la dette publique est largement financée par l'épargne populaire et est réduite par rapport au patrimoine des particuliers.
Bruno Colmant

Comment s’extraire de ce piège? Il faut impérativement que l’absence d’ardeur économique soit compensée par une politique budgétaire raisonnablement expansionniste, c’est-à-dire par une politique de déficit budgétaire destinée à lancer de grands travaux publics. Mais alors, n’est-ce pas contradictoire de s’effrayer d’une dette publique astronomique et d’en préconiser l’aggravation? Non, parce qu’une dette publique qui finance des investissements publics destinés à stimuler la croissance alors que les taux d’intérêt sont très bas crée de la richesse. C’est d’ailleurs la faiblesse de notre gestion publique: les dépenses d’investissements représentent à peine 5% du budget de l’Etat. C'est insignifiant. Les Etats-Unis font le pari de la relance budgétaire et de l’investissement public: malgré ses inconvénients (notamment en matière de taux d’intérêt), nous ferions bien de nous en inspirer plutôt que de nous enferrer dans des politiques ascétiques et protestantes calquées sur le modèle hollando-allemand.

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